V
LA BATAILLE.
Le tzar Lazare est assis à table, à ses côtés la tzarine Militza; et la tzarine ainsi lui parle: «Tzar Lazare, couronne d'or de la Serbie, Tu pars demain pour Koçovo, avec toi tu emmènes serviteurs et voïvodes, et au logis tu ne laisses, ô tzar pas même un homme qui pût te porter un message à Koçovo, ou en rapporter. Tu m'emmènes neuf frères aimés, neuf frères, les neuf Yougovitch: Laisse-moi au moins un frère, Un frère par qui une sœur puisse jurer.»[11]
Lazare, le prince des Serbes, lui répond: «Ma dame, tzarine Militza, lequel de tes frères aimes-tu mieux que je te laisse dans notre blanc palais?» —Laisse-moi Bochko Yougovitch.»
Et Lazare, le prince des Serbes, reprend: «Madame, tzarine Militza, demain, lorsque naîtra le jour blanc, que naîtra le jour et se lèvera le soleil, alors que s'ouvriront les portes de la ville, lève-toi, et va vers la porte par où sortira l'armée en ordre: tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, et à leur tête Bochko Yougovitch, portant l'étendard de la croix. Va de ma part le saluer (et lui dire) qu'il remette l'étendard à qui bon lui semble et demeure avec toi au logis.»
Le lendemain lorsque parut le jour, et que les portes de la cité s'ouvrirent, la tzarine Militza sortit; à l'issue de la cité elle se tenait, quand voici venir les troupes en ordre: tous les cavaliers avec leurs lances de guerre, et à leur tête Bochko Yougovitch sur son alezan tout chamarré d'or pur. L'étendard de la croix l'enveloppait, frères! (tombant) jusque sur le coursier; en haut de l'étendard est une pomme d'or; de la pomme (sortent) des croix d'or, aux croix pendent des glands d'or qui flottent sur l'épaule de Bochko.
Alors la tzarine Militza s'avance, puis saisit l'alezan par la bride, et passant les bras autour du cou de son frère, elle commence à lui parler doucement: «O mon frère Bochko Yougovitch, le tzar t'a donné à moi, pour que tu n'ailles point guerroyer à Koçovo, et il te fait saluer (et dire) de remettre l'étendard à qui bon te semble, et de demeurer avec moi à Krouchévatz, afin que j'aie un frère par qui jurer.» Mais Bochko Yougovitch lui répond: «Va-t-en, ma sœur, vers ta blanche tour[12], pour moi, je ne voudrais point retourner, ni laisser sortir de mes mains l'étendard de la croix, dût le tyran me donner Krouchévatz, pour que l'armée dise de moi: voyez le lâche Bochko Yougovitch! il n'ose point aller à Koçovo, pour la sainte croix verser son sang, et mourir pour la foi.» Puis il pousse son cheval vers la porte. Mais voici venir le vieux Youg-Bogdan, et derrière lui les sept Yougovitch; tous elle les arrête successivement, mais pas un ne veut même la regarder. Un peu de temps après cela s'écoule, puis voici venir Voïn-Yougovitch, conduisant les destriers du tzar, tout couverts d'or pur; sous lui elle saisit son gris coursier, et jetant les bras au cou de son frère, elle commence à lui dire: «O mon frère, Voïn-Yougovitch, le tzar t'a donné à moi, il te fait saluer (et dire) de remettre les destriers à qui bon te semble, et de rester avec moi à Krouchévatz, afin que j'aie un frère par qui jurer.» Voïn-Yougovitch lui répond: «Va-t'en, ma sœur, à ta blanche tour; je ne voudrais, guerrier, m'en retourner, ni abandonner les destriers du tzar, quand même je saurais que je dois périr; je vais, ma sœur, vers la plaine de Koçovo y verser mon sang pour la croix sainte, et pour la foi mourir avec mes frères.» Puis il pousse son cheval vers la porte.
Quand la tzarine vit cela, elle tomba sur la pierre froide, elle tomba et s'évanouit; mais voici venir le glorieux Lazare; en voyant sa dame Militza, les larmes lui coulent le long des joues, et il appelle son serviteur Golouban:
«Golouban, mon fidèle serviteur, descends de ton blanc coursier, prends ta maîtresse sur tes bras blancs, et porte-la jusqu'à la tour élancée; à cause de moi que Dieu te le pardonne! ne va point à la bataille de Koçovo, mais reste dans mon blanc palais.»
