XV

PROMENADE AU BOIS

Je ne sais pas bien ce qui se passa ce jour-là entre l'amoureux et l'amoureuse. Ce que je sais bien c'est que le lendemain, dans leur joie d'être ensemble, ils étaient allés déjeuner à Versailles.

En débarquant à l'hôtel des Réservoirs, Georges avait signé au livre des voyageurs: Baron de Villafranca. C'était son nom quand il voyageait. Il avait encore un autre pseudonyme pour se cacher dans les petites occasions: Edmond Duclos.

C'était au temps où Versailles n'avait pas encore reconquis la dictature. On n'allait là que pour voir l'olympe de Louis XIV. Les amoureux trouvaient leur compte dans cette solitude des solitudes, hantée autrefois par toutes les passions et toutes les voluptés. Il en reste bien encore quelque chose. Les Lavallière, les Fontange, les Montespan répandent toujours dans les bosquets les douces senteurs de leurs chevelures dénouées. Qui n'est pas amoureux à Versailles n'a jamais été pris par les magies de l'amour.

Georges et Valentine amoureux à Paris furent amoureux à Versailles. Avant le déjeuner, pour aiguiser la faim, ils s'égarèrent dans le parc, elle, suspendue à son bras, lui, toujours penché pour lui baiser le front. C'était un gracieux spectacle de les voir tous les deux, ivres de jeunesse, sans souci du monde, oublieux du temps et cueillant l'heure. Georges publiait même qu'il avait à peine de quoi payer l'addition à l'hôtel des Réservoirs.

Il paraît que ce ne fut pas un gracieux spectacle pour tout le monde, car un autre promeneur plus matinal encore faillit les heurter dans l'Ile d'amour.

C'était le comte de Xaintrailles.

Comment était-il là? C'était bien simple: Mlle Émilie, la femme de chambre de la comtesse, le trahissait et la trahissait pour se venger de tous les deux.

Mlle Émilie était une de ces créatures qui fleurissent dans la fange parisienne. Fille de couturière, elle avait eu des aspirations; mais elle avait manqué de figure et de tenue pour prendre les premiers rôles. Elle compta sur l'amour, mais elle eut d'abord à faire à un drôle qui la roua de coups et la dépouilla, quoiqu'elle n'eût encore rien. Elle se résigna à se faire femme de chambre, mais femme de chambre de grande maison, en attendant qu'elle pût se faire servir elle-même. C'était un caractère par la volonté; elle n'aimait rien que l'argent. Elle était fort caressante avec Mme de Xaintrailles; mais c'était les caresses du chat qui cache ses griffes. A l'époque où la comtesse commençait à tourbillonner dans les galanteries romaines, le comte, qui aimait les femmes pourvu que ce fussent des femmes, avait fait deux doigts de cour à Mlle Émilie, en lui disant que c'était en faveur des parisiennes. La femme de chambre fût charmée d'être désagréable à sa maîtresse. Si bien qu'un jour Valentine trouva cette fille en tête-à-tête avec le comte, qui voulut se sauver de là en disant que c'était un quiproquo.

La comtesse, qui n'était pas sérieusement jalouse, avait pardonné à Emilie, croyant se faire une créature. Mais la femme de chambre aimait trop les trahisons et les catastrophes pour ne pas garder son libre arbitre et pour ne pas tromper le mari et la femme. Elle y trouvait d'ailleurs son compte et elle aimait beaucoup l'argent.

Voilà pourquoi M. de Xaintrailles avait été renseigné sur le voyage à
Versailles.

Que fit-il en les voyant dans l'Ile d'amour? Un contre deux: on pouvait le jeter à l'eau. Il se détourna pour mieux jouir du tableau de son malheur.

Jusque-là, quoique séparé de sa femme, non pas officiellement, mais par les fugues perpétuelles de Valentine, il croyait encore à la vertu de cette belle aventureuse. Il n'y avait plus à douter.

«C'est bien, dit-il, je me vengerai.»

Les jeunes gens étaient si éperdus dans leur bonheur, si aveuglés par ce nuage de volupté dont Homère a couvert Mars et Vénus, qu'ils ne virent pas le mari. Une heure après ils déjeunaient gaiement à l'hôtel des Réservoirs, pendant que le mari déjeunait tristement à l'hôtel de la Chasse. Pauvre mari! pourquoi ne pas dire: pauvres amants!

