IX

VOYAGE SENTIMENTAL

Le lendemain Georges du Quesnoy partit pour Ems. A peine était-il dans le wagon qu'il vit passer la comtesse de Xaintrailles, au bras du marquis Panino. Ils étaient en retard et ils semblaient s'entraîner l'un l'autre. En reconnaissant la comtesse, en la voyant si belle et si gaie, Georges ressentit un coup au coeur, un vrai coup de poignard; car s'il avait pu admettre jusqu'à un certain point que Valentine le quittât pour se marier, comment pouvait-elle, trahissant tout à la fois le mariage et l'amour, s'abandonner avec la joie dans l'âme à ce Napolitain, qui d'ailleurs n'était ni jeune ni beau? C'est là le mystère des passions. Si elles marchaient à pas comptés avec la logique, elles ne seraient plus des passions. C'est peut-être la volonté occulte de la nature, qui veut toujours marier le beau et le laid, le chaud et le froid, le bien et le mal, l'esprit et la bêtise pour les lois de l'harmonie universelle.

Georges pensa à se jeter hors du wagon pour courir à la comtesse et lui reprocher sa double félonie. Mais ce fut le premier mouvement. Il avait trop vécu déjà pour ne pas comprendre le ridicule d'une telle action. Sa seconde pensée fut de rentrer tout simplement à Bade et d'y risquer ses derniers louis, au lieu de les dépenser dans ce voyage inutile.

Mais il était trop tard, le coup de sifflet retentit: il fallait partir! Il se promit de descendre à la prochaine station et de monter vaillamment dans le compartiment du marquis et de la comtesse. Ainsi il savourerait douloureusement ce spectacle de la trahison. Comme il n'avait peur de rien, il parlerait haut et ferme, il braverait l'amant et tenterait de reconquérir la maîtresse.

Et en effet, dès que le train s'arrêta, il sauta à terre et il alla droit au wagon des amoureux.

Il lut sur la portière: compartiment réservé. Mais il n'était pas homme à s'arrêter pour si peu. Il tourna la poignée et monta lestement.

«Chut! lui dit le marquis, en se précipitant vers lui, nous sommes chez nous.

—Chut! riposta Georges du Quesnoy en mettant un pied sur le tapis, je suis ici chez moi et je prends mon bien où je le trouve.

—Qu'est-ce que c'est que cela?» dit le marquis en lui fermant le passage.

Georges eût certes passé outre si un des hommes du train ne l'eût saisi par le pan de sa redingote, en lui disant qu'il se trompait de compartiment. Georges était vaincu. Vainement il persista à vouloir entrer, l'homme du train le fit tomber du marchepied au moment même où le train repartait. Il envoya cet homme d'un coup de pied rouler jusqu'à la porte de la gare, mais il n'en était pas plus avancé. Pourtant il se rejeta tout éperdu sur le compartiment, qui ne courait pas encore à grande vitesse. Cette fois il y pénétra comme le tonnerre; il saisit le marquis Panino et le voulut précipiter sur la voie. Par malheur le marquis tenait bon et il l'entraîna lui-même dans sa chute.

Si bien que la comtesse de Xaintrailles fit le voyage toute seule jusqu'à la prochaine station.

«Enfin monsieur! que me voulez-vous? dit le marquis à Georges.

—Rien. Je veux seulement vous empêcher de voyager avec la comtesse de
Xaintrailles.

—De quel droit, monsieur?

—La force prime le droit. D'ailleurs vous n'êtes pas son mari.

—Ni vous non plus, monsieur.

—La question n'est pas là. Si vous n'êtes pas content….

—Non, certes, monsieur, je ne suis pas content.

—Eh bien, voici ma carte. Vous me trouverez partout: à Bade, à Paris ou à Rome, si vous vous permettez de retourner par là avec la comtesse.»

Le marquis Panino donna lui-même sa carte; après quoi il alla questionner le chef de gare sur le moyen le plus rapide de rejoindre le train qui partait pour Ems.

