VIII

LE MISERERE DU PIANO

C'était au temps des prodiges de M. Home. Il était bien naturel que Georges du Quesnoy, déjà visionnaire, voulût voir de près le célèbre médium, espérant avoir le premier et le dernier mot de toutes ces aventures occultes.

Il voulait aller tout exprès à Bade pour le rencontrer, lorsqu'il lut un matin dans un journal la liste des étrangers en villégiature là-bas. Le nom de:

Madame la comtesse de Xaintrailles

le frappa comme un coup de soleil.

«Décidément, dit-il, ma destinée m'appelle à Bade.»

Mais, arrivé à Bade, il lui fut impossible de découvrir Valentine. Il alla chez M. Home. On sait que M. Home ne se laissait pas aborder par le premier venu; mais Georges du Quesnoy, arrière-petit-cousin de M. de Ravignan, arriva jusqu'à lui, grâce à ce nom très-révéré par cet esprit troublé. Georges du Quesnoy, quoiqu'un peu hautain, était, quand il le voulait, l'homme du monde le plus sympathique. M. Home se laissa conquérir à moitié, quoiqu'il fût toujours sur la réserve. Cet homme, qui avait commencé par les malices des dessous de cartes, avait fini par se prendre au jeu. Il avait vu devant lui l'abîme de Pascal, et pour les autres il était devenu un abîme. Georges eut peur d'y tomber; mais au delà de cet abîme on voyait la lumière comme on voit la vie future au delà du tombeau. Le médium avoua qu'il n'était pas maître de lui depuis qu'il était obsédé par un esprit dominateur qui le rappelait toujours à l'ordre quand il voulait se révolter. C'est ainsi qu'il expliquait ce mouvement des choses matérielles, tables, fauteuils, pianos, quand il voulait nier les esprits.

«Car je ne les appelle jamais, disait-il, surtout depuis ma confession à l'abbé de Ravignan. Ils me font peur, et je passe ma vie à les exorciser moi-même. C'est dans la lutte qu'ils reviennent ainsi faire le sabbat.

—Eh bien, faites-moi voir ce sabbat, je vous en supplie,» dit
Georges.

Il avait déjà raconté au médium ses visions du parc de Margival et de la Closerie des lilas; mais il ne voulait pas croire aux tables tournantes non plus qu'à la sarabande des fauteuils.

Depuis quelques jours, M. Home refusait aux plus belles étrangères en villégiature à Bade, de se remettre en communication avec les esprits frappeurs ou tourbillonnants. On parlait beaucoup alors de sa célèbre séance chez l'impératrice des Français, où il avait convaincu les plus incrédules de ses obsessions démoniaques. C'en était assez pour sa gloire éphémère. Pour lui, les grands de la terre étaient ceux qui, comme le père Ravignan, travaillaient à la rédemption des âmes. Il jouait le dédain du monde périssable.

Georges du Quesnoy fut donc bien mal venu à demander des miracles.

Mais un soir qu'ils se promenaient tous les deux dans l'avenue de
Lichenthal, M. Home lui dit:

«Voyez comme je suis malheureux! ce que j'aimerais c'est la solitude, pour rêver à toutes les merveilles du monde, mais je ne connais pas la solitude; dès que je suis seul, les esprits reviennent à moi plus furieux que jamais.»

Quoique ce fût avant le coucher du soleil, Georges regarda de très-près M. Home. Il était pâle et effaré.

«Ne me quittez pas ce soir, ne me quittez pas ce soir,» disait-il avec une inquiétude, qui ne semblait pas jouée.

Georges jugea que c'était une bonne fortune pour lui que cette soudaine reprise des esprits. Il allait enfin savoir! M. Home lui dit qu'il ne voulait pas rentrer à l'hôtel de Russie, où il avait pris pied depuis quelques jours. Il décida qu'il irait à l'hôtel Victoria, où était descendu Georges.

«C'est un hôtel plus vivant et plus gai; les esprits ne franchiront peut-être pas le seuil, surtout si vous leur tenez tête.»

Ce n'était pas l'affaire de Georges. Aussi il n'eut garde de faire le sceptique. Bien au contraire, il appela lui-même les esprits avec la douceur des oiseleurs qui appellent les oiseaux.

Les voilà entrés. M. Home demanda une simple chambre; il n'y en avait pas une seule qui fût libre. On lui proposa l'appartement d'une des grandes-duchesses de Russie, qu'on attendait toujours et qui ne venait jamais.

«Il faut bien l'accepter,» dit Home, qui ne regardait pas à l'argent.

