XII
LA MALADIE DE MOUÏO.
Les Turcs vont au bain, et les femmes en sortent; devant les hommes marche le tzarévitch Mouïo, devant les femmes l'épouse de Mahmoud-Pacha. Comme il est beau le tzarévitch! plus belle encore est la pachinitza; et si belle qu'elle soit, la chienne! ses habits lui siéent encore mieux. Mouïo, le tzarévitch, devient malade (d'amour) pour la dame, l'épouse du pacha; il s'en retourne malade à son blanc palais, et s'étend sur sa molle couche.
Toutes les dames vinrent à leur tour visiter le tzarévitch Mouïo; seule ne vint l'épouse de Mahmoud. La dame sultane lui fait dire: «Es-tu donc plus grande dame que moi? voici mon Mouïo qui se meurt; toutes les dames lui ont fait visite, et toi tu ne veux ni venir, ni le visiter.» Quand la pachinitza eut oui ces paroles, elle retroussa ses manches et le pan de sa robe, et prépara des présents[1] dignes d'un seigneur…. des figues du bord de la mer, du raisin de Mostar; puis elle s'habille de ses plus beaux atours, et se rend au palais impérial: sans permission elle entre dans le palais, et sans salut dans la galerie supérieure, où gît le tzarévitch malade. Là elle s'assied au chevet de Mouïo, lui essuie la sueur du front, puis à la sultane elle dit: «La maladie dont souffre ce jeune homme mon frère aussi l'a eue, et moi-même, la femme du pacha Mahmoud! Il n'est pas malade, mais amoureux.»—
A peine Mouïo a-t-il ouï ces paroles, qu'il saute sur ses pieds légers, ferme sur elle la galerie[2], et pendant trois jours blancs il la caresse. Quand le quatrième jour eût lui, Mahmoud-Pacha écrit une lettre menue, qu'il envoie au seigneur sultan: «Sultan impérial, cher seigneur! une sarcelle dorée de chez moi s'est envolée, et a pris l'essor vers ton palais, voilà de cela trois jours blancs; rends-lui la liberté, si tu reconnais un Dieu!»— A Mahmoud-Pacha le sultan répond: «Par Dieu, Mahmoud-Pacha, mon serviteur, j'ai chez moi un faucon non dressé; ce qu'il a une fois pris, il ne le lâche plus.»
[Note 1: Ponoudé, présents qu'on offre à un malade. Ce sont des friandises turques, dont les quatre vers omis contiennent les noms, également turcs.]
[Note 2: Dans une autre version que j'ai entendue, le faux malade commence par éconduire sa mère, circonstance qui n'a pas été exprimée ici, mais qui se suppose.]
XIII
LA FEMME D'IOVO MORNIAKOVITCH.
La belle Ikonia se vantait au bain parmi les filles: «Il n'y en a pas une seconde qui ait trouvé un mari tel qu'est le mien, Iovo Morniakovitch: où qu'il aille, il me conduit par la main, où qu'il s'asseye, sur ses genoux il me place; quand il jure, ce n'est que par mon nom; quand je dors en haut dans le tchardak, il marche doucement de peur de m'éveiller; et pour m'éveiller, il me baise au visage: debout, mon cœur (dit-il), le soleil est levé!»—
Quand Anna la veuve eut ouï ce discours, elle se para de ses plus beaux atours, se mit du blanc et du rouge, et farda ses sourcils délicats; puis elle sortit par la porte de la cour au-devant d'Iovo qui revenait du bazar: «Par Dieu! Iovo Morniakovitch, lui dit-elle, qu'as-tu à faire d'une épouse stérile? mais prends-moi, moi qui suis veuve, je te donnerai chaque année un fils aux mains et aux cheveux dorés[1].»—
Iovo par Anna se laissa séduire, il la prit pour sa fidèle épouse; et elle lui donna chaque année un fils aux mains et aux cheveux dorés. Quand la belle Ikonia le sut, vite elle courut au nouveau bazar, et acheta des cordons de soie, puis dans le jardin elle se pendit à un jaune oranger. La nouvelle vint à Iovo Morniakovitch: «La belle Ikonia s'est pendue.»— «Qu'elle se pende, j'en ai une plus belle.»
[Note 1: L'expression de zlatna, dorée, appliquée aux mains, indique, paraît-il, la vigueur.]
XIV
Une fille était au pied de la montagne, de son visage toute la montagne était illuminée, et elle se mit à parler à son visage: «O mon visage, ô mon souci, si je savais, mon blanc visage, qu'un vieux mari dût le baiser, j'irais dans la verte montagne, j'en cueillerais toute l'absinthe, et de l'absinthe j'exprimerais le suc, pour t'en laver, mon visage, afin, quand le vieillard te baiserait, qu'il en sentît l'amertume.
«Mais si je savais, mon blanc visage, qu'un jeune mari dût te baiser, j'irais dans le vert jardin, j'en cueillerais toutes les roses, et des roses j'exprimerais le suc, pour t'en laver, mon visage, afin, quand le jeune homme te baiserait, de l'embaumer.»
