XIII

LE DERNIER COUP DE MINUIT

A minuit, M. de Xaintrailles trouva qu'il avait bien assez dansé. Je me trompe: que Valentine avait déjà trop valsé. Il tenta de lui faire comprendre que l'heure était venue.

«L'heure de quoi? dit Valentine en se rembrunissant; allez-vous déjà faire le mari?

—Et vous, n'allez-vous pas faire l'enfant?»

Valentine s'indigna, pleura, et … continua à valser.

A une heure, nouvelle prière,—nouvelle rébellion.

A deux heures, le combat finissant faute de combattants, il fallut enfin s'expatrier du salon pour monter à la chambre nuptiale. Valentine pleurait de vraies larmes. Qu'est-ce que le lit nuptial, sinon le tombeau de la jeune fille?

Comme Valentine n'avait plus sa mère, elle était accompagnée de Mme de
Sancy.

Vainement le marié avait dit à la comtesse: «Ne vous inquiétez pas, je connais les femmes.»

La comtesse avait répliqué: «Vous connaissez les femmes et les filles, mais vous ne connaissez pas les jeunes filles.»

Il s'était résigné à subir cette suivante improvisée, qui menaçait de mettre deux points sur les i.

«Eh bien, Dieu merci! dit-elle quand elle fut seule avec Valentine; vous n'avez pas perdu votre temps, ce soir: tudieu! vous valsiez comme une comète.

—Oui, et vous vous figurez, peut-être que je me suis beaucoup amusée.
Point du tout.

—Pourquoi?

—Parce que j'ai mes idées sur le mariage. Voyez-vous, le mariage est une fête comme toutes les fêtes, mais une fête sans lendemain.

—Vous êtes une hérésiarque! je vous ferai brûler en effigie.

—Je voudrais bien vous y voir.

—Mais, ma chère enfant, je m'y suis vue.

—Vous allez me raconter vos impressions de voyage dans ce pays que je ne connais pas?

—Nous n'avons pas le temps.

—Comment! nous n'avons pas le temps! Nous avons jusqu'à demain matin.
Vous allez vous coucher avec moi.»

Mme de Sancy leva les bras au ciel.

«Si je faisais cela, le comte me jetterait par la fenêtre. Vous me faites poser, d'ailleurs; vous savez bien que vous êtes mariée le jour et la nuit.

—La nuit? jamais!

—Taisez-vous, belle sournoise, on n'est pas revenue du Sacré-Coeur sans savoir que le lit nuptial est le lit nuptial.»

Et, pour tempérer cette parole, Mme de Sancy ajouta bien vite: «Tout ce que l'Église ordonne est sacré.»

Tout en parlant, la comtesse avait commencé à déshabiller Valentine; les cheveux étaient dénoués, la robe jetée sur un fauteuil, le corset de satin ne tenait plus que par une agrafe.

«N'est-ce pas que j'étais mal habillée? dit Valentine en retenant l'autre agrafe. Ce Worth n'a pas le sens commun; il dit que le jour de ses noces une femme est encore une jeune fille; il m'a surchargée! C'est ridicule, je lui avais demandé deux doigts de satin sur les épaules, il m'en a mis trois doigts: pourquoi pas une robe montante?»

Mme de Sancy se mit à rire.

«Voyons, ma chère, il fallait bien laisser quelque chose pour votre mari.»

Valentine se laissa tomber de son haut sur un fauteuil.

«Ah çà, décidément le mari a donc des droits superbes, dit-elle avec un effroi non joué.

—Oui, écoutez plutôt.»

En ce moment on entendit frapper trois coups.

Valentine voulut cacher son émotion à Mme de Sancy, qui lui avait appris à rire de tout.

«Frappez, on ne vous ouvrira pas, dit-elle, sans pouvoir toutefois lever la voix.

—Tout à l'heure, ajouta Mme de Sancy.

—Jamais, reprit Valentine.»

Mais le corset était dégrafé; Mme de Sancy avait dénoué le dernier jupon: elle entraîna Valentine vers le lit.

Cette fois, la jeune mariée prit son rôle au tragique et se remit à pleurer.

«Ce n'est pas ma mère qui me trahirait ainsi,» dit-elle.

Valentine était plus belle encore dans les larmes, sous sa chemise transparente, à demi voilée par ses cheveux.

«Ma foi, sauve qui peut,» s'écria Mme de Sancy.»

Et la comtesse s'envola par une porte dérobée.

Elle reparut presque aussitôt. «Je suis bonne,» reprit-elle. Et elle tira le verrou, pour que le comte pût entrer, jugeant bien que Valentine n'oserait pas lui ouvrir la porte. Après quoi, elle redisparut comme une ombre.

Valentine n'eut pas le temps de faire un monologue. Le comte était entré. Il s'avança doucement, vers elle, mais elle se jeta sous le rideau.