Lorsque Golouban le serviteur entend ces mots, les larmes coulent sur son visage, puis il descend de son blanc coursier, prend la dame sur ses bras blancs, et la porte à la tour élancée; mais à son cœur il ne peut résister, pour aller à la bataille, à Koçovo; il retourne vers son cheval blanc, le monte, et vers Koçovo s'élance.
Le lendemain, quand l'aurore brilla, deux noirs corbeaux[13] arrivèrent de Koçovo, la vaste plaine, et se posèrent sur le blanc palais, le palais même du glorieux Lazare; l'un croasse, l'autre parle: «Est-ce donc ici le palais du glorieux Lazare? Ou bien n'y a-t-il personne dans le palais?»
Il n'y avait personne pour entendre ces mots, seule la tzarine Militza les a entendus, puis elle sort devant la blanche tour, et interroge les deux noirs corbeaux: «Au nom de Dieu, ô vous noirs corbeaux, d'où êtes-vous venus ce matin? n'est-ce point du champ de Koçovo? Avez-vous vu les deux puissantes armées? les deux armées en sont-elles venues aux prises? et des deux laquelle l'a emporté?»
Et les deux noirs corbeaux répondent: «Au nom de Dieu, tzarine Militza, nous venons ce matin des plaines de Koçovo, nous avons vu les deux puissantes armées; les deux armées hier en sont venues aux prises, et les deux tzars ont succombé; des Turcs il n'est rien resté, mais des Serbes il est resté quelque chose, tout navré et couvert de sang.»
A peine ainsi commençaient-ils leur récit, que voici un des serviteurs, Miloutine; il porte la main droite (coupée) dans la gauche, sur son corps il a dix-sept blessures, et son cheval ruisselle de sang.
Dame Militza l'interroge: «O malheur! qu'y a-t-il, Miloutine, mon serviteur? aurais-tu abandonné le tzar à Koçovo?
Mais le fidèle Miloutine lui dit: «Descends-moi de mon vaillant cheval, maîtresse lave-moi avec de l'eau froide et abreuve-moi de vin vermeil; elles sont graves les blessures que j'ai reçues.»
La tzarine Militza le descend, et le lave avec de l'eau froide, puis l'abreuve de vin vermeil. Quand ses forces sont revenues, dame Militza l'interroge: «Où est tombé le glorieux prince Lazare? Où est tombé le vieux Youg-Bogdan? Ou sont tombés les neuf Yougovitch? Où est tombé Miloch le voïvode? Où est tombé Vouk Brankovitch? Où est tombé Strahinia Banovitch?»[14]
Et le serviteur commence son récit: «Tous sont restés, maîtresse, à Koçovo; où le glorieux prince Lazare a succombé; là beaucoup de lances ont été brisées, des lances et turques et serbes, mais plus de serbes que de turques pour la défense, maîtresse, de ton seigneur, de ton seigneur, le glorieux prince Lazare. Youg, ton père, a péri en exemple, au premier choc; tombés aussi sont huit des Yougovitch, le frère ne voulant point abandonner le frère, tant qu'un seul survivrait. Restait encore Bochko Yougovitch, faisant flotter sa bannière sur Koçovo, dispersant les Turcs par troupes, comme un faucon de légères tourterelles. Où le sang baignait jusqu'aux genoux, c'est là qu'a péri Strahinia Banovitch. Miloch, maîtresse, est tombé au bord de la Sitnitza à l'eau glacée, et là bien des Turcs ont péri; Miloch a immolé le tzar turc Murad, et des Turcs douze mille soldats; Dieu ait en sa miséricorde qui l'a engendré! Il restera en souvenir au peuple des Serbes, pour être raconté et chanté, tant qu'il y aura des hommes et qu'il y aura un Koçovo. Et pour ce que tu demandes de Vouk le maudit, maudit soit-il, et qui l'a engendré! maudite soit sa race et sa postérité! il a trahi le tzar à Koçovo et détaché douze mille, ô maîtresse! de nos hardis guerriers.»