IV

Le prince des Serbes, Lazare, célèbre sa slava[6] à Krouchévatz, lieu retiré; à sa table il a fait asseoir ses seigneurs, ses seigneurs et leurs fils. A droite est le vieux Youg-Bogdan[7], et à côté de lui les neuf Yougovitch; à gauche est Vouk Brankovitch[8], puis les autres seigneurs à sa suite; à l'autre bout est le voïvode Miloch, et à ses côtés deux voïvodes serbes: l'un est Ivan Koçantchitch, l'autre, Milan Toplitza. Le tzar prend une coupe de vin, puis il s'adresse à ses seigneurs serbes: «En l'honneur de qui viderai-je cette coupe? si c'est à l'âge que je la bois, ce sera à Youg-Bogdan le vieillard; si je la bois à la dignité, ce sera à Vouk Brankovitch; si je bois à l'amitié, ce sera à mes neuf beaux frères, mes beaux frères, les neuf Yougovitch; si je la bois à la beauté, ce sera à Ivan Koçantchitch; si je bois à la haute stature, ce sera à Milan Toplitza; si je bois à la vaillance, ce sera au voïvode Miloch; pourtant à aucun autre je ne veux boire, qu'à Miloch Obilitch[9]; à ta santé, Miloch, fidèle ou traître! Demain tu dois me trahir à Koçovo, et passer au tzar des Turcs, Murad; à toi donc! et bois cette santé, bois du vin, et reçois en don cette coupe!»

Miloch bondit sur ses pieds légers, puis il s'incline vers la terre noire: «Grâces à toi, noble prince Lazare, grâces à toi pour cette santé, pour cette santé et ton présent, mais non pour un tel discours, car, et puisse ma loyauté ne m'être point fatale! jamais je ne fus traître, jamais je ne le fus, et jamais je ne le serai, mais demain je pense à Koçovo mourir pour la foi chrétienne. Le traître est assis à ton côté, touchant le pan de tes habits il boit du vin frais, et c'est le maudit Vouk Brankovitch. Demain c'est un beau jour[10], demain nous verrons dans la plaine de Koçovo, qui est fidèle, et qui est traître. J'en jure par Dieu, le très-haut, j'irai demain à Koçovo, j'immolerai le tzar des Turcs, Murad, et lui mettrai le pied sur la gorge; puis si Dieu et la fortune permettent que je revienne sauf à Krouchévatz, je prendrai Vouk Brankovitch, je l'attacherai à ma lance de guerre, comme une femme du lin à sa quenouille, et je le porterai sur la plaine de Koçovo.»