ALUMETTES DU FEU DIVIN,

Où sont déclairez les principaux articles et mystères de la Passion de Nostre-Saulveur-Jésus-Christ, avec les Voyes de Paradis, enseignées par Nostre-Saulveur et Rédempteur; par Pierre Doré, docteur en théologie, de l'ordre des frères Prescheurs. Nouvellement reveu et corrigé, à Lyon, par Jean Pillehotte, à l'enseigne de Jésus. 1 vol. in-32 de 485 pages.

(1538-86.)

Ces Allumettes, dédiées à une religieuse du royal monastère de Poissy, sont au nombre de 29, en autant de chapitres, dont les titres sont fort réjouissans. On y voit le nouveau fusil à allumer le feu, le drappeau bruslé où descendent les esbluettes du feu, les sept soufflets pour faire ce feu, la cloche du couvre-feu, etc., etc. Le marchand d'allumettes annonce qu'il veut, par le moyen de son paquet soufré, remédier aux pauvres meschancetez et meschantes pauvretez, lamentables misères et misérables lamentations, périls dangerieux et dangiers périllieux de tous les humains; ce qui montre qu'avant tout il aime le bel-esprit et les antithèses. Rien n'arrête sa verve en ce genre, pas même les touchantes paroles de Jésus-Christ sur la croix: «Pater meus, in manus tuas commendo spiritum meum.» Paroles, dit-il, qui sont un sifflet et soufflet pour faire ardre nos cœurs du feu d'amour divin. Il n'est plus possible aujourd'hui de lire ces folies ascétiques dont les ames pieuses faisaient jadis leurs délices, tant sont grandes les vicissitudes de l'esprit de l'homme, dans les formes, sinon dans le fond, lequel est toujours le même.

Après les Allumettes viennent les Voyes de paradis, qui ne présentent qu'une paraphrase contournée et amphigourique des béatitudes de l'Évangile. Le volume est terminé par une notice des livres spirituels dont les personnes dévotes devaient se nourrir en 1584. Cette notice, qui commence par l'Imitation de Jésus-Christ, de Jean Georson (Gerson), est curieuse. Elle contient 20 titres d'ouvrages parmi lesquels on trouve les Exercices de la vie chrétienne, du P. Louart, jésuite; le Traité de l'oraison, du P. Louis de Grenade, jésuite; les Lettres des Indes, par ceux de la Compagnie de Jésus; le Catéchisme du P. Canisius (Edmond Auger, jésuite, confesseur de Henri III); la Fréquente Communion du P. Christophe, de Madrid, jésuite; la Praticque spirituelle de la princesse de Parme, et enfin les Confessions de saint Augustin et les Méditations de saint Bernard.

La première édition des Allumettes est de Paris, les Angeliers, 1538, in-8o; elle ne renferme pas les Voyes de paradis. Pierre Doré composa encore la Tourterelle de viduité, pour faire prendre patience aux veuves; l'oraison funèbre de Claude de Lorraine, duc de Guise, mort en 1550; le Passereau solitaire; la Conserve de grâce, prise, par façon de rebus, du psaume Conserva me, etc., etc. L'abbé Ladvocat dit que c'est probablement Pierre Doré que Rabelais désigne par ce nom de maître Doribus; certainement le curé de Meudon pensait aux écrits de notre dominicain, en dressant son catalogue de la bibliothèque de Saint-Victor. Du reste, Pierre Doré était savant. Né à Orléans, il fut professeur de théologie et docteur de Sorbonne, et mourut en 1569. Il écrivit contre Calvin un livre latin, sous le titre d'Anti-Calvinus, qui n'a pas fait grand mal à cet hérésiarque.

Ses Allumettes sont allées trouver l'Éperon de discipline lourdement forgé et rudement limé, ainsi que l'Opiate de sobriété, composés par l'abbé de Cherisery, Antoine du Saix, vers 1532.