XV
Palissade, puisses-tu te briser! et toi, tchardak, que le feu te brûle! tant, jeunette, je m'ennuie, de me promener seule dans le tchardak, de dormir seule sur ma couche. Je me retourne de droite à gauche, mais personne ni à droite, ni à gauche; j'enroule autour de moi la froide couverture, et dans la couverture j'enveloppe mes douleurs. Mais, par Dieu! je ne veux point rester orpheline; je vendrai au fripier mes habits, j'achèterai un cheval et un faucon, et avec le cheval tout son harnais; je m'en irai à Stambol, la forteresse, servir le tzar pendant neuf ans, et j'obtiendrai en récompense neuf agalouks, et deviendrai pacha de Saraïevo. Quelle loi étrange alors j'établirais! (on aurait) pour une piastre un garçon, pour un ducat une fille; les veuves pour un fourneau de pipe, les vieilles veuves pour de vieux pots cassés.
XVI
Deux amants dans la prairie s'embrassent, ils croient que personne ne les voit; mais la verte prairie les avait vus, et elle le dit au blanc troupeau, le troupeau le répète à son pasteur, le pasteur au voyageur du chemin, le voyageur le redit au marinier sur l'eau, le marinier à sa barque de noyer, la barque le raconte à la froide rivière, et la rivière à la mère de la fillette. La fillette en malédictions s'emporte: «Prairie, puisses-tu ne plus verdir! blanc troupeau, que les loups te dévorent! toi, berger, que les Turcs t'exterminent! voyageur, que tes pieds se paralysent! marinier, que l'eau t'emporte! barque légère, que le feu te brûle! et toi, rivière, que tes eaux tarissent!»
XVII
Je traversai une forêt, j'en traversai deux et trois, et quand j'arrivai au quatrième bois de pins, voici que les pins de la montagne avaient leurs vertes feuilles; sous un pin était une molle couche, et sur la couche était ma maîtresse endormie. Par pitié je ne voulus point l'éveiller, ni de joie je ne voulus l'embrasser, mais au Dieu Très-Haut je fis cette prière: «Permets, mon Dieu, que le vent de la mer détache une feuille de ce pin, et qu'elle tombe sur le visage de ma bien-aimée.» Dieu m'accorda le vent de la mer, qui détacha une feuille de pin, et sur le visage de ma bien-aimée elle tomba. Celle qui m'est chère alors s'éveilla, nos baisers et nos caresses durèrent jusqu'à l'aurore, sans que ma mère le sût, ni la sienne, mais seulement le ciel serein au-dessus de nous, et sous nos corps notre molle couche.
XVIII
LE CERF ET LA VILA.
Un cerf, broute l'herbe par delà la montagne, un jour il broute, le suivant il se sent mal, et le troisième il commence à gémir. Du milieu des rochers la Vila lui demande: «O cerf, bête des bois et des monts, quelle si grande douleur est la tienne, que, paissant l'herbe au bas de la montagne, un jour tu paisses, le suivant tu te sentes mal, et le troisième tu exhales tes plaintes?» Le cerf à la Vila répond d'une voix douce: «Vila de la montagne, ma sœur! ma douleur est grande, j'avais avec moi ma biche, qui s'en est allée dans la montagne vers la fontaine, s'en est allée, et ne revient pas; ou elle s'est égarée en quelque endroit, ou les chasseurs l'ont prise, ou bien elle m'a abandonné tout à fait, et s'est éprise d'un autre cerf. Si elle a perdu le chemin, fasse Dieu qu'elle me retrouve bientôt! si les chasseurs l'ont prise; que Dieu leur donne un sort pareil au mien! mais si elle m'a abandonné, et s'est éprise d'un autre cerf, fasse Dieu que les chasseurs la prennent!»
XIX
Dans la prairie est dressée une blanche tente, sous la tente (abonde) l'herbe fine et verte, sur l'herbe (est étendu) un tapis soyeux, avec des coussins de velours bleu, sur lesquels est assis le noble bey Iergetch. Par là passe une fille giaour (allant) à l'eau, et le noble bey Iergetch lui dit: «Ne va pas, fille giaour, de si bonne heure à l'eau.» —«C'est ma vieille mère qui m'ordonne de me lever chaque matin pour en aller chercher.»
Le lendemain quand elle passa encore, le noble bey Iergetch l'arrêta: «Reste donc, fille giaour, que je voie tes yeux noirs (comme) les prunelles sauvages, que je baise ton blanc visage, pareil au soleil, que je discoure avec ta bouche de miel.— Mais la jeune infidèle lui réplique: «Où sont mes neuf jeunes frères pour qu'ils saisissent le noble bey Iergetch, et qu'ils lui mettent de lourds fers aux pieds? et s'ils ont pitié de lui, parce qu'il est jeune, qu'ils me le livrent à moi, fillette, je le jetterai dans de cruelles chaînes, dans mes bras.»
XX
Sais-tu, mon âme, quand tu étais à moi, dans mon sein tu versais des larmes amères, et au milieu de tes pleurs, tu disais: «Dieu anéantisse toute maîtresse, qui garde sa foi à un amant; de même que le ciel est pur, tantôt pur, et tantôt nuageux, telle est la foi des amants (jeunes gens): avant de vous posséder, je te prendrai[1]; et quand ils vous ont possédée: attends à l'automne.» L'automne se passe et l'hiver commence, mais alors avec une autre il s'entretient.
[Note 1: Pour femme.]
XXI
Nuit sombre, tu es pleine de ténèbres! plus plein encore de chagrin est mon cœur. Je nourris ma douleur, et ne la dis à personne: je n'ai point de mère à qui la conter, ni de sœur, à qui me plaindre; un amant seulement, il est loin de moi: le temps d'arriver, et il est plus de minuit; le temps de m'éveiller, les chanteurs chantent; le temps de m'embrasser, l'aube blanchit: «L'aube blanchit, ami, il faut partir.»
