XIII
LA DESTINÉE
Cependant le jeu le trahit. Il reperdit en quelques nuits de baccarat et en une seule liquidation de Bourse ce qui lui restait de son gain et bien au delà. Il se retrouva donc plus pauvre que jamais.
Il avait tenté plus d'une fois de s'arracher au désoeuvrement qui rongeait son âme comme la rouille ronge le fer. Tout en se prenant aux voluptés énervantes des débauches parisiennes, il aspirait à l'air vif des sommets. Il se disait sans cesse qu'il n'était pas né pour vivre sous cette atmosphère. Un jour il eut le courage—il croyait qu'il fallait du courage pour cela—de s'arracher aux mille toiles d'araignée qui l'emprisonnaient. Il courut chez sa soeur, à Rouen; il se jeta dans ses bras, il la pria de le sauver de lui-même.
«Quoi! lui dit-elle, tu es un homme, et c'est à une femme que tu demandes de te sauver?»
Il resta quelques jours avec sa soeur. Il s'attendrit au tableau de famille, tout épanoui d'enfants.
«Hors de là, dit-il, point de salut.
—Eh bien, mon cher Georges, lui dit sa soeur, qui t'empêche de prendre une femme et d'avoir des enfants?
—Une femme! murmura-t-il amèrement, je n'en connais qu'une au monde.
Dieu me l'a montrée comme une raillerie: c'est Valentine de Margival.
—Pourquoi s'obstiner à celle-là, puisqu'elle est mariée?
—Elle est mariée, mais elle a pris mon coeur, elle a pris mon âme. Je la sens toujours qui tue ma vie. Vous me condamnez tous, mais vous ne savez pas comme je suis esclave de cette femme, même loin d'elle. Elle m'a rendu tout impossible. Je ne me sauverai d'elle que si j'en triomphe un jour. Jusque-là je l'aimerai, je la haïrai, je ne serai bon à rien.»
Il en était arrivé à désespérer de tout, sinon de lui-même.
Il songeait à se retremper dans une vie nouvelle en partant pour l'Amérique, la patrie hospitalière des esprits aventureux, quand il reçut un petit billet tout parfumé, écrit sur papier whatman par une main qui n'était pas anglaise du tout:
«_Vous avez peut-être oublié Valentine de Marginal; si oui, _requiescat in pace; si non, venez continuer une conversation interrompue dans le Parc-aux-Grives.»
«VALENTINE.»
On ne saurait dire avec quelle joie Georges lut ces quelques lignes! Sa jeunesse déjà mourante se releva, en lui avec toute sa force et toute sa sève. Ce fut une renaissance soudaine.
«Valentine, murmura-t-il, mon rêve, ma vie, mon âme!»
Était-ce l'amour ou la destinée qui avait dicté cette lettre? là est le mystère de i'inconnu.
Georges du Quesnoy ne se fit pas attendre longtemps à l'hôtel du Louvre. Il lut la lettre deux fois, il baisa la signature, il prit un coupé et se présenta un quart d'heure après au numéro 17.
Une femme de chambre vint ouvrir qui lui dit que Mme la comtesse prenait un bain, dans sa chambre à coucher.
Georges ne doutait pas que Valentine elle-même n'eût grande hâte de le revoir.
«Donnez-lui ma carte et dites-lui que je n'ai que cinq minutes.»
Il voulait brusquer les choses, il espérait que la comtesse le recevrait devant la baignoire.
En effet, elle fit d'abord quelques façons, mais elle finit par lui faire dire d'entrer dans sa chambre à coucher, quoique tout y fût sens dessus dessous.
Il se précipita.
Elle lui tendit sa main toute mouillée, en lui disant de l'air du monde le plus simple:
«Vous voyez que je vous reçois toute nue.
—Pas si nue que ça, dit Georges qui voulait cacher sa surprise d'un tel accueil: vous me recevez comme Vénus avant de sortir des ondes.
—Quel langage! vous êtes démodé, mon cher. Vénus s'habille chez
Worth.
—Je le sais trop, hélas!
—Est-ce que vous payez beaucoup de factures par là?
—Pas précisément: je n'ai payé chez Worth qu'une robe d'indienne qui m'a coûté dix-huit cents francs. Les femmes que j'ai l'honneur d'habiller ne vont pas encore là.
—Et les femmes que vous n'habillez pas?
—Ah! c'est autre chose, celles-là vont toutes chez Worth.
—Eh bien, dit la comtesse en se soulevant un peu, nous avons là une jolie conversation pour commencer. Mais aujourd'hui il n'y a plus que les femmes honnêtes qui parlent mal et qui ne soient pas des grues.
Georges avait admiré les épaules de Valentine. Il l'avait aimée jeune fille svelte et légère comme un cygne; il la retrouvait dans toute la luxuriance de la femme, nourrie de chair, comme on disait des figures de Rubens.