XI
DESESPERANZA
Et comment Georges apprit-il son malheur? Pendant quelques jours il chercha Mlle de Margival dans le Parc aux Grives sans la rencontrer. Puisqu'elle était au château, pourquoi ne se promenait-elle plus dans le parc? Il envoya encore un bouquet, mais, cette fois, la paysanne qui le portait, toute rusée qu'elle fût, ne put parvenir jusqu'à Valentine. Une grande tristesse s'empara du coeur de Georges. Avec la jeune châtelaine il se sentait le courage d'arriver à tout, mais sans elle toutes ses aspirations tombaient à ses pieds. D'où venait qu'elle se cachait pour ne plus lui parler? Il n'avait pas perdu toute espérance, parce qu'il s'imaginait entrevoir Mlle de Margival à travers les rideaux des fenêtres; mais un jour, il comprit que tout était fini, parce qu'une femme de chambre du château, répondant à une de ses questions, lui dit à brûle-pourpoint: «Vous ne savez donc pas que nous nous marions dans trois semaines?»
Ce fut un coup de foudre. Mlle de Margival ne lui avait pas donné le droit de lui demander des explications. Il s'éloigna en toute hâte et il éclata en fureur contre sa destinée. Il interpella le ciel et la terre, le soleil et les arbres, les nuages et les fleurs, naguère témoins de ses joies amoureuses. Il voulut mourir aux pieds de Valentine; il voulut tuer son rival. Vous voyez d'ici toutes les charmantes extravagances d'un amoureux de vingt ans.
«Oui, disait-il, je tuerai cet homme qui me vole mon bonheur.»
Mais tout à coup il vit se dresser devant lui la guillotine. Il se demanda si déjà la prédiction allait s'accomplir.
«Eh bien, dit-il, qu'elle se marie! cela ne m'empêchera pas de devenir son amant.»
Le soir même il apprit que Valentine venait de partir pour Paris; on devait se marier au château, mais il fallait bien aller commander la robe d'épousée et la couronne de fleurs d'oranger.
Le mariage fit grand bruit dans tout le pays, parce que la mariée était belle et qu'elle épousait un quasi-ambassadeur. Tout le monde la trouvait bien heureuse, mais elle-même, quoiqu'elle fît du péché Orgueil une de ses vertus, était-elle bien heureuse?
Georges du Quesnoy ne le croyait pas.
Il ne voulut pas être témoin de la cérémonie. Trois jours avant les noces il partit pour Paris, saris en demander la permission à son père, mais non sans avoir dit adieu à Valentine dans un sonnet, cette fois rimé par lui, où il annonçait à la jeune fille que le mariage n'était que la préface de l'amour et que le mari n'était que le précurseur de l'amant. Ce fut le trait du Parthe. Je regrette bien que ce chef-d'oeuvre ne soit pas venu jusqu'à moi pour vous l'offrir ici, mais il paraît que Valentine, qui avait déjà vu la lune rousse avant le mariage, le noya de ses larmes et le jeta au feu,—après l'avoir lu,—pour voir une dernière fois briller la flamme de son premier amour, car sans le savoir elle avait aimé Georges du Quesnoy.
Avant d'écrire ce sonnet, Georges avait vingt fois commencé et recommencé une lettre tour à tour terrible et suppliante, où son amour et son coeur éclatait en sanglots, pendant que son esprit éclatait en sarcasmes. Mais, tout bien considéré, quoique cette lettre eût des accents d'éloquence, comme il avait l'esprit critique, il la trouva ridicule.
«Non, s'écria-t-il, il ne faut pas que Valentine garde de moi un mauvais souvenir.»
Voilà pourquoi il avait rimé un sonnet moqueur.
Dès que Georges fut à Paris, l'amour et la jalousie lui furent plus terribles. La grande ville indifférente ne pouvait apaiser ni son coeur ni son esprit. Paris n'a de distractions que pour les initiés. Les arrivants n'y sont pas chez eux, à moins qu'ils ne soient de la franc-maçonnerie, de ceux qui s'amusent partout.
Georges eut hâte de retourner à Landouzy-les-Vignes, où du moins son frère était sympathique à ses angoisses.
Et, d'ailleurs, il voulait être spectateur à son propre drame. Pourquoi n'irait-il pas à la messe de mariage, pour voir la figure que ferait devant l'autel cette belle Valentine qui lui avait promis le bonheur?
Et quelle figure ferait-elle en passant, devant lui? car, sans même le regarder, elle le verrait.
Et puis il irait dans la sacristie pour la féliciter,—comme tout le monde. Peut-être oserait-elle le présenter à son mari?
«Ah! mon cher Pierre, dit-il en embrassant son frère, figure-toi que plus je m'éloignais, et plus mon chagrin était violent. Mon coeur m'abandonnait en route; j'étais comme une âme en peine. Je suis revenu, tu me consoleras,—si je puis être consolé.
—C'est la douleur qui tue la douleur. A force de pleurer, on épuise la source des larmes. Aussi ce n'est pas moi qui te conseillerai «de jeter un voile là-dessus.» Il faut oser aborder son malheur de front; il faut s'y heurter comme dans une attaque à fond de train. Tiens, pour commencer, je vais te jeter en pleine poitrine, comme une arme de combat, la lettre de mariage.»
Pierre passa à Georges une lettre imprimée dans la plus belle anglaise des temps modernes:
«M. le comte de Margival a l'honneur de vous faire part du mariage de Mlle Madeleine-Valentine de Margival avec M. le comte François-Xavier de Xaintrailles, secrétaire d'ambassade;
«Et vous prie d'assister à la bénédiction nuptiale, qui sera donnée en l'église de Margival le 27 septembre 186..»
Dans le même pli, naturellement, se trouvait la lettre de faire-part du comte de Xaintrailles. Georges prit cette seconde lettre, la déchira et la piétina.
«Voilà ce que je ferai de lui un jour, dit-il dans sa colère.
—Tu ferais peut-être mieux de commencer par là, dit froidement Pierre; c'est lui qui vient te voler ton bonheur, va lui en demander raison. Si tu le tues, elle ne l'épousera pas.»
Et comme Georges saisissait cette idée avec passion, Pierre jeta tout de suite de l'eau sur le feu.
«Non, ne fais pas cela, parce qu'on dirait que tu es fou, parce que tu ne trouverais pas de témoins dans ce pays-ci. Et puis, après tout, le vrai coupable, c'est Valentine. Le comte de Xaintrailles ne te doit rien, tandis qu'elle te doit tout, puisque tu l'aimes.»