XIV
LA LUNE DE MIEL
Voici quelle fut la fin du premier acte de ce drame en trois actes, qui avait commencé si gaiement, malgré les prédictions de Mme de Lamarre.
Le médecin de Margival fut appelé. Il jugea que Georges ne pouvait retourner chez son père; il lui donna l'hospitalité.
M. de Xaintrailles avait arraché le revolver des mains de sa femme. La femme du monde avait reparu dans la jeune fille romanesque. Sur les prières de son père, elle s'était résignée à ses devoirs de fille, sinon d'épouse.
Mais ce fut en vain qu'on lui représenta que «l'escapade» de Georges était une action démodée, même sur les théâtres de mélodrame: elle persista dans son for intérieur à trouver que c'était l'héroïsme de l'amour.
Je ne dirai rien de la nuit nuptiale, qui ne commença pas même au chant du coq. Aussi Mme de Sancy disait-elle le soir que le coq n'avait pas chanté trois fois à cause de la catastrophe.
Le lendemain, M. de Xaintrailles brusqua le départ à la fin du déjeuner. Il avait été nommé la veille premier secrétaire à Rome. Il emmena Valentine à Paris, disant qu'il partirait pour Rome à quelques jours de là.
A l'heure même du départ, la jardinière du château portait un admirable bouquet à Georges du Quesnoy.
«D'où viennent ces fleurs? demanda-t-il en cachant deux larmes.
—Vous le savez bien,» répondit la jardinière en s'esquivant.
Georges baisa le bouquet, en s'imaginant qu'il avait été cueilli par Valentine elle-même, dans les sentiers où ils s'étaient tant de fois promenés ensemble.
«Ainsi va le monde, dit le médecin, qui savait un peu cette histoire; c'est peut-être vous qu'elle aime, et c'est un autre qui l'emporte.»
Quand Georges apprit que les mariés avaient quitté le château de Margival, il voulut retourner chez son père; mais le médecin le garda pendant les quelques jours de fièvre. Son frère, venu le premier jour, ne le quittait pas et lui parlait de Valentine.
«Ne te désole pas, le comte a beau l'emmener à Rome, elle te reviendra, par un chemin ou par un autre.»
Un mois après, Georges était sur pied, se trouvant tout à la fois héroïque et ridicule.
C'était au temps où l'École de droit rouvre ses portes. M. du Quesnoy n'avait pas eu le courage de brusquer son fils après le coup de revolver, mais il lui fit comprendre que l'heure de la sagesse était venue.
«Tu n'étais qu'un enfant, tu vas devenir un homme. Quand tu seras avocat, la Cour d'assises te montrera tous les jours où vont ceux que ne contient pas le devoir.»
Georges ne voulut pas repartir pour Paris sans aller rêver une dernière fois dans le Parc-aux-Grives. Il ne voulut pas s'y hasarder en plein jour. On savait dans tout le pays l'histoire du coup de revolver, il craignait d'être surpris en flagrant délit de souvenirs et regrets.
Il y passa une heure au clair de la lune, en se demandant si c'était la lune de miel pour Valentine.
Comme il cherchait les roses des mains plutôt que des yeux, car la nuit était profonde, il vit passer, sous les arbres noirs, cette adorable vision blanche qui avait enchanté son coeur.
Il s'élança pour la saisir, mais elle disparut comme le fantôme d'un rêve. «Et pourtant, se disait-il, je ne suis pas un visionnaire.»
Sans doute, dans son voyage à Rome, Valentine regretta plus d'une fois d'avoir écouté son orgueil plutôt que son coeur. Ce fut en vain que le secrétaire d'ambassade la berça dans toutes les vanités du titre et de la fortune. Elle ne vit pas se lever la lune de miel. «Ah! dit-elle un jour, si Georges était second secrétaire d'ambassade!»
C'était après le premier quartier de lune rousse.
Que devint Valentine à Rome? quelles furent les joies et les peines de ce mariage sans amour? Valentine n'aimait que le titre de son mari, le comte n'aimait que la beauté de sa femme: deux vanités. On ne bâtit pas le bonheur avec ce point d'appui.
Ils commencèrent par éblouir les curieux du Corso par le faste de leur équipage et les modes de Paris. Mais au bout de huit jours ils s'ennuyèrent de poser.
Valentine s'amusa huit jours encore des hommages des princes romains, des marquis désoeuvrés et des monsignors curieux, après quoi elle se mit à lire des romans.
Un soir, en fermant un volume de George Sand, elle murmura: «Le vrai roman je l'ai commencé dans le Parc-aux-Grives.»