VI
LES BUCOLIQUES
Le lendemain, Georges du Quesnoy alla encore se promener aux lisières du parc du château de Margival, s'imaginant voir réapparaître dans les lointains cette adorable vision qui l'avait enchanté l'avant-veille. Mlle de Margival la lui avait rappelée; mais, en la regardant bien, il n'avait pas reconnu cette belle fille svelte, qui semblait s'envoler en marchant, cette figure de séraphin, cette blancheur rosée, ces attitudes idéales qui appartenaient tout à la fois à l'ange et à la femme.
Quoiqu'il fût moins rêveur que son frère le poëte, il aimait à s'isoler dans ses songes. La méditation n'était pas profonde, mais, comme son âme était ardente, il s'abandonnait à tous les méandres de la pensée, sans souci des choses extérieures. Selon l'expression de Swedenborg, «il ne lui fallait qu'un instant pour sortir de chez lui et monter au septième ciel».
Aussi, oubliant bien vite que le parc n'était pas une grande route, il franchit le petit saut-de-loup comme s'il passait dans ses terres. C'était le côté du parc le plus solitaire et le plus boisé. En le voyant faire, le garde champêtre ne l'eût pas appréhendé au corps, parce que M. de Margival permettait aux moissonneurs et aux vignerons de venir puiser de l'eau à une petite source minérale qui jaillissait sous les grands arbres.
Georges s'arrêta devant la source et but dans sa main.
Quand il releva la tête, il murmura avec un sourire de joie: «Ah! la voilà, la voilà encore.» Il venait de voir à une portée de fusil, à travers les ramées, sa chère vision, blanche, légère, belle comme l'avant-veille. Elle n'effeuillait plus de roses et elle semblait pensive. Il vit bien que décidément ce n'était pas Mlle de Margival. Il marcha rapidement, décidé à aborder cette belle inconnue, mais ce fut toujours le même jeu: plus il s'avançait, plus elle s'éloignait. Il ne désespérait pourtant pas de l'atteindre, quand tout à coup Mlle de Margival, débusquant d'un massif, lui apparut à son tour, effeuillant des marguerites.
«En vérité, dit Georges du Quesnoy, il y a de la féerie dans ce château.»
Quoiqu'il n'eût pas frappé à la porte pour entrer, il jugea qu'il ne pouvait moins faire que de saluer Mlle de Margival.
La jeune fille le salua à son tour avec une grâce de pensionnaire émancipée.
Elle voulut rebrousser chemin, comme si elle fût fâchée d'être surprise ainsi consultant l'oracle; mais comme, après tout, elle demandait à la marguerite si M. Georges du Quesnoy l'aimerait un peu ou beaucoup, passionnément ou point du tout, elle trouva bien naturel de lui accorder une audience sous la voûte des cieux. Donc, après ce que nous appellerons une fausse sortie, elle vint bravement à la rencontre du jeune homme.
Ils s'abordèrent avec quelque embarras, tout en voulant cacher tous deux leur timidité ou leur émotion:
«Mademoiselle….
—Monsieur….»
Et un silence glacial tomba devant eux.
«Mademoiselle, reprit Georges, vous habitez un château enchanté.
—Je ne trouve pas, monsieur. Où voyez-vous qu'il soit enchanté?
—Primo, mademoiselle, vous l'habitez; secundo, il y a une autre jeune fille qui m'est déjà apparue deux fois comme dans les contes de fées.
—Tertio, monsieur, vous êtes un visionnaire.»
Mlle de Margival, qui, au fond, n'était pas timide, qui promettait même d'être une femme sans peur, sinon sans reproche, avait repris pied et maîtrisait son émotion.
«Je vous jure, mademoiselle, que tout à l'heure j'ai vu là-bas, plus loin que les marronniers, une jeune fille passer en robe blanche, légère comme une ombre.
—Et d'abord, monsieur, vous conviendrez que la robe blanche n'est pas de saison.
—Ma foi, mademoiselle, quand on est chez soi….
—Chez soi! dans un parc qui est ouvert à tout le monde.
—Je ne puis le nier, puisque j'y suis moi-même.
—Oh! vous, vous n'êtes pas tout le monde, vous êtes de nos amis depuis hier.»
Georges s'inclina.
—«Mademoiselle, avez-vous une soeur? une cousine? une filleule?
—Ah! oui, vous revenez à votre vision. Eh bien, la vérité, c'est que je n'ai ni soeur, ni cousine, ni filleule; c'est qu'il n'y a au château que mon père et moi, avec un jardinier, un valet de chambre, une cuisinière et une femme de chambre, qui ne sont pas du tout en robes blanches.
—C'est que vous ne connaissez pas cette jeune fille, mademoiselle. Puisqu’après tout ce parc est ouvert à tout venant, il n'est pas impossible qu'une demoiselle du voisinage y soit venue cueillir des fleurs.»
La jeune fille s'inclina à son tour, comme si elle jugeait que l'entrevue avait duré assez longtemps. Elle avait peur que son père ne survînt.
«Adieu, mademoiselle, dit Georges du Quesnoy, qui s'était enhardi; me permettez-vous de continuer ma promenade dans le parc et de recueillir, une à une, tous les pétales des marguerites que vous avez effeuillées?
—Non, monsieur, dit Mlle de Margival en rougissant, je ne veux pas que vous sachiez ce que m'a dit la marguerite.
—Mademoiselle, je le sais, la marguerite vous a dit: passionnément.»
Mlle de Margival s'était éloignée de quelques pas.
Georges venait de cueillir, lui aussi, une marguerite.
«Ce n'est pas la peine de la consulter, n'est-ce pas, mademoiselle, car elle me répondra: Point du tout.»
Valentine se retourna. Jamais un pareil éclair ne jaillit des yeux d'un jeune homme et d'une jeune fille.