I
LA FEMME DE HAÇAN-AGA[1].
Que voit-on de blanc dans la verte montagne? Est-ce de la neige, où sont-ce des cygnes? Si c'était de la neige, elle serait déjà fondue, (si c'étaient) des cygnes, ils auraient pris leur vol. Ce n'est ni de la neige, ni des cygnes, mais la tente de l'aga Haçan-Aga. Haçan a reçu de cruelles blessures; sa mère et sa sœur sont venues le visiter, mais sa femme, par pudeur, ne pouvait le faire. Quand il fut guéri de ses blessures, il fit dire à sa fidèle épouse: «Ne m'attends plus dans ma blanche maison, ni dans ma maison, ni dans ma famille.» La Turque venait d'entendre ces paroles, et elle demeurait encore dans la pensée de sa misère, quand le pas d'un cheval s'arrêta devant la maison. Haçan-Aguinitza[2] alors s'enfuit, pour se briser le cou en se jetant de la fenêtre. Après elle courent ses deux petites filles: «Reviens-t'en, chère maman, ce n'est pas notre père, Haçan-Aga, mais notre oncle, Pintorovitch-Bey.» Et Haçan-Aguinitza revint sur ses pas, et se pendant au cou de son frère: «La grande honte, mon frère, (dit-elle) de me séparer[3] de cinq enfants!» Le bey garde le silence, il ne dit mot, mais fouillant dans sa poche de soie, il en tire (et lui remet) la lettre de répudiation, afin qu'elle reprenne son douaire entier, et qu'elle revienne avec lui chez sa mère. Quand la Turque eut lu la lettre, elle baisa ses deux fils au front, ses deux filles sur leurs joues vermeilles, mais pour le petit enfançon au berceau, elle ne pouvait du tout s'en séparer. Son frère, la prenant par la main, à grand'peine l'éloigna de l'enfant, puis, la plaçant derrière lui sur son cheval, partit avec elle pour sa blanche maison.
Chez ses parents elle ne demeura que peu de temps, peu de temps, pas même une semaine. La Turque était belle et de bonne famille, pour sa beauté on la demanda de toutes parts, et avec le plus d'instance, le kadi d'Imoski. La dame supplie son frère:
«Veuille ne me donner à personne, de peur que mon pauvre cœur ne se brise, par pitié de mes petits orphelins.» Mais le bey de cela n'eut point souci, et l'accorda au kadi d'Imoski. La Turque supplia encore son frère, d'écrire sur une feuille de blanc papier, pour l'envoyer au kadi d'Imoski: «L'accordée[4] (disait-elle) te salue courtoisement, et courtoisement te demande par cette lettre, quand tu rassembleras les nobles svats, et que tu viendras la chercher dans sa blanche maison, d'apporter une longue couverture (voile) pour elle afin qu'en passant devant la demeure de l'aga, elle ne voie point ses petits orphelins.» Dès que la lettre parvint au kadi, il rassembla de nobles svats, et partit pour chercher l'accordée. Chez elle le cortége arriva à bon port, et sans encombre avec elle repartit. Mais comme on passait devant la maison de l'aga, les deux filles virent leur mère de la fenêtre, et ses deux fils au-devant d'elle sortirent: «Reviens avec nous, chère maman, lui dirent-ils, que nous te donnions à dîner.» A ces paroles, Haçan-Aguinitza dit au stari svat: «Stari svat, mon frère en Dieu! fais arrêter les chevaux près de la maison, que je donne quelque chose à mes orphelins.» On arrêta les chevaux près de la maison. A ses enfants elle fit de beaux cadeaux: à chaque garçon, des couteaux dorés, à chaque fille, une longue robe de drap; pour l'enfançon au berceau, elle lui envoya des habits d'indigent (d'orphelin). Le cavalier[5] Haçan-Aga avait tout vu; il appela ses deux fils: «Venez ici, mes orphelins, puisqu'elle ne veut pas avoir pitié de vous, votre mère au cœur de pierre.» En entendant ces mots, Haçan-Aguinitza frappa contre terre de son blanc visage et à l'instant rendit l'âme, de douleur et de souci pour ses orphelins.
[Note 1: Ce chant, publié d'abord en 1774, par l'abbé Fortis, dans son Voyage en Dalmatie, avec une version italienne, puis traduit en allemand sur cette version par Gœthe, en 1789, fut comme l'introduction dans le monde littéraire des poésies serbes: c'est en partie à ce titre que je le traduis. Il appartient, d'ailleurs, à cette classe de chants qui, d'un caractère tout domestique, se déclament cependant avec accompagnement de la gouslé.]
[Note 2: Aguinitza, femme d'un aga.]
[Note 3: En la répudiant.]
[Note 4: Le texte porte, ici et dans la suite du récit, dévoïka, fille, vierge. Le mot que j'ai substitué convient mieux à la mère de cinq enfants, et était d'ailleurs dans la pensée du poëte.]
[Note 5: Iounak.]