Il se passa une scène qui décida de la destinée de ce mariage. Si le comte avait été décidément un homme d'esprit, il n'eût pas joué à l'esprit cette nuit-là; il se fût montré amoureux de Valentine, elle se fût brûlée au feu; mais quand il la vit en rébellion, se barricadant dans sa vertu et dans sa pudeur, au lieu de la battre par les vraies armes, par la passion et par la force, il escarmoucha à traits d'esprit. Si bien que Valentine fut de plus en plus indignée.

A un moment de paroxysme, elle se précipita du lit à la fenêtre, le menaçant de se jeter du haut de son balcon, s'il ne se hâtait pas de rentrer dans sa chambre.

M. de Xaintrailles continua à rire.

«On a joué cela au Gymnase, dit-il, la comédie s'appelle: Une femme qui se jette par la fenêtre.»

Quoique Valentine n'eût pas sérieusement le dessein de se jeter par la fenêtre, elle ouvrit la croisée.

«Georges! Il est là! s'écria-t-elle en se penchant sur le balcon.»

Oui, Georges. Il était là. Il avait toute la nuit erré dans le parc, un revolver à la main, de plus en plus jaloux, de plus en plus furieux, en écoutant les violons et la joie des convives. Il avait assisté, en spectateur invisible, au commencement et à la fin de la fête. Tous les convives étaient partis, mais il était demeuré, comme s'il dût être encore le spectateur de la dernière scène.

Il ne lui avait pas été très-facile de s'approcher du château, quelques convives étant sortis çà et là pour fumer; sans parler des domestiques qui allaient se conter sous les grands arbres les mystères de la journée. Mais il connaissait bien le parc et il avait l'art de s'y cacher, dès qu'il craignait d'être surpris.

Cette fois il était bien seul. Il avait suivi, à travers les rideaux de mousseline brodée, toutes les marches et contre-marches de la chambre nuptiale; vraies ombres chinoises qui ne l'amusaient pas du tout.

Au moment où Valentine ouvrit la fenêtre, il se demandait s'il n'allait pas, pour que sa folie fût plus accentuée et marquât mieux dans les reportages des journaux, escalader le balcon de la chambre nuptiale, pour se tirer un coup de revolver sous les yeux mêmes de Mme Valentine de Xaintrailles.

Il lui semblait déjà entendre par delà le tombeau le bruit quasi-scandaleux de sa mort. Je dis le bruit quasi-scandaleux; car on ne manquerait pas de dire que s'il s'était tué pour Valentine, c'est qu'elle lui avait donné le droit de se tuer. Il y avait donc un peu de fatuité et un peu de mensonge dans cet acte de désespoir. Il n'était pas fâché qu'on soupçonnât, non pas la femme de César, mais la femme du secrétaire d'ambassade. Disons-le pourtant à la gloire de sa passion: c'était l'amour lui-même qui le poussait à cette folie.

Ne plus pouvoir aimer, c'est la mort: il voulait mourir.

Tout à coup Valentine poussa un cri, et se rejeta sur M. de
Xaintrailles, qui était venu à elle.

«Qu'y a-t-il? s'écria le secrétaire d'ambassade.

—Ce qu'il y a!» dit-elle en le repoussant

En cet instant un coup de revolver retentit.

Georges du Quesnoy ne se tua pas du coup. Le cri d'effroi que jeta
Valentine le troubla profondément, sa main vacilla, le coup partit,
mais la balle qui devait frapper au coeur ne brisa qu'une côte.
Georges chancela, et tomba, ne sachant pas encore s'il était tué.

Le sang jaillit abondamment; il se releva et chercha son revolver pour s'achever; mais il avait fait quelques pas avant de tomber; il ne le trouva pas. «Enfin, dit-il, en voyant son sang, c'est peut-être assez pour mourir.»

Il retomba sur l'herbe, tout en regardant la fenêtre de Valentine.

Il espérait qu'elle viendrait sur le balcon, par curiosité sinon par amour.

Ce fut bien mieux. Cette mariée toute déshabillée, qui n'était plus qu'à un pas du lit nuptial, passa en toute hâte une robe ouverte, jeta sur elle un manteau, et, quoi que fît son mari pour l'arrêter, elle courut au jardin, n'écoutant que son coeur, se croyant une héroïne de roman, bravant tout, les devoirs de la jeune fille et de la jeune femme.

M. de Xaintrailles avait couru après elle, tout affolé de ce coup de théâtre imprévu; mais elle allait plus vite que lui, connaissant mieux le chemin dans la nuit.

Quand elle fut devant Georges du Quesnoy, elle se pencha sur lui, comme pour le secourir, ne trouvant que ce seul mot:

«Georges! Georges!

—Ah! que je suis heureux de vous revoir avant de mourir! dit Georges; je voulais frapper au coeur, votre voix a détourné le revolver, mais la blessure est mortelle.

—Non, Georges, vous ne mourrez pas.

—Je veux mourir! si je me suis manqué, je m'achèverai, je retrouverai mon revolver.»

Et sa main cherchait toujours dans l'herbe.

«Dieu soit loué! s'écria Valentine, je l'ai trouvé votre revolver.»

Le comte, qui poursuivait sa femme, la surprit un revolver à la main.

«Valentine!» cria-t-il avec effroi.