XXII
Une fille au jour de la Saint-George faisait cette prière: «Jour de Saint-George, quand tu reviendras, chez ma mère puisses-tu ne plus me trouver: (mais) soit mariée, soit ensevelie, plutôt mariée qu'ensevelie.»
XXIII
Que ne suis-je, pauvrette, un frais ruisseau! je sais ou j'aurais ma source: au bord de la Save, la froide rivière, (là) ou passent les bateaux de blé; afin de voir mon cher amant, (de voir) si au gouvernail s'épanouit la rose, si dans sa main sèche l'œillet, que j'ai, pauvrette, cueillis samedi, et que dimanche je donnai à celui que j'aime.
XXIV
ÉLOGE DE LA VIOLETTE.
La violette se disait à elle-même:— «Je suis la première fleur de l'année; et bien que j'aie le col onduleux, pourtant j'exhale un doux parfum. Si les fillettes savaient ce qu'est le parfum de la violette, toutes elles cueilleraient mes fleurs, et viendraient m'arroser.»
XXV
LE DÉFAUT DE LA VIOLETTE.
La violette elle-même se louait, d'être du monde la fleur la première et la plus belle, quand la rose lui dit:— «Il est vrai, violette, que tu es la fleur des fleurs, mais tu serais plus belle encore, si tu n'avais un petit défaut: celui d'avoir la tête de travers (la tige courbe).»
XXVI
Violette, je voudrais te cueillir, mais je n'ai pas d'amant, à qui te donner. Je te donnerais bien à Ali-Bey, mais Ali-Bey est un orgueilleux garçon; il ne porte pas toutes les fleurs, (mais) seulement la rose et l'œillet.
XXVII
ô Tzetigna, orgueilleuse rivière! c'est faussement qu'hier tu jurais, que tu ne portais point de barques. Ce matin assez tard je passais, quand je vis sur toi jusqu'à trois barques: dans l'une étaient des gens de noce, dans la seconde, le garçon et la fille (les fiancés), et dans la troisième, un frère avec sa sœur. La sœur pour son frère brodait des manches[1], le frère cousait pour sa sœur un dolman bleu; et la sœur dit tout bas à son frère: «Mets, mon frère, des boutons au corsage (le long de la poitrine), afin qu'il ne puisse passer même un homme, encore moins la main d'un frère étranger[2].» Le frère à la sœur tout bas répondit: «Que tu es sotte encore, ma sœur! lorsque s'approchera la main d'un frère étranger, d'eux mêmes s'ouvriront les boutons.»
[Note 1: Les larges manches des chemises des paysans.]
[Note 2: C'est-à-dire d'un étranger, d'un homme.]
XXVIII
Une fille s'élevait contre le soleil: «Soleil resplendissant, je suis plus belle que toi, et que toi et que ton frère, ton frère, le brillant astre des nuits[1], et que ta sœur l'étoile voyageuse, qui parcourt le ciel serein, comme un berger devant ses brebis.» Le soleil resplendissant se plaignit à Dieu, et Dieu doucement lui répondit: «Soleil resplendissant, mon enfant chéri, ne t'attriste point, ne te mets pas en colère, aisément nous châtierons cette maudite fillette: toi, de tes rayons hâle-lui le visage, et moi, je lui enverrai un mauvais sort, un mauvais sort, de petits beaux-frères, une méchante belle-mère, et un pire beau-père[2]; et elle se souviendra de celui contre qui elle s'élevait.»
[Note 1: On me passera cette périphrase. En serbe, la lune, mécétz, est du masculin.]
[Note 2: Dans la position bien subordonnée des femmes serbes, ce sont là, en effet, de grandes calamités.]
XXIX
La jeune femme de Voukoman se promenait dans son jardin et dans son parterre, quand une fleur s'accrocha à sa robe. «Œillet, chère fleurette, lui dit-elle, à ma robe ne t'attache point, car tu fleuris et tu portes du fruit, mais moi voilà neuf années, pauvrette, que je suis mariée, sans que je fleurisse, que je porte de fruit, sans savoir ce que c'est qu'un homme.»
Elle croyait que nul ne l'entendait, mais sa chère belle-mère l'avait entendue, et à son fils ainsi elle parla: «Voukoman, mon unique enfant, ma bru dans le parterre s'est plainte, que voici neuf années déjà depuis qu'elle est la femme de Voukoman, et qu'elle ne fleurit point, ne porte pas de fruit, et ne sait ce que c'est qu'un homme; n'es-tu donc point, mon fils, un homme? n'as-tu pas d'énergie dans le cœur? —Ma vieille, ma chère mère, répondit Voukoman, il semble que je mérite ce reproche, mais je vais te dire la vérité. Le jour où tu me marias, ma mère, quand vous eûtes laissé les deux époux, je voulus baiser le visage de ma femme, mais elle me supplia par le nom de frère, de vivre ensemble comme frère et sœur.»
—Voukoman, mon unique enfant, plût à Dieu que je ne t'eusse marié, ni aujourd'hui, ni il y a neuf ans! Le jour où ton père m'amena chez lui, moi aussi je lui donnai deux fois le nom de frère, mais trois fois il me frappa (en disant): je ne t'ai point emmenée pour être ma sœur, c'est pour femme que je t'ai prise.»
Il ne s'était pas encore écoulé un an, quand la femme de Voukoman eut un enfant, eut un enfant et justement un garçon.