LA MANIÈRE DE BIEN TRADUIRE
D'UNE LANGUE DANS UNE AUTRE;

D'advantage de la ponctuation de la langue française, plus des accens d'ycelle, par Estienne Dolet. Lyon, Estienne Dolet, 1540. Ensemble: Genethliacium Claudii Doleti, Stephani Doleti filii, liber vitæ communi in primis utilis et necessarius. Auctore patre. Lugduni, apud eumdem Doletum, 1539. Cum privilegio ad decenium. (Poème latin composé par Estienne Dolet pour l'instruction morale de son fils, à la suite duquel se trouvent plusieurs pièces de vers latins écrites à Dolet par ses amis. Le volume est terminé par la traduction en vers français du Genethliacum, laquelle est d'un ami de Dolet, qui l'intitule: l'Avant naissance de Claude Dolet, fils d'Estienne Dolet; œuvre très utile et nécessaire à la vie commune, contenant comme l'homme se doibt gouverner en ce monde. A Lyon, chez Estienne Dolet, 1539). Réimprimé à 120 exempl., 1 vol. in-8. Paris, Techener, de l'imprimerie de Tastu.

(1539-40—1830.)

Étienne Dolet, possédé de l'amour des lettres et du désir de faire fleurir la langue française qui était encore bien barbare de son temps, avait composé, sous le titre de l'Orateur françoys, un livre divisé en neuf traités, savoir: de la Grammaire, de l'Orthographe, des Accens, de la Punctuation, de la Pronunciation, de l'Origine d'aucunes dictions, de la Manière de bien traduire d'une langue en aultre, de l'Art oratoire et de l'Art poétique. C'est ce qu'il indique dans son épître dédicatoire adressée au peuple françoys, qui précède sa Manière de bien traduire. Encore que ces neuf traités dussent être fort imparfaits (les choses n'allant pas à bien tout d'un coup, comme il le dit lui-même), nous devons regretter de n'avoir conservé que les trois traités relatés dans le titre ci-dessus, l'auteur y faisant preuve de goût et de grand jugement. Le seul défaut du premier des trois, la Manière de bien traduire, est d'être trop bref et trop général aux dépens du développement que le sujet demandait. Dolet y donne, toutefois, cinq règles excellentes; 1o de bien connaître la matière de l'ouvrage qu'on traduit, et l'esprit de l'écrivain à traduire; 2o d'être également instruit à fond de sa langue et de celle sur laquelle on travaille; 3o de ne pas se mettre en servitude, ni s'attacher à rendre le mot pour le mot, ou les mots dans leur ordre, ce qui est besterie, mais de se pénétrer de la marche de son auteur pour la reproduire fidèlement; 4o de ne pas suivre indiscrètement, ainsi que le font les écrivains des langues modernes non fixées, la coutume d'emprunter des mots et des tours à la langue originale, au lieu de se conformer aux tours et aux termes nationaux; 5o (et c'est, selon Dolet, une règle principale d'où dépend le sort de tout écrit), d'observer les nombres oratoires, c'est à dire de donner à ses phrases le nombre et la période convenables au sujet; or, tout sujet est susceptible de nombres et de périodes, ainsi que le témoignent les histoires de Salluste et de César, aussi bien que les oraisons de Marc-Tulle Cicéron.

Nous dirons peu de chose du second traité, celui de la Ponctuation, cette matière, qui était neuve du temps de Dolet, étant épuisée de nos jours après les judicieuses remarques de l'abbé d'Olivet et de ses successeurs. Qui ne sait aujourd'hui l'usage et la place de l'incise ou virgule, du comma ou deux points, du punctum ou point rond, du point admiratif, de l'interrogatif et de la parenthèse? Le petit traité des Accens est comme celui de la Ponctuation, très sensé, mais tout aussi superflu maintenant. Il nous fournit pourtant une remarque à faire au sujet de la suppression de l'apocope que nous imposa l'usage, et qu'il faut regretter pour la commodité des poètes. L'apocope, dont la figure est celle de l'apostrophe, avait pour effet d'ôter la voyelle ou la syllabe muette de la fin d'un mot pour le rendre plus rond et mieux sonnant. Exemples: Pri' pour prie, com' pour comme, recommand' pour recommande, etc., etc. Une preuve que l'apocope était bonne à quelque chose, c'est qu'on en a conservé l'effet dans certains mots, tels qu'encor pour encore, tout en supprimant sa figure, et qu'on l'a même entièrement gardée dans quelques cas, tels que grand'chose, grand'mère, etc. Les langues ne s'enrichissent pas toujours en s'épurant.