En passant dans le salon, il fut fâché de voir un piano.

«Pourvu qu'ils ne me fassent pas de musique,» dit-il avec tressaillement.

Georges se disait: «Il y a là un charlatan, un fou ou un voyant; peut-être y a-t-il de tout cela.»

Ils allèrent jusqu'à la chambre à coucher.

«Je suis brisé,» dit M. Home.

Il se jeta sur son lit et fit signe à Georges de s'asseoir en face de lui sur le canapé.

«Ne vous en allez qu'après minuit, c'est une grâce que je vous demande, lui dit le médium. Attendez que je sois endormi, car, si vous n'étiez là, je n'aurais pas de toute cette nuit une heure de sommeil.»

Georges voulut parler des esprits, mais M. Home le supplia de changer de causerie.

Et il parla à voix haute de toutes les belles dames qu'ils avaient rencontrées dans leur promenade, femmes sérieuses et femmes légères, princesses étrangères et princesses de la rampe. M. Home ne parlait si haut et n'évoquait de si belles figures que pour faire peur aux esprits.

A un certain moment, il se jeta hors du lit pour arrêter la pendule.

«Pourquoi faites-vous cela?

—Pourquoi? C'est que cette pendule pourrait sonner les douze coups de minuit, et me frapper douze fois le coeur presque mortellement.»

Cinq minutes après:

«Voyez, reprit-il, la pendule marche malgré moi; je l'ai pourtant bien arrêtée. Parlez-moi bien vite de la princesse *** et de Mme Anna Delion. Voilà deux beautés, souveraines, une pour Dieu, l'autre pour le diable.»

Une seconde fois il alla arrêter la pendule.

«Pourquoi avez-vous allumé cette troisième bougie? dit-il à son compagnon.

—C'est singulier, dit le jeune homme, car, en effet, il n'y avait tout à l'heure que deux bougies d'allumées.»

M. Home en éteignit une; mais à peine fut-il couché que Georges vit encore trois bougies allumées.

Il commença à croire aux esprits.

Il éteignit lui-même la troisième bougie.

Pendant toute une heure, ils causèrent de la vie parisienne à Bade, de toutes les aventures amoureuses, de la folie des joueurs.

«Vous savez, dit Georges; que ce grand Italien, qui avait l'air d'un
Meyerbeer brun, s'est pendu au vieux château?

—Chut! dit M. Home, ne me parlez pas du vieux château; c'est là que je n'irais pas à minuit.»

Un silence.

«Voyez, reprit le médium en montrant la pendule, cette fois elle est bien arrêtée, mais les aiguilles vont toujours, il est minuit; accourez vite, je vais mourir.»

Georges se jeta vers M. Home. La pendule sonna minuit. M. Home prit la main de Georges et la porta à son coeur.

«N'est-ce pas que c'est épouvantable?» lui dit-il.

Chaque tintement de la pendule se répétait dans le coeur de M. Home par un battement de toute violence; c'était à le briser.

«Voyez comme elle tinte lentement; c'est pour prolonger mon agonie.»

Georges courut à la pendule et la secoua pour arrêter la sonnerie, mais elle persista à sonner. Cette fois, sa raison l'avait abandonné, mille nuages passaient sur son front. Sans bien savoir pourquoi, il agita le cordon de la sonnette.

«C'est inutile, lui dit M. Home, la sonnette ne sonnera pas, les esprits sont les maîtres ici; il faut nous en aller.»

Mais il se passa plus d'une heure sans que M. Home reprît la force de se tenir debout. Georges avait voulu appeler.

«Non, lui dit le médium, je ne veux pas donner ce spectacle.»

Enfin M. Home, tout défaillant, se mit debout, prit son chapeau et marcha vers la porte du salon. Georges allait le suivre, quand il s'arrêta court.

«N'entendez-vous pas?» lui dit M. Home en tombant sur un fauteuil.

Georges écoutait.

Il entendit résonner le piano comme une harpe éolienne; c'était une vague musique d'église écoutée dans le lointain. Le De profundis et le Miserere n'ont pas de clameurs plus doucement funèbres.

«Qui touche du piano? demanda Georges, plus ému encore.

—Pouvez-vous le demander? ce sont mes ennemis. Ne les entendez-vous pas qui chantent la mort de mon âme? c'est horrible.»

M. Home avait des larmes dans les yeux. Il se traîna à la fenêtre et l'ouvrit; mais déjà Bade dormait.

«On n'entend plus, dit le médium, que le sabbat qu'ils font là-haut au vieux château.

