XII
LE PETIT RADOÏTZA.
Bon Dieu, la grande merveille! est-ce le tonnerre qui gronde, ou la terre qui tremble? Est-ce la mer qui se brise sur les écueils, ou les Vilas qui se battent dans la montagne?—Ce n'est point le tonnerre qui gronde, ni la terre qui tremble, ce n'est point la mer qui se brise sur les écueils ou les Vilas qui se battent dans la montagne, mais les canons qui grondent à Zadar, où l'aga Békir-Aga fait réjouissance, pour avoir pris le petit Radoïtza. Ensuite il le jette au fond d'un cachot, où sont vingt prisonniers, tous pleurant, sauf un seul qui chante et dit à ses compagnons: «Ne craignez point, mes chers frères; peut-être Dieu enverra-t-il quelque brave pour nous délivrer.» Mais quand Radoïtza entra parmi eux, tous d'une commune voix éclatèrent en sanglots et en imprécations contre Radoïtza: «Radoïtza, sois-tu livré aux supplices! C'est en toi que nous espérions, de toi que nous attendions notre délivrance, et voici que tu viens nous rejoindre! Quel brave maintenant nous tirera d'ici?» Mais le petit Radoïtza leur répond: «Ne craignez point, mes chers frères, mais demain, dès l'aube, appelez l'aga Békir, et dites-lui que Radé est mort: peut-être ordonnera-t-il qu'on m'enterre.»
Quand le jour eût paru et que le soleil brilla, les vingt prisonniers s'écrièrent: «Dieu t'anéantisse, aga Békir-Aga, pour nous avoir amené Radoïtza; pourquoi ne l'avoir point pendu hier? Il a expiré cette nuit au milieu de nous; nous fera-t-il mourir de puanteur?» On ouvrit les portes de la prison, et on emporta Radoïtza: «Emportez-le, dit l'aga aux prisonniers, et l'enterrez.» Mais sa femme commença à dire: «Par Dieu, Radoïtza n'est pas mort, il ne feint que de l'être[15], allumez-lui du feu sur la poitrine (pour voir) s'il ne bougera point, le brigand.» Mais Radoïtza avait un cœur héroïque, il ne remua ni ne fit un mouvement. Et la femme de l'aga reprit: «Radé n'est point mort, il ne feint que de l'être, prenez un serpent étalé au soleil, et mettez-le dans le sein de Radoïtza; peut-être aura-t-il peur et bougera-t-il, le brigand.» On prit un serpent échauffé par le soleil, et on le mit dans le sein de Radé; mais il avait un cœur héroïque, il ne remua, ni n'eut peur. Et la femme de l'aga dit encore: «Radé n'est point mort, il ne feint que de l'être, prenez vingt clous, et les lui enfoncez sous les ongles: peut-être qu'il remuera, le brigand.» Et on prit vingt clous, et on les lui enfonça sous les ongles, mais là encore Radé montra un cœur ferme, il ne bougea, ni n'exhala un soupir. Pour la quatrième fois, la femme de l'aga dit: «Radé n'est point mort, que les filles forment un kolo[16], et en tête la belle Haïkouna, peut-être lui sourira-t-il.» Les filles se rassemblèrent en ronde, ayant à leur tête la belle Haïkouna: autour de Radé elle conduisait la ronde, et en dansant sautait par-dessus lui; et comme elle est charmante, que Dieu la confonde! de toutes elle est la plus grande et la plus belle, c'est sa beauté qui anime le kolo, que par sa taille elle domine, le collier suspendu à son col résonne, et on entend le frémissement de ses pantalons de soie. En l'apercevant, le petit Radoïtza la regarde de l'œil droit, et du gauche il sourit dans sa moustache; ce que voyant la jeune Haïkouna, elle prit un mouchoir de soie, qu'elle jeta sur le visage de Radé, afin que les autres filles ne vissent rien, puis elle dit à son père: «Mon pauvre père, ne souille point ton âme d'un péché, mais qu'on emporte le captif et qu'on l'enterre.» Mais la femme de l'aga s'écrie: «N'allez point l'enterrer, le brigand, mais jetez-le dans la mer profonde, et nourrissez les poissons de belle chair de haïdouk.» L'aga le prit et le lança dans la mer profonde.
