III

«Mon pobratime[3], Ivan Koçantchitch, as-tu reconnu l'armée turque? Est-ce que les Turcs ont beaucoup de troupes? pouvons-nous avec eux engager le combat? Est-il possible pour nous de vaincre les Turcs?»

Ivan Koçantchitch lui répond: «O mon frère, Miloch Obilitch, oui, j'ai reconnu l'armée des Turcs, immenses sont leurs troupes; fussions-nous tous (Serbes) jetés dans le sel, nous ne salerions point la nourriture des Turcs. Voilà deux semaines entières que chaque jour je pousse vers les hordes turques, et je n'y ai trouvé ni fin ni nombre: de l'Erable, frère, jusqu'à Sazlia, de Sazlia jusqu'à la route du pont, du pont à la ville de Zvetchan, de Zvetchan, frère, jusqu'à Tchetchan, et au-dessous de Tchetchan jusqu'aux montagnes, l'armée turque a tout occupé: cheval contre cheval, guerrier contre guerrier, des lances de guerre comme une noire forêt, partout des étendards comme des nuages, et des tentes comme des neiges[4]. La pluie tombât-elle à flots du ciel, nulle part elle ne toucherait la terre, mais rien que des bons chevaux et des guerriers. Murad s'est abattu sur la plaine de Mazguite, il commande le Lab et la Sitnitza.»

Miloch derechef l'interroge: «Où est la tente du puissant Murad? car j'ai fait au prince le serment de tuer Murad, le tzar des Turcs, et de lui poser le pied sur la gorge.»

«Es-tu donc fou, mon pobratime? où peut être la tente du puissant Murad, qu'au milieu du camp des Turcs? Tu aurais beau avoir les ailes du faucon, et fondre du haut du ciel serein, tes plumes n'emporteraient point de là ton corps.»

Miloch alors adjura ainsi Ivan: «O Ivan, mon bon frère, non par le sang, mais tout aussi cher[5], ne révèle point au Prince ce que tu sais, car il en concevrait du souci, et toute l'armée s'en épouvanterait, mais au contraire dis-lui ceci: Les Turcs ont une nombreuse armée, mais nous pouvons nous mesurer avec eux, et aisément en venir à bout; car ce n'est point une armée pour la guerre, ce ne sont que vieux prêtres et pèlerins, gens de métier et jeunes marchands, qui jamais n'ont vu de combat, et ne sont venus que pour consommer du pain. Et ces troupes mêmes des Turcs, elles sont atteintes d'une maladie, d'un mal terrible, la dyssenterie, et leurs chevaux sont pris d'un mal…