XXX
Que le temps me paraît long, à demeurer assise à la fenêtre, à toujours regarder sur la mer grise, sur la mer grise, et sa plaine unie, si mon amant y va voguant, si son pavillon flotte au vent, s'il joue de la tamboura, et sur la tamboura s'il me chante.
XXXI
Une fille est assise au bord de la mer,
et elle se dit à elle-même:
«Ah! Dieu cher et bon,
y a-t-il rien de plus vaste que la mer?
Y a-t-il rien de plus large que la plaine?
Y a-t-il rien de plus rapide que le cheval?
Y a-t-il rien de plus doux que le miel?
Y a-t-il rien de plus cher qu'un frère?»
Et un poisson du milieu de l'eau lui dit: «Fille simple et sotte, le ciel est plus vaste que la mer, la mer est plus large que la plaine; les yeux sont plus rapides que le cheval; le sucre est plus doux que le miel; et plus cher que le frère est l'amant.»
XXXII
BOLOZANOVITCH.
Djoul[1] la Turque convie à une assemblée, elle y invite toutes les dames, et prie aussi une fille promise, promise à Bolozanovitch. Celui-ci la chercha, un jour d'été jusqu'à midi, la chercha sans pouvoir la trouver; et ne pouvant résister à son cœur, il alla vers Djoul, la dame turque: «Ma sœur en Dieu! jeune femme, donne-moi une fine chemise, celle que tu portes le premier dimanche de la lune; mets-moi de l'antimoine sur les sourcils, une coiffure noire sur mes noirs cheveux, et du rouge sur mon blanc visage; fais-moi de fines tresses comme à une fille, de cinq jusqu'à neuf (tresses); et donne-moi une quenouille dorée avec un fuseau de buis, et une quenouille de lin d'Égypte, puis laisse-moi entrer dans ton assemblée, que je voie la fille qui m'est promise.»
La Turque agréa la prière faite au nom de Dieu, elle lui donna une fine chemise, etc., etc.[2], puis elle ajouta ce bon conseil: «Libertin que tu es, Bolozanovitch, quand tu entreras dans mon assemblée, les vieilles, baise-les aux mains, les jeunes femmes sur leurs bouches de miel, et les filles à la gorge, au-dessous du collier.»
Le libertin agréa le conseil; quand il arriva dans l'assemblée, il baisa les vieilles aux mains, les jeunes femmes sur leurs bouches de miel, et les filles à la gorge au-dessous du collier; et à son accordée quand il arriva, il lui fit une blessure au-dessous de la gorge, et la jeune accordée s'écria: «Dames de cette assemblée, mes compagnes, frappez-le de vos fuseaux et de vos quenouilles, c'est ce libertin de Bolozanovitch.»
[Note 1: Pour gul, en turc. rose.]
[Note 2: Je supprime la description trop minutieuse du costume.]
XXXIII
QUERELLE A PROPOS D'UN MOUCHOIR.
Une querelle éclate entre époux et femme, entre le jeune Omer-Bey et la beyine[1], au milieu de la nuit, sur leur molle couche. Encore si c'eût été pour quelque chose, peu importerait, mais c'est à propos d'un mouchoir brodé, brodé d'or, lavé à l'eau de rose, tant qu'il embaumait la maison, et la chambre où dormait Omer-Bey; c'étaient ses maîtresses qui le lui avaient donné. Omer à sa femme se justifiait: «Tu sais bien que j'ai une sœur, une chère sœur, la femme de Zekir-Bey, c'est d'elle que je tiens ce mouchoir brodé, brodé d'or, lavé à l'eau de rose.»—
La béyine n'eut pas plus tôt entendu cela, que sautant sur ses pieds légers, elle prit de l'encre et du papier, et écrivit cette lettre à sa belle-sœur: «Ma belle-sœur, femme de Zékir-Bey, longue vie à ton mari, et n'aie point à le regretter[2]! As-tu donné à ton frère un mouchoir brodé, brodé d'or, lavé à l'eau de rose, tant qu'il embaume la maison, et la chambre où dort Omer-Bey?»
La béyine regarde la lettre, la regarde, et verse des pleurs. «Dieu clément, aie pitié de moi! Si je déclare la vérité, je rendrai mon frère odieux à sa femme; et si j'atteste une fausseté, je crains de perdre mon mari, Dieu le fera périr.» Tout elle pèse, puis s'arrête à un parti, (eh bien! qu'il meure!) Elle prend de l'encre et du papier, et écrit à sa belle sœur une lettre: «Ma belle-sœur, femme d'Omer-Bey, longue vie à mon mari, et que je n'aie point à le regretter! J'ai donné à mon frère un mouchoir brodé, brodé d'or, lavé à l'eau de rose, tant qu'il embaume la maison, et la chambre où dort Omer-Bey.»
[Note 1: Beijovitsa, femme d'un bey, ou beg.]
[Note 2: C'est-à-dire: qu'il vive, si tu me dis la vérité: sinon qu'il meure. Voilà pourquoi, plus bas, la belle-sœur craint de perdre son mari, danger, pourtant, auquel elle aime mieux s'exposer que de troubler le ménage de son frère.]
XXXIV
LA SŒUR QUI ÉPROUVE SON FRERE.