Le soir même, au café Anglais, Georges vit venir à lui deux hommes qu'il ne connaissait pas. Le plus grave prit la parole:

«Vous êtes bien M. le baron de Villafranca?

—Oui, dit Georges, qui se rappelait avoir pris ce nom-là le matin à l'hôtel des Réservoirs.

—Monsieur, le comte de Xaintrailles se trouve offensé par vous, il veut avoir demain matin raison de cette offense, voulez-vous nous dire les noms de vos témoins?»

Georges dînait avec trois amis; il les regarda tous les trois:

«Messieurs, leur dit-il, répondez.»

Deux des amis se levèrent et accompagnèrent tout de suite les ambassadeurs de M. de Xaintrailles jusque sur le boulevard. Ils revinrent bientôt et demandèrent à Georges s'il reconnaissait avoir offensé le comte de Xaintrailles.

«Non-seulement je l'ai offensé, mais je veux l'offenser encore. Puisque ce n'est plus un secret, je vous dirai que j'adore sa femme, que ni lui ni ses témoins ne m'empêcheront de l'adorer aujourd'hui, demain, toujours.»

On décida que le duel aurait lieu le lendemain à huit heures dans les bois de Meudon. On se battrait au pistolet parce que M. de Xaintrailles avait perdu l'habitude de faire des armes.

On dîna rapidement, après quoi Georges courut à l'hôtel du Louvre, où
Valentine l'attendait en lisant un journal du soir.

«Demain, lui dit-il, vous apprendrez quelque chose en lisant le journal.»

Elle eut beau le questionner, il ne voulut pas dire un mot de plus. Mais il avait beau vouloir refouler son inquiétude, une légère expression de mélancolie passait sur sa figure. Il était brave, mais il ne pouvait s'empêcher de penser à tout le bonheur qu'il perdrait s'il était tué le lendemain.

Dans la soirée, Valentine parla de son mari; elle raconta à Georges comment il la laissait sans le sou, sous prétexte de sauvegarder sa dot, dont il ne voulait pas se désemparer. Par malheur, M. de Margival avait généreusement donné à sa fille plus qu'il ne devait lui donner. Elle ne pouvait donc plus compter sur lui.

«Comment faire, dit-elle, pour ressaisir ma dot dans les mains crochues de cet avare?

—Ah! pardieu! s'écria Georges, qu'il ne se trouve jamais sur mon chemin, car je le provoque et je le tue en duel.

—Je ne lui veux pas de mal, dit Valentine, mais vous me feriez là une belle grâce.»

Il y eut un silence expressif. Elle continua:

«Mais c'est surtout à lui que vous feriez une belle grâce. Il a la goutte, il a la pierre, il a déjà la mort dans le coeur. Quand je pense que je suis allée m'enchaîner à ce tombeau, quand je pouvais me jeter dans vos bras et faire un mariage d'amour.»

Valentine se jeta dans les bras de Georges toute éplorée et toute éperdue.

«Ah! Georges, je vous aimais et je vous aime, tandis que cet homme je ne l'aimais pas et je le hais. Pourquoi Dieu a-t-il permis ce mariage sacrilège, quand il m'avait promise à vous?»

Valentine eut tout un quart d'heure d'éloquence. Georges eut tout un quart d'heure de passion.

«Ah! si je pouvais tuer demain M. de Xaintrailles!» se disait-il à lui-même.

Ils ne se tuèrent ni l'un ni l'autre.

M. de Xaintrailles tira le premier à vingt pas. Georges du Quesnoy se croyait sûr de son coup, mais il ne fit que défriser son adversaire. M. de Xaintrailles voulut recommencer. Les témoins de Georges obtinrent que les deux adversaires partiraient de vingt-cinq pas et tireraient quand ils voudraient.

Georges impatient tira le premier, toujours sûr de lui. Quand M. de
Xaintrailles fut à dix pas, les témoins de Georges lui crièrent:

«Tirez donc!»

Il tirai mais n'atteignit pas non plus son rival. Tous les deux demandèrent à recommencer, mais les témoins se récusèrent, en disant que c'était déjà trop.

Georges n'en revenait pas d'avoir cassé tant de poupées et de n'avoir pu toucher un homme, car c'était la première fois qu'il se battait au pistolet.

Quand il raconta son duel à Valentine, il lui dit:

«J'espérais vous apporter un extrait mortuaire, mais c'est à peine si j'ai coupé une mèche de cheveux à votre mari.»