Le poème du Genethliacum est touchant et bien pensé. On y voit un tendre père, éprouvé par de longs malheurs, poursuivi par l'injuste haine des méchans, se retremper dans la vertu, et signaler sa joie de la naissance d'un fils chéri par des préceptes remplis de saine morale et de haute philosophie.


«................... Nec territus ullo

»Portento, credes generari cuncta sagacis

»Naturæ vi præstante, imperioque stupendo

»Naturæque ejusdem dissolvi omnia jussu, etc., etc.»


«Affranchi des terreurs qui suivent les prodiges,

»Tu verras la nature, au dessus des prestiges,

»Merveilleuse en puissance, en sagesse à la fois,

»Tout former, tout dissoudre, et toujours par des lois, etc., etc.»



»Si tibi divitiæ multæ post fata parentum

»Obvenient; non largus eas absume, nepotum

»Exemplo; duris pater has sudoribus olim

»Quæsiit; immenso quod partum est tempore, turpis

»Non gula, non luxus, non damnosa alea perdat.

»Sic utare tuo ut non indigeas alieno.

»Re sine nullus eris, quamvis virtutibus aptus

»Undique sis......, etc., etc.»

«.......................... Opum vi fama paratur, etc., etc.


»..........................Sit tibi semper egenus

»Charior ære: juva, poteris quoscumque petentes

»A te subsidium, etc., etc. ............»


«At si nulla tibi obvenient bona patria, quæstum

»Non ideo facies turpem, nec lucra parabis

»Ex damno alterius....................»

«Non bene parta, brevi spatio labuntur et absunt, etc., etc.»

«... Adulatorum facile tum eluseris artem,

»Ac qui falsa refert de te narrata, repelles, etc., etc.

»At vero uxorem, cum qua consortia vitæ

»Sunt obeunda diu, solvendaque funere tantum,

»Liberius tracta. Comes est, non serva, marito

»Conjux, etc., etc.»


«Si ton père en mourant t'a légué la richesse,

Ne va pas, à la voix d'une folle jeunesse,

Consommer, dans un jour, le travail de trente ans,

Arrosé des sueurs de tes pauvres parens.

N'engloutis pas ces fruits d'un labeur implacable

Dans les hasards du jeu, du luxe et de la table:

Use du tien de sorte à n'user point d'autrui.

Les biens ont leur valeur, sans laquelle, aujourd'hui,

Jamais rien ne seras, fusses-tu l'honneur même.

La puissance de l'or fait le renom suprême!

Pourtant que l'indigent te soit plus cher que l'or;

Prompt à le secourir, ouvre-lui ton trésor.

Que si la pauvreté t'est laissée en partage,

Ne fais, pour en sortir, rien qui le ciel outrage;

Que ton lucre, au prochain, ne coûte point de pleurs!

Bien mal acquis s'envole et retombe en malheurs.

Fuis l'adulation, le précepte est facile,

Et ferme ton oreille aux faux amis de ville,

Du mal qu'on dit de toi, conteurs intéressés.

Rends ta moitié l'objet de tes soins empressés!

La vie a fait vos nœuds: que la mort seule y touche!

Sois ami pour ta femme, et non tyran farouche;

C'est ta compagne et non ta servante, etc., etc....»

Suivent d'excellens préceptes pour se conduire dans la vie privée, dans les emplois de magistrature, à la cour, à la guerre, profession dont il détourne son fils par le tableau des mœurs violentes des guerriers de son temps. Enfin,

«Cum mors pallens ætate peracta

»Instabit, non ægro animo communia perfer

»Fata; nihil nobis damni mors invehit atrox,

»Sed mala cuncta aufert miseris, et sidera pandit.

»Tu ne crede, animos una cum corpore, lucis

»Privari usura. In nobis cœlestis origo

»Est quædam, post cassa manens, post cassa superstes

»Corpora, et æterna se commotura vigore, etc., etc.»