Qu'entend-on de ce côté? sont-ce les cloches qui sonnent, sont-ce les coqs qui chantent?….. Les cloches ne sonnent pas, les coqs ne chantent point, mais une sœur mande à son frère: «Je suis, frère, esclave chez les Turcs, rachète-moi, frère, du joug turc; pour moi ils ne demandent pas beaucoup, trois litras d'or et deux de perles.» Et le frère fait répondre à sa sœur: «J'ai besoin de l'or pour la bride de mon cheval, afin, lorsque je le monte, qu'il soit beau, j'ai besoin des perles pour le collier de ma belle, fin, quand je l'embrasse, qu'elle me plaise.» Alors sa sœur lui envoie dire: «Je ne suis pas, frère, esclave des Turcs, mais je suis, frère, la tzarine des Turcs.»
XXXV
L'INCENDIE DE TRAVNIK.
Quelle est cette vapeur qui couvre Travnik? est-ce qu'il brûle, est-ce que la peste le ravage? ou Iagna l'a-t-elle embrasé de ses yeux?— Il ne brûle pas et la peste ne le ravage point, mais les yeux d'Iagna l'ont embrasé; il y a eu de consumé deux boutiques neuves, deux boutiques et deux tavernes neuves, et le tribunal où siège le kadi.
XXXVI
«Ma mie es-tu donc mariée?» —«Je le suis, ami, et j'ai mis au monde un enfant, et c'est ton nom que je lui ai donné, afin, quand je l'appelle, que ma langueur se passe; car je ne lui dis point: Viens vers moi, mon fils; mais: Viens vers moi, ami.»
XXXVII
Montagne noire, que tu es pleine d'ombre! mon cœur, que tu es plein de chagrin! voir près de soi son amant, le voir et ne pas lui donner un baiser!
XXXVIII
Un jeune garçon non (encore) marié, à Dieu fait la prière, de le changer en perle au bord de la mer, là où les filles viennent à l'eau; afin qu'elles le mettent dans leur sein, qu'elles l'enfilent à une soie verte, afin qu'elles le pendent à leur col, et qu'il entende ce que dit chacune, si elle parle de son amant, et si sa mie aussi parle de lui.
Ce qu'il demandait, Dieu le lui a accordé: il a été changé en perle au bord de la mer, là où les filles viennent à l'eau. Elles mettent la perle dans leur sein, elles l'enfilent à une soie verte, à leur col elles la suspendent, et lui, il écoute ce que dit chacune, chacune parlait de son amant, et de lui parlait sa mie.
XXXIX
«O fillette, rose vermeille, ni plantée, ni greffée, ni arrosée d'eau fraîche; ni cueillie, ni respirée, ni baisée, ni caressée; te donnerai-je, mon âme, des baisers?»
—«Tu le peux jeune homme, à ton gré; mon jardin est près de ta prairie; je viendrai arroser mon jardin, toi, viens attacher là tes chevaux; donne-moi des baisers, jeune homme, à ton gré, mais ne me mords point le visage. de crainte qu'à ma mère ne me trahissent mes joues»
XL
Une petite troupe s'est mise en marche, petite oui, mais ardente. A sa tête est le porte-étendard Mouïo, il porte son drapeau, et chante en turc: «Malheur à celui chez qui je prendrai mon gîte! je lui tuerai ses bœufs sous son chariot, et je tuerai le bélier qui porte la clochette; je me ferai donner du vin de trois ans, et de la rakia de quatre années; et ce seraient là ses moindres maux, mais sans nouvelle mariée je ne souperai point, et sans pucelle je ne veux pas dormir.»
Mouïo en était là de son discours, quand un fusil part de dessous le vert taillis, le coup avait bien frappé Mouïo, au milieu des plaques qui ornaient sa large poitrine, il tombe sur l'herbe verte, et de la forêt un brave lui crie: «Tu voulais, Mouïo, une belle fille, n'en est-ce pas une belle que tu as, une fille jolie, l'herbe verte.»
XLI
LE BASILIC ET LA ROSÉE.
Le basilic aux feuilles menues se plaignait: «Rosée silencieuse, que ne tombes-tu sur moi?» —«Pendant deux matinées j'ai tombé sur toi, celle-ci je l'ai passée à me distraire, à regarder une grande merveille: une Vila et un aigle se disputaient touchant cette verte montagne; la Vila disait: La montagne est à moi. —«Non, disait l'aigle, elle m'appartient. La Vila brisa l'aile de l'aigle, et les jeunes aiglons gémirent amèrement, (ils) gémissaient, car ils étaient en péril, quand une hirondelle ainsi les consola: «Ne gémissez point, jeunes aiglons, je vous porterai dans la terre des Indes, où l'amarante croît jusqu'au genou des chevaux, et le trèfle jusqu'à leur épaule, où le soleil ne disparaît jamais.— Là-dessus les aiglons s'apaisèrent.»
XLII
LES ADIEUX.
L'aurore blanchissait, le jour allait naître, et un guerrier sellait son cheval pour partir. Sa vieille mère but à son voyage, but, tout en versant des larmes et en pleurant doucement elle dit: «Dieu permette, mon fils, qu'en santé tu partes, qu'en santé tu partes et tu reviennes, et qu'en vie tu retrouves ta vieille mère!»—
Sa fidèle épouse lui ceint le sabre, lui ceint le sabre, tout en versant des larmes, et en pleurant doucement elle dit: «Dieu permette, ami, qu'en santé tu partes, qu'en santé tu partes et tu reviennes, et qu'en vie tu retrouves ta vieille mère, en vie, sous la terre noire! et ta fidèle épouse, dans une blanche maison, dans une blanche maison, mais dans une autre, dans une autre maison, chez un autre époux.»
