LYON MARCHANT.
Satire françoise sur la comparaison de Paris, Rohan, Lyon, Orléans, et sur les choses mémorables, depuys l'an mil cinq cens vingt quatre, soubz allégories et énigmes, par personnages mystiques, jouée au collége de la Trinité, à Lyon, mil CCCCC XLI. On les vend à Lyon, en rue Merciere, par Pierre de Tours. (1 vol. in-12 gothique, de 27 feuillets.) M.D.XLII.
Ce n'est pas le volume imprimé que nous possédons, mais une parfaite copie manuscrite, figurée, faite dans le XVIIIe siècle, de cette satire de Barthélemy Aneau, qui fut jouée à Lyon, en 1541, au collége de la Trinité, et imprimée aussi à Lyon, en 1542, par Pierre de Tours. L'imprimé, selon M. Brunet, no 9899, est devenu si rare, qu'un exemplaire s'en est vendu 201 liv. chez le duc de la Vallière, et 210 liv. chez M. Gaignat. Notre copie, qui est unique, n'est donc guère moins précieuse que l'original; elle a, de plus, le mérite de renfermer, outre le Lyon Marchand, 1o l'Adventure du capitaine Tholosan, en 1541, avec cette devise: Liberté plus que vie; 2o l'Adventure du Ramoneur envers dame Jeanne le Reste, belle Lyonnaise, Baiser libéral; 3o diverses Epigrammes latines et françoyses; 4o la Traduction d'une Épître de Cicéron à Octave, par Barthélemy Aneau, avec une Dédicace à Mellin de Saint-Gelais; 5o des Vers latins de Corneil Severe, docte romain, sur la mort de Cicéron, avec la traduction en vers françoys.
(1541-42—1750.)
La satire du Lyon marchant est une comparaison des avantages de la ville de Lyon avec ceux des autres principales villes de France, telles que Paris, Rouen et Orléans, où la palme est décernée à la première.
Paris monté sur un cheval Rohan,
Paris appreins aux amours plus qu'aux armes
Divins corps nudz touljours veoir vouldroit bien,
Mais en ayant ses pasteurs bons gens d'armes
Pour estre grand et monté sur Rohan, etc., etc.
Europe est grande et pleine de bonté;
Aurelian est un fort chien couchant;
Et Paris est dessus Rohan monté,
Mais devant tous est le Lyon marchant.
Ce vers, qui termine la pièce préliminaire ou le prologue intitulé: Le cry des Monstres de la Satire, devient comme le refrain de l'ouvrage. Quant à la satire elle-même, elle offre une perpétuelle et obscure allégorie où l'on voit figurer divers monstres et personnages fabuleux, tels qu'un lion, Arion monté sur un dauphin, Vulcain, Aurélien l'empereur, Paris monté sur un cheval rohan, Androdus, Europe, Ganimède et la Vérité toute nue, qui devait être curieuse à voir sur le théâtre du collége de la Trinité. Arion, sur son dauphin, ouvre la scène en chantant sur le luth un lay piteux et lamentable; puis il jette son instrument et se met à plorer la mort du Dauphin, fils de François Ier, otage de son père à Madrid; mort funeste attribuée au poison. Sur ces entrefaites, Vulcan sort d'un souterrain, armé d'une serpentine dont il tire un coup en criant: Avez-vous peur?... et oui vraiment Paris a peur, Paris, qui dormait au pied du mont Ida; Androdus, Ganimède et la Vérité, qui n'étaient pas loin, ont tous grande peur à ce méchant tour de Vulcan. Ils accourent sur le théâtre esbahis. «Hau! qu'est-ce celà?» dit Paris; à quoi Vulcan, toujours plaisant, répond:
C'est un coup de matines
Que Vulcan sonne avec son gros beffroy, etc.
Allusion à l'attaque soudaine de Charles-Quint contre François Ier.—On se doute bien que Lyon n'a pas peur:
Hà faut-il craindre? oncq crainte n'esprouvay;
Je me retire en mon fort jusqu'au fond, etc.
