XII
QU'IL NE FAUT PAS TOUJOURS ALLER A LA MESSE
Georges entraîna Pierre à la messe de mariage.
Ils arrivèrent de bonne heure pour ne pas manquer le passage de la mariée.
Mais la mariée, toute à sa beauté, ne voyait qu'elle-même. Elle était rayonnante. C'étaient les vingt ans couronnés de fleurs d'oranger. Rien dans ses yeux ni sur ses lèvres ne révélait que son coeur eût des remords; elle semblait obéir à ce dicton: «Que le mariage est le plus beau jour de la vie.»
«La cruelle!» dit Georges en la voyant passer.
Il était si agité qu'il sortit de l'église. Que fit-il? Il fuma une cigarette. Aujourd'hui, dans tous les moments tragiques, on commence par fumer une cigarette.
«Que m'importe, reprit-il, qu'elle dise devant Dieu oui ou non à cet homme, puisqu'elle ne m'aime pas? Et, d'ailleurs, puisqu'elle a passé par la mairie, elle est à tout jamais Mme de Xaintrailles. C'est égal, elle ne portera pas ce soir son sourire au lit nuptial, car elle ne l'aime pas et elle ne l'aimera jamais.»
Quoique Georges fût à moitié fou de douleur et de désespoir, il n'avait pourtant pas le dessein de poignarder l'épousée. Mais il voulait, avant la fin de la journée, aller jusqu'à elle, non pour l'injurier, mais pour lui montrer sa pâleur. Il lui dirait: «Vous m'avez tué, et vous riez!»
Mais comment arriver jusqu'à elle? Il ne voulait pas faire un scandale; il avait le respect de son père, comme il avait la peur du ridicule.
Après la messe, quand la mariée monta dans le coupé du marié, avec la mère de M. de Xaintrailles, il s'approcha d'abord; mais la haie des curieux le tint à distance. Il s'en retourna désespéré avec son frère, ruminant toujours son dessein de voir face à face Valentine.
Il ne fut pas plutôt de retour à Landouzy-les-Vignes, qu'il revint sur ses pas, décidé, coûte que coûte, à s'aventurer dans le Parc-aux-Grives.
Aussi, à son retour à Margival, il franchit le saut-de-loup du parc, comme si Valentine l'attendait.
Mais Valentine ne vint pas.
Il vit passer dans les avenues les rares invités parisiens en promenade plus ou moins sentimentale.
Comme la mariée n'était pas avec eux, il se flatta de cette idée qu'elle n'avait pas voulu profaner le souvenir de leur amour en amenant le mari là où l'amoureux avait passé.
Valentine n'était pas si poétique, quoiqu'elle fût romanesque. Une jeune mariée a toujours un peu la fièvre; Valentine avait passé par tant d'émotions de vanité, de coquetterie, d'amour perdu et retrouvé, qu'elle resta toute l'après-midi au salon, à faire la causerie avec les provinciales émerveillées et les Parisiennes revenues de tout.
Le dîner dura trois heures comme un vrai dîner de province, quoique la marquise eût donné des ordres pour que ce fût un dîner napoléonien. Après le dîner, un orchestre à peu près improvisé appela les danseuses sous les armes.
M. de Xaintrailles, qui n'avait pu s'arracher à cette fête, quoiqu'il eût bien voulu emmener sa femme après la messe, ouvrit le bal avec la mariée. Mme de Sancy, qui faisait vis-à-vis avec un des témoins, le vicomte Arthur de la—, dit étourdiment:
«Vous êtes témoin du marié; eh bien, vous serez témoin qu'il sera marri.
—Je n'en doute pas, dit l'ambassadeur à Constantinople, puisque vous lui avez donné la plus belle fille du monde.
—Elle est arrière-petite-cousine de Mme de Montespan. Je crois qu'elle est bien de la même famille.
—Prenez-y garde. Lauzun disait de Mme de Montespan: «Elle est de celles-là à qui il faut deux hommes pour avoir raison d'elles, un le matin et un le soir.
—Ah! si Valentine avait épousé Georges du Quesnoy!»
Et, tout en dansant, la comtesse de Sancy raconta l'histoire, qu'elle savait fort mal, des bucoliques de Georges et de Valentine.
M. le vicomte de la—, un Lamartine en prose, reconduisit sa danseuse en lui disant: «Ne craignez rien, je mettrai les deux mondes entre la mariée et son amoureux. Je vais prier le ministre d'envoyer M. de Xaintrailles à Rio ou à Téhéran, car je ne veux pas être témoin….»
Le témoin du comte s'arrêta sur ce mot.