La traduction en vers français de cet estimable poème n'a pas, à beaucoup près, le mérite de l'original. Elle est plate, prosaïque et pleine d'enjambemens désagréables. On se permet, il est vrai, plus facilement, les enjambemens dans les vers de dix pieds, parce que le mètre en est familier de sa nature; mais il y faut des bornes. Les rimes d'ailleurs ne sont pas alternées. Il s'en trouve jusqu'à dix masculines de suite, ce qui rend l'harmonie bien monotone. C'est ici le cas de dire traduttore, traditore. Il suffit, pour juger du ton général de cette traduction, de voir comme l'ami de Dolet a rendu les beaux vers sur la mort que nous venons de citer:

«La mort est bonne et nous prive du mal

»Calamiteux: et puis nous donne entrée

»Au ciel (le ciel des ames est contrée);

»Prends doncq en gré, quand d'ici partiras,

»Et par la mort droict au ciel t'en iras, etc., etc.»

Nous ne pensons pas qu'il y ait de l'orgueil à essayer de la traduction suivante comme moins mauvaise; le lecteur en jugera.

... Et quand la pâle mort, de ton âge accompli

Viendra trancher le cours; que ton cœur amolli

N'écarte point sa faux au monde entier commune!

A qui la connaît bien la mort n'est importune;

C'est l'asile des maux, c'est la porte des cieux:

Car ne va pas penser qu'en nous fermant les yeux

Elle ferme à jamais notre ame à la lumière:

L'homme remonte alors à sa source première.

Il est, il est en lui, même au sein du tombeau,

Un principe éternel, un éternel flambeau, etc., etc., etc.


LE RÉVEIL-MATIN DES COURTISANS,
OU
MOYENS LÉGITIMES
POUR PARVENIR A LA FAVEUR ET POUR S'Y MAINTENIR;

Traduction françoise de l'espagnol de don Anthonio de Guevara, évesque de Mondoñedo, prédicateur et historiographe de Charles-Quint; par Sébastien Hardy, Parisien, receveur des Aydes et Tailles du Mans, seconde édition. A Paris, de l'imprimerie de Robert Estienne, pour Henri Sara, rue Saint-Jean-de-Latran, à l'enseigne de l'Alde. In-8 de 384 pages et 4 feuillets préliminaires. (Exemplaire de Gaignat.)

(1540—1623.)

Don Antoine de Guevara, moine franciscain de la province d'Alava, que ses talens et sa piété recommandèrent auprès de Charles-Quint, mourut, en 1544, évêque de Mondonedo. Les biographes et bibliographes citent son Horloge des Princes, ses Épîtres dorées, ses Vies des empereurs romains, ses poèmes du Mépris de la court, de l'Amye de court, de la parfaite Amye de court, de la Contre-Amye de court, ainsi que les traductions de ces divers ouvrages par les seigneurs de Gutery, de Borderie, les sieurs d'Alaigre, Hécoet, Charles Fontaine, etc., etc., de l'an 1549 à 1556, et, chose étrange, ils ne disent mot de cet écrit, la meilleure, la plus oubliée et la plus rare des productions de l'auteur. Guevara composa ce traité qu'un auteur célèbre a faussement qualifié de Manuel du Cloître plutôt que de la Cour, pour un favori de Charles-Quint, modèle de grandeur d'ame et de loyauté, nommé Francisco de Los Cobos, que l'empereur maria avec Marie de Mendoce, et fit grand commandeur de Léon. L'ouvrage reçut, en Italie, les honneurs de la traduction sous son titre primitif de Aviso de favoriti e dottrina de Corteggiani. Le traducteur français Sébastien Hardy, auteur, en 1616, avec un sieur de Grieux, de Mémoires et Instructions pour le fonds des rentes de l'Hôtel-de-Ville, changea ce titre raisonnable contre un bizarre, je ne sais pourquoi, et dédia sa traduction à M. de Flexelles, sieur du Plessis-du-Bois, conseiller du roi et secrétaire des finances, dans une épître qui sent son receveur des Aides. Il dit qu'en faisant l'éloge de son original il ne craint pas de s'être mécompté d'outre-moitié du juste prix, en quoi il a raison. Du reste, sa traduction paraît fidèle et elle est fort passablement écrite.

La devise de Guevara est celle-ci: Posui finem curis—Spes et fortuna valete, que Sébastien Hardy rend de la manière suivante: Fortune et espérances vaines,—adieu, j'ay mis fin à mes peines.