Là dessus Arion se met à raconter en vers ses longues infortunes expliquées ensuite par la Vérité, d'où il suit qu'Arion, jeté en mer, est le roi de France fait prisonnier à Pavie, par trahison. Puis Lyon vient faire une sortie contre Henri VIII, au sujet des troubles d'Angleterre. A son tour, Paris expose les fatals exploits du comte de Nassau, en Picardie, et comme il battit en brèche la ville de Péronne. Europe prend ensuite la parole pour déplorer les conquêtes du sultan Soliman, menaçantes pour la chrétienté. Dans ce conflit de malheurs, Paris, Lyon et Aurelian (Orléans) réclament l'honneur de défendre le cueur d'Europe, c'est à dire la France. Lyon dit que cet honneur lui revient, en sa qualité de seul lion qui soit en France. Paris fait valoir ses droits de capitale, étant Paris sans pair. Aurelian observe qu'il a vaincu la reine de Palmyre. «Et moy, reprend Paris, ne suis-je pas Pâris le beau fils de Priam?»
Mais je (réplique Lyon), qui de nature
Suis la plus noble et forte créature, etc.
Voyez un peu tout ce qu'en dit cy Pline
En naturelle histoire et discipline, etc., etc.
Paris, fatigué des vanteries de Lyon, lui coupe la parole avec ces mots:
Pourquoy eus-tu donc peur des lansquenets,
Quand d'Avignon, venant du camp du roy,
Passoient par toy? etc., etc.
LYON.
................ Ce ne fut pas moy,
C'estoient un tas de dames et muguettes
Qui avoient paour de ces longues braguettes, etc.
PARIS.
Plus excellent je suis.
LYON.
Je n'en croy rien.
PARIS.
J'en croy la vérité.
LYON.
Et moy aussi.
AURELIAN.
Allons donc la chercher, etc.
La Vérité sort aussitôt de terre, et dit: «Veritas de terra orta est; justitia de cœlo prospexit.» On lui demande de donner sa sentence, ce qu'elle fait en ces termes, faisant à chaque ville sa part:
Aurelian est de grand providence
Pour obvier à fortune, etc.....
Son esperit est conduit par prudence, etc., etc.
Paris est beau, etc..................
De tous les arts et sciences sachant,
Très éloquent et en vers et en prose
Mais devant tous est le Lyon marchant.
Lyon marchant, assis en son hault trône,
Ayant le chef de haults monts couronné
Comme Corinthe est de deux mers, du Rhône
Et de la Saône il est environné, etc., etc.
Donc devant tous est le Lyon marchant.
Cela pouvait être vrai en 1541; il en est autrement en 1833.
Le petit poème, en l'honneur du capitaine Tholosan, nous apprend que ce hardi gendarme mit à mort le séducteur de sa sœur, vint ensuite du Piémont, son pays, en France, où il servit bravement François Ier contre les Piémontais, finit par devenir insolent, se fit mettre en prison à Lyon d'où il s'échappa violemment après avoir tué trois geoliers; fut enfin repris et décapité. Conclusion que:
S'il est captif maintenant en enfer,
D'estre tué se garde Lucifer;
S'il est au ciel, c'est un pays libere
Dont départir jamais ne délibère.
L'advanture du Ramoneur avec la dame Jeanne le Reste est écrite en termes trop crus pour être rapportés; c'est assez qu'on sache que le Ramoneur, surpris avec ladite dame par son galant, reçoit de lui, au lieu de châtiment, un baiser et deux écus préparés pour madame le Reste.
Il n'y a rien à dire de la lettre fulminante de Cicéron à Octave, écrite peu de temps avant de mourir, si ce n'est que la traduction en est énergique dans sa gothicité. Elle est précédée du dixain suivant:
Le cygne chante approchant de mort l'heure;
Le porceau crie, ayant de mort doubtance;
Le cerf legier mourir innocent pleure;
L'homme gémit, craignant la conséquence;
Ainsi chantant en douleur d'éloquence,
Ainsi criant en exclamation,
Ainsi plorant en triste affliction,
Ainsi plaignant son innocente fin,
Marc Ciceron, en dernière action,
De cygne, porc, cerf et homme eut la fin.
