VII

POINT DU TOUT.

Le dimanche, à la messe, on se regarda encore; la messe parut trop courte à ces fervents catholiques. Au sortir de l'église, Georges du Quesnoy salua M. de Margival, qui lui tendit cordialement la main; mais Mlle de Margival semblait ne l'avoir jamais vu. La calèche du château attendait sous les arbres, à côté de l'église. Comme le comte y conduisait sa fille, le suisse, encore armé de sa hallebarde, vint lui dire qu'il y aurait le lendemain conseil de fabrique, et que M. le curé, qui retirait son surplis, voudrait bien en causer avec lui. Il était question d'une chaire à prêcher. Le comte retourna à l'église pour causer avec le curé. Mlle de Margival se retrouva donc seule un instant avec Georges. Pour cacher son émotion elle lui demanda, d'un air un peu railleur, s'il était revenu de ses visions. Il lui répondit qu'il était plus visionnaire que jamais; puisqu'elle-même lui apparaissait à toute heure.

On se regarda encore comme à la rencontre dans le parc.

«Est-ce que vous me permettrez, mademoiselle, de franchir demain le saut-de-loup, rien que pour cueillir une marguerite?

—Non, monsieur, pas demain, parce que je n'y serais pas; mais aujourd'hui si vous voulez.

—A quelle heure?»

Avant de répondre, Mlle de Margival réfléchit un peu.

Je ne sais pas si le diable qui perdit Marguerite à la porte de l'église vint troubler l'âme de la jeune fille, mais elle répondit: «A six heures,» tout en se disant que son père ne serait pas au château à cette heure-là.

M. de Margival devait dîner chez Mme de Sancy. Dîner de libres paroles d'où toutes les jeunes filles étaient exclues.

M. de Margival reparut presque aussitôt avec M. le curé.

Georges du Quesnoy le salua une seconde fois, tout en jetant ce mot à
Mlle de Margival:

«Passionnément.»

A quoi elle riposta par:

«Point du tout.»

Comme Georges du Quesnoy avait déjà de la malice philosophique, il jugea que ce point du tout était un aveu. Si Mlle de Margival avait voulu briser sur ce point délicat, elle se fût contentée de ne pas répondre.

Georges retourna chez lui l'âme pleine d'amour, l'esprit plein d'espérance. Mlle de Margival, quel que fût le point de vue, était une bonne fortune: pour l'amoureux elle était belle, pour l'ambitieux elle était riche, pour le glorieux elle était noble.

La question serait de décider le père, non pas à dire point du tout, mais à dire oui. Georges pensa que ce ne serait point chose aisée, car M. de Margival était une des personnalités du pays; il devait rêver pour sa fille, à qui il donnerait trois ou quatre cent mille francs de dot, un mariage politique, nobiliaire, diplomatique. Georges aurait beau se hausser sur la pointe de ses pieds, il ne pourrait faire grande figure devant M. de Margival. Son père était fort honorable, légèrement drapé dans sa noblesse de robe, mais il ne pouvait montrer un blason sur fond d'or. A peine donnait-il à ses trois enfants chacun cinquante mille francs pour le jour de leur mariage. Mais il y avait un autre abîme entre Georges et Valentine, c'est qu'ils étaient presque du même âge. L'échappé de collège n'avait pas de temps devant lui pour arriver à quelque chose de sérieux qui pût plaider en sa faveur. Il ne serait pas encore avocat, sans doute, que déjà la jeune fille aurait donné sa main.

Toutes ces réflexions n'empêchaient pas Georges d'être très-heureux de son amour et de l'amour de Valentine, car décidément il prenait le point du tout pour l'argent comptant de l'amour.

Rentré à la maison, il dit à son frère:

«Tu n'as jamais été amoureux, toi?

—Moi, je le suis tous les jours.

—De qui?

—De toutes les femmes, ici, là, partout, plus loin.

—Je connais cela; c'est le contraire de l'amour. C'est égal, puisque tu es poëte, fais-moi des vers à ma beauté.

—Ta beauté! qu'est-ce que cela?

—Cela, c'est Mlle Valentine de Margival.

—Tu es fou, une orgueilleuse qui te mettra à ses pieds.

—Eh bien, qu'elle me mette à ses pieds; je me charge de la faire tomber dans mes bras.

—Comme tu y vas.

—Oh! moi, je ne suis pas pour les rêveries platoniques.

—Tu es venu, tu as vu, tu as vaincu.

—Voyons, fais-moi des vers, je les enverrai demain matin dans un bouquet.

—Et tu les signeras?

—Pas si bête; mais elle saura bien qu'ils sont de moi.»

Pierre avait pris son crayon et ébauchait déjà des alexandrins.

«C'est si difficile d'écrire en prose! dit Georges.

—C'est si facile d'écrire en vers! dit Pierre. Vois si j'ai traduit ton coeur.

—Déjà!»

Et il lut:

Vous êtes à la fois la Grâce et la Beauté:
Votre sein chaste et fier dans la neige est sculpté,
Vous avez le pied fin, vous avez la main blanche;
Votre cou, c'est le lys que le vent d'avril penche;
Vos yeux ont dérobé les feux du firmament,
Et vos regards mouillés versent l'enchantement.

Valentine, croyez ma bouche où le mensonge
Ne passera jamais: l'amour est un beau songe
Qui nous prend à minuit et nous réveille au ciel,
Pour nous nourrir de lait, d'ambroisie et de miel.

C'est une chaîne d'or traînée avec délices,
Un doux parfum venu des plus chastes calices,
Une larme, une perle, un sourire, un rayon,
Une gazelle, un loup, une biche, un lion,
Une source où jamais l'on ne se désaltère…
Valentine, l'amour c'est le ciel et la terre!

«Mais c'est admirable, s'écria Georges, je n'aurais jamais trouvé cela.

—C'est parce que tu n'es pas si bête que moi, comme tu dis toujours.

—Vous autres poëtes, vous êtes comme des marchands de nouveautés. Vous avez des rayons pour tous les sentiments: étoffes de printemps, étoffes d'automne.

—Oh mon Dieu! oui, dit Pierre; quand tu voudras des imprécations contre ta beauté, tu viendras encore frapper à ma porte, je te donnerai cela à juste prix.»

Georges embrassa bien familialement Pierre.

Ces deux frères étaient des frères amis qui s'étaient toujours beaucoup aimés. Ils étaient nés à un an d'intervalle, si bien qu'ils avaient traversé, les mains dans les mains, l'enfance et la première jeunesse, ne se disputant jamais les jouets et se battant l'un pour l'autre avec une bravoure touchante. Ils se rappelaient qu'au lit de mort, leur mère leur avait dit: «Embrassez-vous.»

Et chaque fois qu'ils s'embrassaient, ils sentaient que leur mère était encore avec eux.

Ce soir-là, Georges eut des larmes dans les yeux en embrassant Pierre, des larmes pour sa mère et des larmes pour Mlle de Margival.

«Comme je voudrais que tu fusses heureux, dit Pierre en embrassant
Georges à son tour.

—Et moi aussi, dit Georges en reprenant sa gaieté, car je n'ai pas de temps à perdre, puisque je dois mourir de mort violente.»