Avant d'arriver aux vingt chapitres dont se compose ce traité dans la traduction, il faut recevoir dix enseignemens, puis franchir un long prologue suivi d'un argument qui n'est pas court: les Espagnols ne vont pas vite, et leurs lecteurs ont besoin de patience; mais la patience reçoit avec eux son prix.—Parmi les enseignemens, le courtisan doit retenir ceux qui suivent: Ne dites pas tout ce que vous savez; ne découvrez pas tout ce que vous pensez; ne faites pas tout ce que vous pourriez faire; ne prenez pas tout ce que vous pourriez prendre; ne montrez pas toutes vos richesses.—Voici encore une sentence digne de mémoire, tirée du prologue: «Ceux qui cherchent plus d'un ami n'ont qu'à se rendre à la boucherie pour y acheter plusieurs cœurs.»—La première leçon du livre est bien remarquable dans la bouche d'un homme qui avait vécu sagement à la cour, et qui enseigne l'art d'y bien vivre:—«Voulez-vous être heureux? dit-il, fuyez les cours!»—Ici vient, à l'appui du conseil, un détail des misères et des embarras qui assiègent le pauvre homme suivant la cour, soit en station, soit en voyage, tels que de n'avoir ni repos, ni sommeil, ni liberté, fort souvent point d'argent avec force obligation d'en donner aux valets du prince, aux archers, aux muletiers, d'en prêter aux bons amis, d'en dépenser pour soi en habits somptueux qu'il faut changer sans cesse; que savons-nous encore, et cela d'ordinaire pour n'avoir pas même une parole du maître, un regard du favori, un écu du trésorier, et se voir assailli d'envieux qui vous croient puissant, et de cliens qui vous somment de faire leur fortune. Mettez que vous ayez tant fait que d'être un jour emplumé; voici tout d'abord les honnêtes cavaliers et les honnêtes dames vous plumant, qui d'une aile, qui de l'autre. Pour être calomnié, pour moqué, c'est le destin du courtisan, c'est sa vie; il faut qu'il s'y résigne. S'il se tait, c'est un lourdaud; s'il parle, c'est un importun; s'il dépense, on l'appelle prodigue; s'il est ménager, avaricieux; s'il demeure au logis, hypocrite; s'il visite, entremetteur; s'il est grandement suivi, ils disent qu'il est fol et superbe; s'il mange seul, qu'il est honteux et misérable; conclusion que de mille courtisans il n'y en a pas trois qui profitent.—Mais aussi comment contenter les gens de cour? les loger à leur goût, il n'y a pas moyen, d'autant qu'il faut loger non seulement leur train, mais encore leur folie, et cela plus près du palais que de l'église.—L'article des logemens occupe long-temps Guevara; c'est que dans toute cour l'article est capital pour un homme qui veut s'y pousser, et l'était surtout alors à la cour d'Espagne, si voyageuse à dos de mules et de mulets, dans un pays si dépourvu, tellement que le personnage dont chacun avait le plus affaire et qu'il fallait le plus caresser était le grand-maréchal des logis du roi. Caressez donc, Messieurs, flattez les officiers des logis, mais gardez-vous de hanter les femmes et les filles de vos hôtes! c'est une trahison infame de le faire. Passe pour gâter leurs meubles, leurs lits, leur linge, abattre les pots à bouquets, rompre les garde-fols, descarreler les planchers, barbouiller les murailles et faire bruit dans la maison; mais aborder leurs femmes et leurs filles, cela mérite d'avoir le col tordu et les mains coupées; lisez plutôt Suétone dans la vie de Jules-César, Plutarque en son Traité du Mariage, et Macrobe en ses Saturnales. «N'avez-vous donc pas à la cour assez de provisions de ce genre étalées en toute saison?»—Cependant voulez-vous gagner la faveur du prince? sachez lui plaire par le respect et l'à-propos; ensuite, mais en second lieu, servez-le bien.