Mais Radé était un merveilleux nageur, il s'en alla bien loin à la nage, puis sortit sur le rivage de la mer, en s'écriant: «Allons mes dents blanches et fines, retirez moi ces clous de dessous les ongles.» Et s'asseyant, il mit ses pieds en croix, et en retira les clous qu'il plaça ensuite dans son sein. Radé pourtant ne voulait pas se tenir tranquille: quand la sombre nuit fut arrivée, il prit le chemin de la maison de Békir-Aga, et s'arrêta un instant devant la fenêtre. En ce moment l'aga était à table, soupant, et il disait à sa femme: «Ma dame, ma fidèle épouse, voilà neuf ans que Radé s'est fait haïdouk, et que je ne pouvais souper tranquille, par crainte du petit Radoïtza. Grâce à Dieu, il n'est plus là, et je m'en suis défait: demain je veux pendre ces vingt autres, dès que le jour paraîtra.»
Or Radé entendait et voyait; il se précipite dans la chambre, saisit par le col l'aga encore à table, et lui fait voler la tête de dessus les épaules; puis saisissant la femme de l'aga, il tire de sa poitrine les clous, et les enfonce sous les ongles de la Turque; mais il en avait à peine enfoncé la moitié, qu'elle expira, la chienne: «C'est pour que tu saches, lui crie-t-il, les tourments que causent les clous.» Puis, prenant la jeune Haïkouna: «Haïkouna, cœur de ma poitrine, trouve-moi les clefs de la prison, que je délivre les vingt prisonniers.» Haïkouna trouva les clefs, et il fit sortir les captifs. Ensuite il lui dit encore: «Haïkouna, ma chère âme, trouve-moi les clefs de la dépense, que je cherche quelque chose pour mes frais de route, j'ai un long voyage à faire, et il faut que j'aie de quoi boire en chemin.» Elle lui ouvrit le coffre aux talaris: «Mon cher cœur, lui dit Radé, que ferai-je de ces fers à cheval? je n'ai point de chevaux pour les leur mettre.» Elle ouvrit le coffre aux ducats, et il partagea les ducats parmi la troupe; puis prenant la jeune Haïkouna, il l'emmena dans la terre de Serbie, la conduisit dans une blanche église, et, d'Haïkouna en ayant fait Angelia, il la prit pour sa fidèle épouse.
XIII
RADÉ DE SOKOL ET ACHIN-BEY.
(L'hivernage des haïdouks.)
Trois amis boivent du vin dans la montagne, sous les verts sapins: l'un était Radé de Sokol, le second, Sava des bords de la Save et le troisième, Paul de la plate Sirmie; avec eux boivent leurs quatre-vingt-dix compagnons.
Quand de vin vermeil ils se furent rassasiés, Radé de Sokol commença à dire: «Écoutez-moi, mes amis; l'été se passe, et le triste hiver arrive, les feuilles sont tombées, et il ne reste que la forêt (nue), mais par la forêt on ne peut plus aller; où chacun de nous passera-t-il l'hiver? chez quel ami dévoué?» Paul de Sirmie lui répond: «Ami Radé de Sokol, je passerai l'hiver à Ioug, la blanche cité, chez mon ami Drachko, le capitaine. Chez lui déjà j'ai séjourné durant sept hivers, et j'y passerai celui-ci encore, et avec moi mes soixante compagnons.» Sava, des bords unis de la Save, dit ensuite: «Pour moi, j'hivernerai chez mon père, dans sa cave profonde, aux bords de la Save, et avec moi mes trente compagnons; mais toi, frère, Radé de Sokol, où veux-tu hiverner, as-tu quelqu'un de ta parenté?» Radé leur réplique: «Écoutez-moi, mes amis, je n'ai plus de parents, mais j'ai un pobratime en Dieu, le bey Achin de Sokol; chez lui, frères, j'ai passé neuf hivers en neuf années, et celui-ci sera le dixième. Mais écoutez-moi, frères. Quand le triste hiver sera passé, l'hiver passé et le jour de saint George venu, que la forêt se sera revêtue de feuilles, et la terre d'herbes et de fleurs, que l'alouette chantera parmi les buissons sur les bords de la Save, et qu'on entendra les loups dans la montagne, alors, frères, il sera temps de nous réunir, au lieu même où nous nous séparons aujourd'hui: celui qui ce jour là ne serait point au rendez-vous, attendez-le une semaine; celui qui au bout d'une semaine ne serait pas venu, attendez-le quinze jours; mais qui après deux semaines n'aura point paru, cherchez-le, frères, dans son quartier d'hiver.» Cela dit, ils se levèrent, se baisèrent sur leur blanc visage, et saisissant son long fusil chacun se mit en marche.
