VIII

LES ÉTOILES

Le lendemain matin, Mlle de Margival, se promenant dans le parc, vit venir à elle une paysanne qui lui présenta un bouquet.

«Oh! les belles fleurs! d'où cela vient-il?

—De partout, répondit la paysanne avec un sourire malin. Je les ai cueillies par-ci par-là pour vous les offrir.

—Oui, ce sont des fleurs des champs, n'est-ce pas? Elles sont si jolies, si jolies, si jolies, qu'on dirait des fleurs artificielles.»

Vrai mot de paysanne. Celle qui était devant Mlle de Margival regarda autour d'elle pour s'assurer de la solitude.

«Voyez-vous, mademoiselle, dans les fleurs des champs il y a le langage des fleurs.

—On vous a appris cela au catéchisme?

—Non, à la veillée. Quand vous serez dans votre chambre vous prendrez chaque fleur, une à une et elles vous diront ce que vous voulez savoir.

—Je ne connais pas le langage des fleurs.

—Mademoiselle veut rire. Quand on sait lire comme mademoiselle, on lit dans les fleurs et dans les étoiles.»

Mlle de Margival ne rentra pas dans sa chambre pour questionner le bouquet. Elle s'enfonça dans une avenue ténébreuse de châtaigniers où elle était sûre de ne pas rencontrer son père. Elle ne doutait pas que le bouquet ne vînt de Georges du Quesnoy. Elle avait trop l'esprit féminin pour ne pas deviner que le langage des fleurs c'était une lettre du jeune homme.

C'était mieux qu'une lettre, puisque c'étaient les vers de Pierre.

«Chut! ça brûle,» dit-elle en mettant les vers dans son sein.

Mais elle les reprit bientôt pour les relire encore.

«C'est amusant, les amoureux, murmura-t-elle.»

Elle ne disait pas encore: «C'est amusant, l'amour.»

A quelques jours de là, Mme de Sancy donna un bal où se retrouvèrent Georges et Valentine. Ce soir-là, Valentine eut tant de caprices et de coquetteries que Georges souffrit mille morts. Il comprit qu'il ne pourrait jamais retenir dans ses bras cette jeune fille, qui avait soif de toutes les adorations. Mais comme elle le vit triste, elle vint à lui, elle l'emporta dans la valse, elle l'enivra de toutes les ivresses virginales.

Ce qui les charmait et les détachait de la terre tous les deux, c'était ce divin amour qui ne sait encore rien de la passion, qui s'ignore lui-même, tant il s'étonne de ses ravissements, qui n'effleure même pas la volupté, tant il brise les liens terrestres. Amour tout esprit, tout âme, tout coeur. Mais pour être amoureux, il faut être doué, car cela n'est pas à la portée de tout le monde. Combien qui passent à côté et qui vont tout droit à la passion sans avoir entrevu cet adorable vision! Mais Georges et Valentine étaient touchés du rayon divin. Ni l'un ni l'autre n'avait hâte de sortir du paradis pour trouver le paradis perdu.

Un soir, en l'absence de M. de Margival, Georges du Quesnoy était resté plus tard que de coutume; il avait dit à Valentine qu'il ne dînerait pas, espérant que Valentine reviendrait après dîner.

Elle avait pour ainsi dire dîné par coeur, tant elle avait hâte de renouer la causerie interrompue. Et de quoi causait-on? de rien; mais c'était tout. Mlle de Margival était donc revenue bien vite. La nuit tombait; les arbres de l'avenue du château masquaient les nuages empourprés du couchant. Les oiseaux s'appelaient et se répondaient. Déjà l'étoile du soir annonçait une belle nuit. Les deux amoureux ne s'étaient pas encore vus dans le demi-jour. Ils se sentirent plus émus que de coutume. Au plus léger bruit, Valentine se rapprochait de Georges, qui n'osait se rapprocher d'elle. Ils allèrent s'asseoir sur une petite meule de regain ramassé le jour même. Les rainettes criaient dans l'étang, les feuilles devisaient sur les arbres, une chanson lointaine retentissait dans le bois.

Quoique Georges eût horreur des banalités, il ne trouva rien à dire, sinon que c'était une fort belle soirée; ce à quoi Valentine répondit en soupirant, comme la première paysanne venue: «Ah! oui, on est heureux d'être au monde.»

Il ne vint ni à l'un ni à l'autre la pensée d'être plus heureux que cela.

Georges ne songea même pas que dans cette solitude cachée par le bois, presque voilée par la nuit, il lui serait bien doux d'étreindre Valentine et de s'enivrer sur ses lèvres. Elle-même, quoique plus décidée par sa nature et son caractère, n'eut pas un instant peur que Georges ne tentât l'aventure. Elle se sentait si heureuse ainsi, qu'elle ne doutait pas que le bonheur de Georges ne se contentât de ce qui faisait son bonheur à elle.

Peu à peu les étoiles s'allumèrent au ciel. Ils firent par là un voyage au long cours abordant chez Saturne, débarquant chez Vénus, s'attardant chez Jupiter, prenant pied dans la grande Ourse. Et partout ils s'y créaient une existence enchantée, un amour étoilé, s'il en fut. Deux belles heures se passèrent ainsi à décrocher des étoiles dans le bleu profond des nues.

«C'est un malheur, dit tout à coup Valentine, j'ai trop étudié l'astronomie, la science gâte l'imagination.

—Vous avez bien raison, dit Georges, mais ne croyez pas un mot de la science. Le soleil n'a été créé que pour illuminer la terre, et les étoiles pour illuminer la nuit. Ce ne sont pas des mondes, ce sont des âmes égarées qui sont déjà venues sur la terre et qui y reviendront.»

La cloche du château sonna dix heures.

«Oh! mon Dieu, s'écria Valentine, dix heures à la campagne, c'est minuit à Paris. On va me chercher avec des lanternes si je ne me sauve tout de suite.»

Elle s'était levée. Elle tendit la main à Georges, qui y appuya ses lèvres. Elle trouva cela si naturel ce soir-là, qu'elle pencha en toute candeur deux fois son front vers les lèvres déjà apprivoisées.

Georges baisa et rebaisa les beaux cheveux avec délices. Mais, comme il s'y attendait un peu, elle lui dit:

«Chut! les étoiles nous regardent.»

Leurs âmes s'étaient si bien fondues dans la même idée et dans le même sentiment, que, tandis que Georges, s'en retournant à Landouzy-les-Vignes, s'imaginait que les étoiles lui faisaient une auréole, Valentine, à peine arrivée dans sa chambre, fit signe aux mêmes étoiles de venir jusque sur son oreiller.