—Voilà ce que vous entendez, dit Georges, mais moi, j'entends un autre sabbat; on danse là tout à côté, chez Mlle Soubise. J'y suis invité et je vous y emmène. Vous serez sauvé, car vous ne serez plus dans le monde des Esprits. Méry est là avec Scholl et quelques autres esprits bien pensants.

—Jamais, dit M. Home, jamais je n'irai dans ce monde-là.

—Ce n'est pas la peine de quitter l'esprit des ténèbres pour retrouver l'esprit de l'enfer.

—Ne rions pas, dit M. Home avec un accent sévère. Vous ne sentez donc pas que vous êtes au milieu du sabbat? Tout est sens dessus dessous ici. Regardez plutôt dans la glace, vous ne vous verrez pas.»

Comme M. Home disait ces mots, les bougies s'éteignirent.

«Permettez, ce n'est pas de jeu,» dit Georges en voulant rire encore.

M. Home frappa du pied.

«Croyez-vous donc que je suis maître de faire le jour et la nuit?»

Et après un silence:

«Avez-vous aimé?

—Si j'ai aimé! j'ai aimé à en mourir. Ç'a été le malheur de ma vie.

—Et quelle était la femme?

—Une adorable créature. Je ne suis venu ici que pour la voir.

—Et vous l'avez vue?

—Non. Elle n'a fait que passer, je crois qu'elle est allée à Ems, où j'irai demain.

—Contez-moi cette histoire. J'aime beaucoup les contes amoureux.»

Georges ne se fit pas prier. Il conta en quelques mots rapides, avec tout l'accent de la passion, les premiers chapitres de son roman. Il peignit, en s'y attardant un peu, cette belle figure de Valentine dont le seul souvenir lui masquait toutes les femmes.

«Et vous ne l'avez pas revue une seule fois? lui demanda M. Home.

—Non, pas une seule fois; je voulais aller jusqu'à Rome, mais j'avais peur de la trouver heureuse là-bas. Si je suis venu à Bade, si je me décide à aller à Ems pour la poursuivre, c'est que j'ai appris qu'elle avait planté là le comte de Xaintrailles….

—Attendez donc, je la connais. C'est un miracle de beauté, surtout quand elle rit. Je l'ai beaucoup vue à Rome. Je sais mieux son histoire que vous ne la savez vous-même. Elle a enlevé le marquis Panino qui n'osait pas tenter l'aventure. Ç'a été le bruit de la Ville éternelle au dernier carnaval. Comment a-t-elle passé ici sans venir me voir? J'ai causé vingt fois avec elle à Rome: et causeries les plus intimes. Elle m'a souvent donné sa main, en me priant de lui dire sa destinée. Eh bien, mon cher ami, vous voyez qu'il ne faut jamais désespérer; maintenant qu'elle est en rupture de mariage, vous aurez votre tour.

—Mon tour! s'écria Georges blessé au coeur. Je la veux toute pour l'emporter à tout jamais dans ma passion. Ce n'est pas une bonne fortune que je cherche. Dieu merci, j'ai usé ma curiosité à ces folies-là. Ce que je veux retrouver en elle, c'est ma jeunesse. Mais retrouverai-je son amour? Voyez-vous, si elle voulait m'aimer, j'oublierais les mauvaises années de ma vie. Je renouerais la chaîne d'or et je redeviendrais un homme.

—Tout beau! vous voilà déjà un enfant. Enfin je vois que vous l'aimiez bien.

—Oh! oui, je l'aimais bien! je l'aimais à ce point, que, depuis que je l'ai perdue, je n'ai aimé les autres femmes que par contre-coup, que parce qu'elles me la rappelaient. Celle-ci avait sa voix, celle-là la couleur de ses yeux; mais aucune n'avait ce charme terrible qui me poursuit encore, qui me poursuivra jusque dans la mort. Je suis devenu le plus grand sceptique de l'amour. Eh bien, si je retrouvais Valentine, je tomberais à ses pieds aussi ému et aussi croyant qu'autrefois.

—Voulez-vous la voir?

—Puisque je vous ai déjà dit que je voulais partir demain pour Ems où elle doit être.

—Je vous demande si vous voulez la voir tout de suite.

—Vous le savez bien. Mais elle n'est pas ici.»

M. Home se leva et s'approcha de la glace en saisissant avec force la main de Georges.

«Regardez dans cette glace.

—Mais il faudrait au moins rallumer les bougies.

—Regardez dans cette glace.»