Barthélemy Aneau, qualifié par La Croix du Maine de poète français et latin, historien, jurisconsulte et orateur, naquit à Bourges vers le commencement du XVIe siècle, fut professeur de rhétorique au collége de la Trinité, à Lyon, et mourut misérablement en juin 1565; ayant été massacré par le peuple comme protestant, sur le faux soupçon qu'une pierre lancée, sur le Saint-Sacrement, de la maison qu'il habitait, était partie de sa fenêtre au moment où passait la procession de la Fête-Dieu. Il était lié avec Clément Marot, Mellin de Saint-Gellais, etc. La traduction en vers des emblêmes d'Alciat est de lui. Sans doute il avait le mérite d'une vaste érudition pour avoir été si estimé des plus beaux esprits de son temps; mais, sans compter son plat mystère de la nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ, il a composé tant d'ouvrages pitoyables, selon la liste qu'en donne le P. Niceron, qu'on ne saurait lui accorder un autre mérite: aussi n'en parlons-nous que pour continuer la chaîne des idées et du goût des peuples dans les divers âges de la littérature moderne.
LE SECOND ENFER
D'ETIENNE DOLET,
NATIF D'ORLÉANS,
Qui sont certaines compositions faictes par lui mesme sur la justification de son emprisonnement. A Lyon, 1544, in-16. Réimprimé in-8 en 1 vol., à Paris, chez Tastu, 1830; Techener, éditeur, et tiré à cent vingt exemplaires seulement.
(1544—1830.)
Étienne Dolet, savant imprimeur de Lyon, naquit en 1500, à Orléans, de parens riches et distingués. Sans être athée, comme on le disait, sans être même précisément hérétique, il se fit, par la liberté de ses discours et surtout par son goût pour la critique sévère, de si grands ennemis, qu'il devint la victime des théologiens de son temps et fut brûlé vif, à Paris, dans la place Maubert, le 3 août 1546. Son livre du Second Enfer est d'une excessive rareté, des deux éditions originales. La bibliothèque royale n'en possède aucun exemplaire. La Mazarine n'en a qu'un seul de l'édition de Paris, in-16, contenant 52 feuillets non paginés. Un amateur distingué, M. le comte de Ganay, s'en est procuré un de l'édition de Lyon, laquelle est paginée et d'un format plus élégant, également in-16. C'est sur ces deux exemplaires qu'a été faite la belle réimpression de 1830 qui déjà n'est plus commune dans le commerce. Le Second Enfer réimprimé renferme: 1o des épîtres en vers adressées par l'auteur à ses meilleurs amis, au roi François Ier, à M. le duc d'Orléans (Louis XII), à la reine Marguerite de Navarre, au cardinal de Tournon, au cardinal de Lorraine, à la duchesse d'Estampes, au parlement de Paris, aux chefs de la justice de Lyon; 2o la traduction du dialogue attribué par les uns à Platon, par les autres à Eschine, qui a pour titre Axiochus et pour interlocuteurs Socrate, Clinias et Axiochus; et la traduction d'un autre dialogue de Platon intitulé Hipparchus ou de la convoitise de l'Homme touchant la lucrative; 3o un cantique en vers composé pendant que Dolet était sous les verrous de la Conciergerie, sur sa désolation et sa consolation. On a peine à imaginer, après avoir lu la traduction de l'Axiochus, comment des juges purent être assez stupidement barbares pour condamner Dolet au plus affreux des supplices à cette occasion. Socrate, dans cet entretien, entreprend de rassurer Axiochus contre la crainte de la mort, et dans ce but il ne lui fait pas seulement l'exposé des misères de la vie humaine dans les diverses conditions, il oppose à ce tableau tout moral la certitude de l'immortalité de l'ame et l'espoir d'une éternité bienheureuse fondé sur la pratique des vertus. Il est vrai que, dans un certain passage, Socrate rapporte une raison de mépriser la mort, plus subtile que sensée: «La mort n'est rien encore avant