C'est une chose fragile que la faveur, et on ne la retrouve plus quand une fois elle est échappée.—Quiconque a mis son prince en colère ne doit plus compter sur sa faveur.—L'activité est bonne, l'adresse bonne, la fourberie mauvaise, la vertu utile, la fortune toute puissante.—Parlez peu souvent au prince; et pourquoi lui parleriez-vous souvent? pour médire? il vous craindra; pour lui donner avis secret? il ne vous croira pas; pour le conseiller? c'est vanité qui le blessera; pour lui conter des balivernes? familiarité choquante; pour le reprendre? il vous chassera; pour le flatter? il vous méprisera; le plus sûr est donc de parler peu souvent à lui. Quand vous vous y hasardez, que ce soit à l'oreille gauche, afin que le prince ait toujours la main droite.—Ne sentez alors ni le vin, ni l'ail.—Ne toussez ni ne crachez.—Point de gestes de tête, ni de la main; point de remuement de barbe; on devient odieux par les contraires. J'ajouterai à ces sages leçons de Guevara un important précepte: En voiture, gare les jambes, et n'ayez ni nécessités, ni inconvéniens, autrement c'est fait de vous.—Rire quand le prince se gausse de quelqu'un; bon, bon: mais rire sans éclats, et ne pas se gausser pareillement.—Soyez connu de tous ceux qui approchent le prince; bien traité d'eux ou foulé aux pieds, n'importe; soyez connu.—Point de presse à vous entremêler des hautes affaires; le maître ne les confie qu'aux gens retenus.—Combattez vos ennemis, sans laisser de leur parler ni de les saluer avec politesse, la cour est une lice de chevaliers, non une arène de gladiateurs.—Il y a des hommes simples à la cour qui prennent pour bons tous les avis qu'on leur donne; erreur notable! la plupart de ces avis sont des embûches.—Il y en a d'autres qui, pour être assidus, se font chenilles; autre erreur notable!—Rien à gagner pour un courtisan à dîner fréquemment en ville, le maître en serait jaloux.—Il convient d'être bien habillé et bien suivi. Chicherie, mort du courtisan.—Ayez des mules bien pansées et équipées, et ne manquez pas de proposer aux dames de les porter en croupe au palais.—Il est bon de donner, parfois, quelque pièce de soye ou quelque bague de valeur aux huissiers du palais; bon également d'être courtois avec les dames. Quant à en servir une particulière, cela n'est bon que si l'on a force plumes à perdre.—La présence fréquente au manger et au lever du roi est d'excellent régime. C'en est un très mauvais que de s'accoster des bouffons et des bavards.—A la chasse, un fin courtisan court le roi, pendant que le roi court la bête.—A table avec le roi, il prend moins plaisir à boire et à manger qu'à se voir en si haut lieu.—Méprisez les méchans discours, afin de mieux venger et plus sûrement vos injures.—Vos ennemis véritables, ceux-là seuls qui sont dignes de vos traits, ne sont pas les mal disant de vous, mais les mieux plaisant que vous.—Si vous apercevez quelque buffet préparé dans un coin des appartemens du roi, n'en approchez pas, car ce buffet n'est peut être ainsi disposé que pour donner aux mauvais desseins, s'il y en avait, l'occasion de se manifester.—Suivez la faction de vos pères dans cet empire des factions. Rien ne préjudicie tant à la fortune des courtisans que d'en changer.—A la cour on ne compte pas par individus, mais par familles.—Maintenant venons aux favoris. Ils n'ont plus qu'à se maintenir, et pour ce, ils ne doivent pas se troubler de l'envie qu'ils causent, car elle est inévitable.—Il leur suffit de surveiller les envieux, de ne se mêler d'aucune autre querelle que de celles du prince, d'expédier promptement les affaires. On supporte les refus prompts et polis, jamais le silence ni le dédain.—Qu'ils ne soient, aux gens, ni ingrats ni fâcheux; qu'ils dirigent et contiennent leurs employés.—Un favori peut être impunément, ce qu'à Dieu ne plaise toutefois, luxurieux, gourmand, envieux, paresseux, colère; mais tôt ou tard, il paie chèrement la superbe. La braise ne se conserve que sous les cendres.—L'avarice est dommageable au favori, vu que n'attachant que lui à sa richesse, elle ne donne à sa richesse qu'un seul appui.—Qu'il mette une borne à sa cupidité; car, outre que le cupide ne se désaltère pas plus que l'hydropique, il arrive communément qu'une fois devenue bête grasse, il sert au prince de festin.—Favoris, ne vous fiez pas trop sur votre faveur; l'histoire vous le conseille! ne soyez point esclaves de ce monde périssable; Dieu vous le défend.—Si vous voulez mourir gens de bien, quittez la cour avant de vieillir!—Je ne puis mieux finir que par ce grand trait l'analyse de cet ouvrage agréable et profond.