Georges voulut regarder, mais à cet instant M. Home lui passa la main sur les yeux.

«Regardez bien.»

Georges croyait qu'il allait se voir lui-même, mais il vit la comtesse de Xaintrailles. Ce ne fut qu'une vision, car elle disparut au même instant.

«J'ai vu, dit-il, mais je ne crois pas.

—Eh bien moi, dit M. Home, je n'ai pas vu, mais je crois.»

Les bougies venaient de se rallumer. Georges, déjà fort ému, fût frappé de la pâleur de M. Home.

«Puisque vous croyez; expliquez-moi ce miracle.

—C'est bien simple; ne savez-vous pas que les âmes ont l'image plus ou moins invisible des corps? Quoi de plus naturel que l'âme de Mme de Xaintrailles, si elle vous aime, ne soit venue à vous sur ma prière, quand vous l'attendez?

—Ce que vous me dites n'est pas si simple que cela. Et d'abord comment voulez-vous que l'âme de Mme de Xaintrailles se soit si galamment détachée de son corps?

—C'est élémentaire: l'âme, qu'est-ce autre chose que la pensée? Mille fois par jour, votre âme quitte son corps pour faire le tour de tous les mondes connus, même des mondes qu'elle ne connaît que par ouï-dire. Ne voyage-t-elle pas dans le passé qu'elle n'a jamais vu? dans l'avenir qui n'a jamais existé?

—Je veux bien, mais pourquoi voulez-vous que l'âme de Valentine?—si j'admets l'image de l'âme—vienne s'égarer ici à l'hôtel Victoria, où elle ne sait pas que je suis?

—Par les attractions de l'amour, par la volonté de mon âme, car j'ai voulu qu'elle vînt. Ne vous est-il pas arrivé souvent, quand vous étiez au théâtre ou à votre fenêtre, de forcer une femme à vous regarder par le magnétisme de votre regard? Si l'homme corporel a une telle force, pouvez-vous douter de la force cent mille fois plus forte de l'homme incorporel? Puisque l'âme est une parcelle de la Divinité, elle peut soulever un monde.»

Georges du Quesnoy ne fut pas convaincu, et pourtant la vision le frappait encore.

M. Home s'étant approché de la fenêtre:

«Mon cher ami, dit-il à Georges, je dédaigne de vous mettre les points sur les i. Rappelez-vous cette lettre de Marie-Antoinette où elle raconte que Cagliostro lui a fait voir la guillotine dans une carafe.

—La guillotine! s'écria Georges avec un sentiment de terreur.

—Eh bien, oui, la guillotine. Quand la malheureuse reine fut au Temple, elle se rappela la carafe de Cagliostro; aussi elle demanda toujours qu'on lui servît de l'eau dans une cruche.

—La guillotine! dit encore Georges.

—C'est un mot qui vous épouvante?

—Non, je n'ai peur de rien, mais je dois vous dire qu'une chiromancienne m'a prédit que je mourrais guillotiné.

—Si je n'avais pas ouvert la fenêtre, dit M. Home, j'interrogerais votre destinée. Peut-être la glace nous dirait-elle s'il y aura ou s'il n'y aura pas de guillotine. Mais c'est fini, je suis délivré des esprits. Si vous voulez à toute force savoir comment vous mourrez, interrogez un miroir quand vous serez seul la nuit avec la foi au monde invisible. Mais il ne faut pas un seul être vivant autour de vous.»

M. Home respirait avec bonheur l'air vif de la nuit.

«Je suis sauvé encore une fois,» reprit-il en s'animant.

Un silence.

«Les esprits ont livré bataille, mais les voilà vaincus, grâce à votre présence. Adieu. Je vais me coucher; je n'ai plus peur.»

Ils sortirent tous les deux.

Georges serra la main de M. Home. C'était une main de marbre. Comme il avait oublié sa canne, il retourna dans la chambre à coucher.

Quand il passa devant le piano, ce ne fut pas sans frissonner un peu. A peine fut-il à la porte, que le piano eut encore quelques notes de son chant lugubre.

La porte se ferma violemment derrière lui; aussi il eut beau vouloir reprendre son air de scepticisme pour entrer chez Mlle Soubise, Mlle Anna Delion lui dit:

«Vous avez l'air d'un mort qui a la permission de minuit.

—Ma foi, dit Georges, je suis plus mort que vif. J'ai passé la soirée avec M. Home, qui m'a livré aux esprits.

—Eh bien, dit Aurélien Scholl avec son sourire diabolique, ici vous serez livré aux bêtes.»