XLIII
«O Danube! fleuve tranquille, pourquoi n'es-tu pas limpide? est-ce un cerf qui t'a troublé avec son bois, ou le voïvode Mirtchéta? —Ce n'est ni un cerf qui avec son bois m'a troublé, ni le voïvode Mirtchéta; mais des fillettes, petits démons, qui viennent chaque matin cueillir des glaïeuls et laver leur blanc visage.»
XLIV
Écoute, fillette, écoute, ma belle, tes yeux sont les sauvages prunelles du rivage, et moi jeune homme je suis le marchand de la mer. qui trafique en prunelles du rivage.
Écoute, fillette, écoute, ma belle,
tes dents sont des perles menues,
et moi jeune homme je suis le marchand de la mer,
qui trafique en perles menues.
Écoute, fillette, écoute, ma belle, tes mains sont du doux coton, et moi, jeune homme je suis le marchand de la mer qui achète le doux coton.
XLV
«O fille de Smederevo, descends et viens ici, que je voie ton visage. —O jeune homme, sois-tu vermeil[1]! Es-tu allé au bazar? y as-tu vu une feuille de papier? tel est mon visage. Es-tu allé dans quelque taverne? y as-tu vu du vin vermeil? telles sont mes joues. Es-tu allé par la plaine? y as-tu vu des prunelles sauvages? tels sont mes yeux. As-tu été le long de la mer? y as-tu vu des sangsues? tels sont mes sourcils.»
[Note 1: C'est-à-dire beau; des joues rosées sont, à ce qu'il paraît, une des conditions de la beauté masculine.]
XLVI
AMULETTE POUR LES FILLES.
Mon amant a une haleine d'ambre, de sa main blanche et de son qalam il écrit pour les filles de fines amulettes, voici dans l'une d'elles ce qu'il écrit: «Qui ne veut point de toi, ne t'impose pas à lui; qui t'aime, ne lui dis point: Je ne veux pas.»
XLVII
Ma mère, marie-moi jeune, avant que ne m'ait poussé la barbe, une barbe épaisse et des moustaches; car les filles alors diraient en me montrant à leur mère: «Voilà, mère, un ours qui sort du bois; ou: Voilà un lièvre qui sort des choux.»
XLVIII
«O mon Miyo[1], où as-tu été cette nuit?» «—Ma chère, j'ai eu mal à la tête.» «—Ne te l'ai-je pas dit, Michel; ne bois point d'eau, n'aime pas une veuve, car toute eau donne la fièvre, (toute) veuve a le cœur chagrin; mais bois du vin, et aime une fille.»
[Note 1: Diminutif de Michel.]
XLIX
Épanouis-toi, rose, sans songer à moi, garçon, j'ai pris pour femme une veuve, plus âgée que moi, où qu'elle aille, elle pleure son premier mari: «Mon premier mari, mon premier bien! avec toi que j'étais heureuse! de bonne heure je me couchais, et tard je me levais; pour m'éveiller, tu me baisais sur les yeux, (en disant:) debout, mon cœur, le soleil est levé, notre vieille mère est debout, elle a balayé la maison et apporté de l'eau[1].»
[Note 1: La même idée est traitée dans plusieurs autres pièces.]
L
Virginité, mon empire! j'étais reine[1], tant que je fus vierge: s'il m'était donné de revenir en arrière, je saurais maintenant être (rester) vierge.
[Note 1: Tzar.]
LI
Chantons, dansons, tant que nous n'avons point de mari, car lorsque nous en prendrons, il nous faudra laisser ces chansons au dressoir, et les airs turcs dans la boîte, il faudra raccommoder pantalons et chemises, et plus vous les raccommodez pour le diable, plus Satan les déchire.
LII
Rose je suis rose, tant que je n'aurai point de mari; un mari quand je prendrai, ma rose tombera. Fleur je suis fleur, tant que je n'aurai point d'enfant; un enfant quand j'aurai, ma fleur sera flétrie.
LIII
Un faucon vole au-dessus de Saraïevo, il cherche de l'ombre pour y prendre le frais. Il trouve un pin au milieu de Saraïevo: sous le pin est une fraîche fontaine, au bord de la fontaine une veuve, Zoumboul[1], et une fille, la gentille Roujitza[2], le faucon commence à songer, s'il aimera Zoumboul, la veuve, ou Roujitza, la gentille vierge. A tout il songe, puis il prend une résolution, et tout bas il dit: «Mieux vaut l'or, même un peu abîmé, que l'argent récemment forgé;» et il donne un baiser à Zoumboul, la veuve, vive est la colère de Roujitza, la fillette: «Saraïevo, puisses-tu fleurir sans donner de fruits! pourquoi la coutume en toi est-elle née, que les jeunes courtisent les veuves, et les froids vieillards les belles vierges?»
[Note 1: En turc, jacinthe.]
[Note 2: En serbe, petite rose.]
LIV
LES DEUX TOURTERELLES.
Une tourterelle avait amassé du millet, vers elle vint une autre tourterelle: «Donne-moi, ma sœur, un grain.» —«Je n'en donne, ma sœur, pas un seul; il fallait amasser, et non dormir; j'ai amassé, et n'ai point dormi, je n'ai pas pris mes ébats dans la forêt, ni caché ma tête sous le taillis.»
LV
A L'EMPEREUR NAPOLÉON[1].
Dans Mitrovitza, la ville au bord de la Save, est assise une fille, qui se parle ainsi: «O Français, puissant Empereur, renvoie-nous les garçons, les filles seules sont restées; et gâtés se sont les coings et les pommes, et les chemises brodées d'or.»