Radé vers le soir arriva à Sokol, devant la cour d'Achin-Bey, et il secoua le marteau de la porte. Le bey dormait dans sa blanche maison, ayant sa femme à ses côtés, mais la Turque l'éveille: «Seigneur, bey Achin-Bey, quelqu'un frappe à la porte, il me semble reconnaître la main du haïdouk, du haïdouk ton pobratime, Radé de Sokol.» Le bey saute sur ses pieds légers, ouvre la porte de la maison, et en sortant va ouvrir celle de la cour. Le Turc accueillit son pobratime en Dieu, sur leurs blancs visages ils se baisèrent, puis s'enquirent de leur santé, et rentrèrent dans la maison. La boula aussi vint à la rencontre de Radé, lui baisa la main, prit sa légère carabine, et apporta le souper à Radé, qui était assis sur la molle couche.
Le haïdouk commença à souper, et, en soupant, à boire du vin frais; puis, quand de vin il fut rassasié, il ôta sa ceinture: le voilà qui en tire trois mesures d'or, chacune de trois cents ducats; il en offre deux à son frère en Dieu: «Voilà pour toi, mon frère en Dieu, parce que tu me nourriras cet hiver.» Il jette la troisième sous l'oreiller et mettant la main dans son dolama, il en tire trois rangs de ducats, et les donnant à la femme du bey: «Voilà pour toi, ma chère belle-sœur, il y a longtemps que je ne t'ai fait visite, ni apporté de présents.» Il lui donne encore un réseau de perles: «Voilà pour toi, ma chère belle-sœur, car tu me serviras cet hiver, et laveras le linge fin.» Puis il met le dolama sous l'oreiller, et laisse à ses côtés deux couteaux tranchants. Le haïdouk était épuisé de fatigue: il s'endormit comme un jeune agneau, Achin-Bey à ses côtés. Mais la boula l'éveille et lui dit: «Seigneur bey Achin-Bey, écoute bien ce que je vais dire: demain les Turcs te reprocheront de nourrir un haïdouk de la forêt; donne donc la mort à ton pobratime.» Le bey se laissa séduire, et prenant un des couteaux de Radé, il en égorgea son frère en Dieu; mais il avait oublié de retirer de dessous l'oreiller le dolama aux plaques de métal; puis il prit le corps de Radé et le jeta au bas de la maison pour être dévoré des aigles et des corbeaux.
Ainsi fut-il, mais pas long temps ne dura, l'hiver s'écoula et le printemps vint, la forêt se revêtit de feuilles, et la terre noire d'herbes et de fleurs, l'alouette chantait parmi les buissons sur les bords de la Save, et les loups hurlaient dans les rochers autour du Tzèr. Les haïdouks alors le gravirent, et arrivèrent au rendez-vous: Paul de la Sirmie le premier, Sava le second, et avec eux leurs quatre-vingt-dix compagnons; mais Radé de Sokol ne paraît point. Ils l'attendirent deux semaines, puis s'en allèrent de là en troupe, et prirent le chemin de Sokol. Arrivés devant la cour d'Achin-Bey, Paul secoua le marteau de la porte. Le bey était dans sa blanche maison, à souper avec sa femme, et la boula lui dit: «Quelqu'un frappe, descends de la maison et va ouvrir la porte de la cour.»
Le bey descendit, et ouvrit les portes, mais grande fut son épouvante, quand il vit deux harambachas et avec eux quatre-vingt-dix hommes. Il prit la fuite du côté de la maison, mais Paul de la Sirmie le poursuit et l'arrête à l'entrée; puis il lui demande: «Qu'est-ce donc, bey, qui t'épouvante? nous sommes de la bande de Radé de Sokol, et nous sommes venus pour nous réunir: conduis-nous vers Radé. Mais le bey leur répond: «Par Dieu, harambachas, il y a longtemps que Radé n'est plus: il est mort en hiver, le jour de Saint-Sava, je l'ai enterré alors, et distribué son bien en aumônes aux infirmes et aux aveugles.—Si tu as dissipé son bien, réplique Sava des bords unis de la Save, où est son dolama aux plaques de métal, et les deux couteaux tranchants de Radé?» Puis tirant un fouet à triple lanière, il commence à en frapper la jeune femme du bey; vaincue par la douleur, la boula ouvrit la porte du tchardak et apporta le vêtement et les armes. Quand les haïdouks virent le dolama tout taché de sang, ils saisirent le bey Achin-Bey, l'emmenèrent hors de la maison, dans la cour, au milieu de la troupe, et à coups de sabre ils le taillèrent et le mirent en pièces, pour venger leur frère en Dieu; puis ils pillèrent la maison du bey, et partirent en santé et en joie.