XIV

LA BAIGNEUSE

Georges du Quesnoy, qui s'était assis à une distance respectueuse de la baignoire, s'approcha tout contre, en disant avec passion, au risque d'être entendu de la femme de chambre qui venait de passer dans le cabinet de toilette:

«O Valentine, comme je vous aime!»

Ils étaient loin tous les deux de ces fraîches promenades dans le parc de Margival où ils ne s'aimaient que par le coeur et par l'âme; où l'amour ne songeait pas encore à la passion; où ils jetaient sur leurs rêveries les chastes écharpes de la candeur.

Quel chemin ils avaient fait tous les deux en descendant!

Georges dévorait des yeux Valentine:

«En vérité, vous êtes plus belle que jamais.

—Si je n'étais pas plus belle que jamais, je ne vous eusse pas dit de venir me voir.

—Vous êtes donc bien heureuse, comtesse, pour vous porter si bien?

—Ah! oui, parlons-en: je suis si heureuse, si heureuse, si heureuse que je voudrais mourir.

—Vous êtes encore en pleine lune de miel.»

La comtesse prit une expression de sauvage tristesse.

C'était une question insidieuse. Georges ne voulait pas accuser Valentine, mais il ne pouvait vaincre sa jalousie, non pas sa jalousie contre le mari, mais contre les amants. Il faillit même éclater en reproches, mais il se contint.

«Voyez-vous, Georges, je suis la femme la plus malheureuse du monde.

—Pourquoi?

—Vous ne le devinez pas?» dit Valentine en veloutant ses yeux.

Les femmes veulent toujours qu'on leur parle d'elles, à moins qu'elles n'en parlent elles-mêmes. La comtesse de Xaintrailles ne se fit pas prier pour conter ses aventures à Georges, tout en ne disant que ce qu'elle voulait dire, jouant à l'héroïne de roman, et voulant convaincre son amoureux que toutes ces folies, elle ne les avait faites que dans l'enivrement de sa passion pour lui. Ce qui était bien un peu vrai.

«Je n'en crois pas un mot, dit Georges.

—C'est toute la vérité. Pourquoi n'êtes-vous pas venu à Rome?

—Pourquoi ne m'avez-vous pas appelé?

—Je vous ai envoyé mon portrait et je vous ai écrit: Souvenez-vous de l'oubliée.

—Comment ne m'avez-vous pas fait signe à Bade?

—Vous étiez en trop mauvaise compagnie; mais d'ailleurs je ne vous ai pas vu, sinon sur la route d'Ems.»

Valentine dit à Georges que, le voyant à Bade, elle s'était cachée.

«Voilà pourquoi j'ai voulu aller à Ems. Vous m'avez entrevue et vous m'avez violemment séparée du marquis Panino. J'étais ravie de votre belle action, mais je suis devenue furieuse en voyant que vous ne me poursuiviez pas à Calsruhe. Le marquis m'a retrouvée plus folle que jamais, mais je ne l'aimais plus du tout.

—Vous l'avez donc aimé?

—J'aimais l'amour, toujours à cause de vous.»

Georges expliqua à la comtesse qu'il n'avait pas poursuivi l'aventure dans la peur du ridicule.

«C'est que vous ne m'aimiez plus.

—Peut-être. Et qu'avez-vous fait de votre marquis?

—J'ai failli le précipiter dans le Vésuve.

—Pour un autre?

—Non. Je revins à mon mari un jour de repentir en lisant une lettre de mon père. Mais c'en était fait des joies conjugales. Un matin, après une nuit orageuse, je courus à Civita-Vecchia, et je me jetai dans le premier navire en partance pour Marseille, décidée à revoir Paris,—je veux dire à vous revoir;—je suis arrivée aujourd'hui même, et mon premier travail a été de vous écrire.»

Georges baisa la main droite de Valentine.

«Mais savez-vous mon malheur? C'est que monsieur mon mari est arrivé à Paris avant moi. Voilà ce que vient de m'apprendre ma femme de chambre en allant à son petit pied-à-terre, rue de Penthièvre. Le chemin de fer va plus vite que le navire. Heureusement que je suis descendue sous un nom de guerre: Mme Duflot, rentière à Dijon. Et puis je suis à peine connue à Paris et je ne veux sortir que sous un triple voile.»

Toute cette histoire, Valentine la conta à Georges du Quesnoy avec une désinvolture charmante, comme si elle eût parlé d'une autre.

«Oui, à travers toutes ces folies, je n'ai aimé que vous, dit-elle en penchant son front vers Georges. Mais vous n'étiez pas là.

—J'y serai toujours maintenant.»

On voit que la comtesse de Xaintrailles en était arrivée à ne plus vouloir que du masque de la vertu. Elle avait une fureur de gaieté, de passion, de curiosité qui la jetait toute en dehors. Elle avait endormi, sinon étouffé les plus adorables vertus de la femme. En six mois de folies, elle s'était métamorphosée en demi-mondaine. «C'est la faute de son sang, disait Cabarrus, son médecin, il ne faut pas lui en vouloir.»

Et pendant que la comtesse Valentine de Xaintrailles dévoilait ainsi les années de sa vie à son premier amoureux, Georges, penché au-dessus d'elle, baisait avec passion ses cheveux rebelles et parfumés épars au dehors de la baignoire. Il baisait aussi le cou, il baisait aussi l'épaule. Mais Valentine, toute rieuse, lui jetait des poignées d'eau à la figure. Il ne se tenait pas pour battu, il ripostait par des baisers. C'était un jeu charmant.

«Maintenant, dit-elle tout à coup, vous allez me faire le plaisir de passer dans le salon, parce que je vais sortir du bain.

—Puisque je suis un mythologue, lui dit-il, figurez-vous que vous êtes une Diane ou une Vénus qui sort de la fontaine ou de la mer, sans s'inquiéter des simples mortels.

—Je vous comprends, mais je ne suis pas de marbre.

—Je vous jure que je vous regarderai comme une statue, avec le sentiment de l'art.

—C'est égal, allez vous-en par là.

—Eh bien, savez-vous le fond de ma pensée? c'est que si vous étiez belle comme une déesse, vous ne vous cacheriez pas.

—J'y ai pensé, dit-elle, mais, tout bien considéré, j'ai encore de la pudeur, même pour ceux que j'aime.

—La pudeur! simple question d'atmosphère.»