[Note 1: Cette pièce rappelle l'époque où les Français occupaient
Raguse et les provinces Illyriennes.]
LVI
LA PESTE
«Saraïevo, pourquoi t'es-tu obscurci? est-ce que le feu t'a consumé, la peste t'a-t-elle ravagé, ou l'eau de la Miliatzka t'a-t-elle submergé?» —«Si le feu m'eût consumé, il eût (du moins) renouvelé mes blanches maisons; si la rivière m'eût inondé, du moins, elle eût nettoyé mes rues; mais c'est la peste qui m'a dévoré, mettant à bas et jeunes et vieux, et séparant tous ceux qui s'aimaient.»
LVII
AGNÈS (IAGNA) LA FILLE UNIQUE.
Dieu clément, la grande merveille! une mère a enfanté neuf filles, et elle en porte une dixième dans son sein, demandant à Dieu de mettre au monde un garçon; mais quand son terme fut venu ce fut d'une dixième fille qu'elle devint mère.
Quand le moment du baptême arriva,
le parrain demanda à la vieille mère:
«Quel nom donnerons-nous à l'enfançon?»
La vieille mère irritée répondit:
«Appelle-la Agnès, puisse le diable l'emporter!»
Agnès devint svelte et grande, blanche et rose de visage, et quand on fut pour la marier, elle prit un seau et alla vers la fontaine. Mais une fois dans la verte forêt, voici la Vila qui du bois lui crie: «Entends-tu, Agnès, la très-belle! jette ton seau dans l'herbe verte et viens vers moi dans la forêt, car ta mère à nous t'a donnée[1], encore petit enfant qu'on porte sur les bras.»
A ces mots, Agnès, la fille unique, jette son seau dans l'herbe verte, et s'enfonce dans la forêt. Après elle court sa vieille mère: «Reviens au logis, Agnès, mon unique fille.» Mais la jeune fille lui répond: «Va-t'en, toi qui as renié Dieu, en m'abandonnant (au démon), encore petit enfant qu'on porte sur les bras.»
[Note 1: C'est le seul exemple que j'aie rencontré de cette assimilation entre les Vilas et les mauvais esprits reconnus par le dogme chrétien.]
LVIII
Le jeune Iovo se promenait dans le tchardak, quand sous lui le tchardak se rompit et il eut le bras droit brisé. Vite il se trouva un médecin, un médecin, la Vila de la montagne, mais qui demandait beaucoup pour la cure: à la mère (elle demandait), sa main droite; à la sœur, ses cheveux avec le ruban (qui les maintient); et à l'épouse, un collier de perles.
La mère donna sa main droite, la sœur, ses cheveux avec le ruban; mais l'épouse refusa le collier: «Je ne donne point, par Dieu, mes blanches perles, je les ai apportées de chez mon père[1].»
La Vila de la montagne s'en irrite, elle empoisonne la nourriture d'Iovo, et Iovo meurt. Oh! désespoir pour sa mère! Les trois femmes[2] se lamentaient, l'une gémissait sans fin ni trêve, l'autre le soir et le matin, la troisième quand il lui venait à l'esprit. Celle qui gémissait sans fin ni trêve, c'était la pauvre mère d'Iovo; celle qui gémissait le soir et le matin, c'était la sœur affligée d'Iovo; celle qui gémissait quand il lui venait à l'esprit, c'était la jeune femme d'Iovo.
[Note 1: Cela signifie qu'elles sont sa propriété et ne sont point à son mari.]
[Note 2: Il y a au texte koukavitzé, coucous. Cet oiseau, ainsi que je l'ai dit ailleurs, est l'emblème du deuil et de l'affliction.]
LIX
Sous Bude des brebis étaient à l'ombre, de la ville un pan de mur s'écroula et tua des brebis à la laine soyeuse, ainsi que deux jeunes bergers, Chékièr-Marko et Andrio-Zlato[1]. Marko fut pleuré par son père et par sa mère, mais André n'eut (pour le regretter) ni père, ni mère, rien qu'une fille du village, qui disait en se lamentant: «Hélas! André, mon or pur, si je te chantais dans une chanson, la chanson va de bouche en bouche, et elle passerait dans des bouches profanes; si je brodais ton nom sur des manches, une manche bien vite se déchire, et ton nom périrait; si je l'écrivais sur du papier, le papier va de main en main, et il arriverait dans des mains profanes.»
[Note 1: Chékièr et zlato ne sont pas des noms, mais des épithètes de tendresse, signifiant sucre et or. Le premier surtout ne pouvait se traduire.]
LX
«O fillette, mon âme, quel parfum exhale ton sein? celui du coing ou de l'orange, de l'immortelle ou du basilic?» —«Par Dieu! jeune homme, ce qui parfume mon sein, ce n'est ni le coing, ni l'orange, ni l'immortelle, ni le basilic, mais une âme virginale.»
LXI
—«Fillette, ma violette mignonne, je t'aimerais, mais tu es petite. —Aime-moi, ami, à mon tour je deviendrai grande: menue comme un grain est la perle, pourtant elle se porte à un col royal; petite est la caille, pourtant elle lasse coursiers et chasseurs.»