Georges du Quesnoy se promettait d'empêcher son rival d'aller plus loin, voulant lui-même rejoindre Valentine sur la route d'Ems, quand un de ses amis du boulevard des Italiens, qui attendait à la gare le train retournant sur Bade, frappa sur les vitres de la salle d'attente et l'appela non-seulement par sa voix, mais par la voix de deux demoiselles à la mode dans les coulisses des Bouffes-Parisiens: Mlles Rose Blanche et Adèle Cherche-Après, la Gaieté et l'Insouciance en voyage.

«Je suis furieux! dit Georges à son ami; si tu veux partir pour Ems avec moi, tu seras mon témoin dans un duel à mort, avec ce marquis napolitain qui vient de m'enlever la plus adorable des femmes.

—Allons donc! dit Mlle Cherche-Après, une de perdue, deux de retrouvées!

—D'autant plus, ajouta Mlle Rose Blanche, que nous avons peur de ne pas trouver d'appartement à Bade et que nous avons compté sur ta chambre à coucher.

—Ma chambre à coucher! dit Georges qui se rappela alors le sabbat de la veille, il y revient des esprits.

—Des esprits! Ils ne reviendront pas si nous sommes là. Conte-nous donc cette bêtise?»

Georges leur dit mot à mot ce qui s'était passé à la gare et à l'hôtel
Victoria.

«Et tu es assez candide pour t'imaginer que tu as vu ta bien-aimée dans le miroir, par la volonté de M. Home?

—Oui, je suis assez candide pour cela.

—Qui te dit qu'elle n'était pas là avec M. Home?

—Après tout, murmura Georges, ceci n'est pas impossible, d'autant plus qu'elle habitait l'hôtel Victoria.»

Il se décida à ne pas poursuivre plus longtemps la comtesse de Xaintrailles, jugeant que c'était maintenant à elle à lui donner de ses nouvelles. Il retourna donc à Bade, en compagnie de son amie et des comédiennes.

Quand il revit M. Home, il l'interrogea sur la vision dans la glace.

Mais le médium lui prouva sans beaucoup de peine qu'il lui eût été bien plus difficile de préparer cette comédie impossible que d'appeler l'âme de Valentine. Il lui jura que d'ailleurs il la croyait partie pour Ems.

«Croyez-vous, lui dit-il, que je me suis confessé à l'abbé de Ravignan pour trahir la religion? Ç'a été pour moi une bénédiction. L'abbé de Ravignan m'a exorcisé, mais, par malheur, les esprits reprennent peu à peu leur empire.»

Georges avait conté à M. Home sa mésaventure sur le marchepied du wagon.

«Quand vous verrez la comtesse, lui dit le médium, vous l'interrogerez à son tour.

—Mais la reverrai-je?

—N'en doutez pas. Vous vous êtes trop aimés pour ne pas vous revoir.
Dieu et la nature le veulent.

—Comment a-t-elle pu m'oublier jusqu'à prendre un amant?

—Qui vous dit que ce n'est pas le chemin fatal pour revenir à vous? Du reste, elle doit repasser par Bade. Cette fois, ne manquez pas l'occasion.»

Georges attendit la comtesse de Xaintrailles sans trop d'impatience, parce qu'il oubliait son coeur et son esprit dans les folies du jeu et des filles galantes. Comme il passait pour avoir de la veine, sans doute parce qu'il était ruiné, ces demoiselles lui faisaient tous les matins une bourse de jeu. Il était toujours sur le point de se révolter contre lui-même, mais comment se relever de ses déchéances sans avoir de l'argent pour point d'appui?

Il espérait toujours faire sauter la banque. Cette bonne fortune lui arriva un jour; mais comme il était en spectacle et comme il jouait l'argent des autres, il ne voulut pas s'arrêter en si beau chemin. Il joua encore, il joua toujours, jusqu'au moment où ce fut lui qui sauta. Désespoirs et récriminations de ces demoiselles; un instant il avait eu toutes les caresses, il en fut bientôt aux égratignures. On l'accusa d'avoir mis de l'argent de côté.

La vérité, c'est qu'il revint à Paris sans un sou, n'osant pas attendre à Bade la comtesse de Xaintrailles au retour d'Ems, parce qu'il ne voulait reparaître devant elle qu'en vainqueur et non en vaincu.

«Soyez mon ambassadeur, dit-il à M. Home. Si vous revoyez Mme de Xaintrailles, dites-lui que jamais héroïne de roman ne fut aimée comme elle.»