LXII
Pierre Doïtchin, le ban de Varadin, boit du vin. il en a bu pour trois cents ducats en un jour, et encore avec cela (pour) son cheval noir et sa masse dorée. Le roi Mathias, le seigneur du pays, le querelle: «Dieu t'anéantisse, Pierre Doïtchin, ban de Varadin! voilà que tu as bu pour trois cents ducats en un jour, et avec cela (pour) ton cheval noir et ta masse dorée?» Mais Pierre Doïtchin, le ban de Varadin, lui répond: «Ne me querelle point, roi Mathias, seigneur du pays! si tu avais été à la taverne où je fus, et embrassé comme moi la tavernière qui est là, tu aurais bu Pest la ville de plaine et Bude l'acropole.»
LXIII
Un amandier s'élevait haut et svelte, au-dessous dormait Mehmed-Aga avec la jeune Fatime; pour couche, ils ont la terre noire et l'herbe humide; pour couverture, le ciel serein et les étoiles brillantes; et pour coussin, chacun les bras blancs de l'autre.
LXIV
Si je pouvais me changer en mouche je saurais où passer l'hiver: je me poserais sur le visage d'une veuve ou sur les seins blancs d'une fille.
LXV
LA TZETIGNIENNE ET LE PETIT RADOITZA
Trente habitants de Tzétigné sont à boire au bord de la Tzétigna, la calme et froide rivière, et c'est une fille de Tzétigné qui leur sert le vin. A mesure qu'à chacun elle présentait le verre, il n'étendait pas la main pour prendre le vin, mais pour toucher le sein de la jeune fille, tant que celle-ci se prit à dire: «J'en atteste Dieu, vous trente Tzétigniens, si je puis être votre servante à tous; je ne puis être votre épouse à tous, mais celle du brave seulement qui s'élancera dans la rivière à la nage, couvert de ses habits et de ses armes, et la traversera d'une rive à l'autre; celui-là m'aura pour sa fidèle épouse.»
Tous à ces mots baissèrent la tête, les regards fixés sur la terre; seul, le petit Radoïtza ne baissa point la tête, mais s'élançant sur ses pieds légers, il saisit ses armes brillantes, acheva de revêtir ses habits. et s'élança dans la Tzétigna. Le brave nagea tout droit, il traversa d'une rive à l'autre; mais comme il revenait au bord opposé, il s'enfonça un peu sous l'eau, il n'enfonça point parce qu'il était fatigué, mais il s'enfonça pour mettre à l'épreuve sa belle et savoir si elle voulait être sa fidèle épouse. Quand la jeune Tzétignienne vit cela, elle descendit dans la rivière; ce que voyant le petit Radoïtza, il s'avança en nageant vers la rive, et sortant de l'eau il prit la jeune fille, la prit par sa blanche main et l'emmena à sa blanche maison.
LXVI
LE TCHÉLÉBI MOUÏO ET FATIME LIOUBOVITCH.
Fatime Lioubovitch était à broder dans le jardin sous le jaune oranger, là vint à passer le tchélébi Mouïo, qui la salua au nom de Dieu: «Dieu t'assiste, Fatime Lioubovitch! prends-moi, pour toi cela vaudra mieux[1].» —«Es-tu fou, tchélébi Mouïo, pour domestique je ne te voudrais pas et moins encore pour que tu baises mon visage.» —«Si de moi tu ne veux, Fatime, vrai comme ma tête est vivante sur mes épaules, je publierai partout où j'irai que tu portes un enfant dans ton sein.» Fatime pourtant n'en tient pas de compte, mais continue de broder sur son métier. Mouïo mortifié s'éloigne et traverse la vaste campagne, mais voici que la nouvelle lui arrive que le pacha a planté sa tente, qu'il l'a plantée dans la plaine de Rakitno, et qu'avec lui il a des agas et des spahis. Là se dirige le tchélébi Mouïo, devant le pacha humblement il s'incline, lui baise le genou et le bas (de son caftan), et le pacha lui tient ce discours: «Comment te va, tchélébi Mouïo? as-tu traversé l'Hertzégovine? as-tu visité la maison des Lioubovitch? comment vont les neuf frères? sont-ils en santé et en joie?» —«J'ai passé par l'Hertzégovine, et visité la maison des Lioubovitch, en santé sont les neuf frères, en santé ils sont, mais non en joie, car ils ont une sœur unique, qui porte un enfant dans son sein: c'est l'enfant du pacha de Bosnie.» Le pacha de Novi-Bazar se met à rire: «C'est bien, puisqu'il est de bonne race.» Pourtant le pacha avait grand dépit, vite il écrit une lettre menue, et dans la lettre à Fatime il disait: «Trouve-toi vite dans la plaine de Rakitno.» Puis il appelle son tatar, et l'expédie vers la maison des Lioubovitch. Quand le tatar à la maison arriva et que la jeune Fatime l'aperçut, aussitôt pressentant quelque malheur, elle se dirigea en hâte vers Rakitno. Là devant le pacha humblement elle s'incline, lui baise la main et le bas du caftan; mais voyant que le pacha la regardait de travers, elle ôte sa jaune tunique et reste nue dans sa fine chemise: «Sois un juge équitable, seigneur pacha, sois un juge équitable et que Dieu te conserve! pourrais-je ici cacher une pomme, comment donc un enfant sous ma ceinture? Si tu ne veux être un juge équitable, je suis venue pieds nus à Rakitno, pieds nus j'irai jusqu'au sultan, je me plaindrai au sultan à Stamboul, afin qu'il te fasse mettre à mort.» Quand le pacha eut entendu Fatime, une violente colère s'empara de lui, et il fit de l'œil un signe au bourreau qui abattit la tête de Mouïo. Il prit Fatime pour son épouse et en fit une jeune pachinitza.
[Note 1: Que de rester chez tes frères.]