de frapper, dit-il, et quand elle a frappé ce n'est plus rien, puisque son sujet n'a plus de sentiment.» Mais d'abord Socrate ne donne pas cette raison de son fonds; il la tire d'un certain Prodicus, et ne s'y arrête guère, pour passer sur-le-champ aux espérances de la philosophie religieuse; ensuite, Socrate ou Prodicus, Platon ou Eschine ne sont pas Étienne Dolet. Voilà cependant pour quel motif apparent Dolet fut brûlé vif comme athée, relaps, à la grande joie du peuple! C'est un crime judiciaire ineffaçable et honteux pour la mémoire du prince qui l'a souffert. Mais Dolet méprisait les arguties de la scolastique; il était fatigué des mots et allait droit aux choses; il aimait passionnément Cicéron et Platon, et beaucoup plus que Pierre Lombard, que Scot, qu'Angelus Odonus, l'anticicéronien; il entrevoyait la prochaine émancipation des esprits et la favorisait; enfin il était sincère, pauvre et hardi: pouvait-il échapper? c'est ce que fait admirablement ressortir l'auteur anonyme d'un avant-propos aussi chaleureusement écrit que bien pensé, intitulé: Réhabilitation, dont notre réimpression est enrichie. On ne saurait lire cette courte introduction sans être profondément ému. Gardons-nous de la croire inutile aujourd'hui. La pitié pour de tels malheurs sera toujours de saison, car il y aura toujours des hypocrites, des bourreaux et un peuple pour les applaudir. La prose d'Étienne Dolet vaut mieux que ses vers, sans offrir pourtant le mordant de celle de Henri Étienne; la grace naïve et simple du style d'Amyot, ni la pittoresque vivacité du langage de Montaigne; mais la hauteur des idées, la noblesse des sentimens, le pathétique de la situation rachètent, dans ces vers, l'incorrection et le prosaïsme. On en peut juger par les citations suivantes:
Quand on m'aura ou bruslé ou pendu,
Mis sur la roue, et en quartiers fendu,
Qu'en sera-t-il! ce sera un corps mort!
Las! toutefois, n'aurait-on nul remord?
Ung homme est-il de valeur si petite,
Sitôt muni de science et vertu,
Pour estre, ainsi qu'une paille ou festu,
Anihilé? Fait-on si peu de compte
D'ung noble esprit qui mainte aultre surmonte? etc., etc.
Et ailleurs:
O que vertu a de puissance!
O que fortune est imbécille!
O comme vertu la mutile!
Vertu n'est jamais inutile,
Les effets en sont évidens;
Ne plaignez doncq mes accidens,
Amys, doulcement je les porte,
Car vertu toujours me conforte.
Finissons par ces deux vers qu'il adressait aux Français et dirigeait contre la Sorbonne qui voulait détruire l'imprimerie:
C'est assez vescu en tenebres!
Acquérir fault l'intelligence.
Une des devises de Dolet était celle-ci: Durior est spectatæ virtutis quam incognitæ conditio. (La condition de la vertu est plus dure aperçue qu'ignorée.)
MARGUERITES
DE LA
MARGUERITE DES PRINCESSES,
TRÈS ILLUSTRE ROYNE DE NAVARRE.
A Lyon, par Jean de Tournes, M.D.XLVII. 2 vol. in-8.
(1546—47.)
Ces perles sont le recueil complet des Œuvres poétiques de la belle, sensible et spirituelle Marguerite de Valois, sœur chérie de François Ier; plus connue dans le monde littéraire et galant, par les contes imités de Boccace, dits l'Heptaméron. Cette aimable princesse, née en 1492, veuve du connétable duc d'Alençon, en 1525, peu après la catastrophe de Pavie, alla consoler son auguste frère dans sa prison de Madrid, fut ensuite remariée par lui, en 1527, à Henri d'Albret, roi de Navarre, et mourut à 57 ans, dans le Bigorre, le 2 décembre 1549, vingt mois et deux jours après ce frère qu'elle avait tant aimé, avec lequel elle avait tant de rapports de caractère, de goûts et de sentimens. Quelque mérite qu'on puisse trouver à ses écrits, il faut convenir que son plus bel ouvrage fut cette Jeanne d'Albret, mère de notre Henri IV, à qui la France doit son meilleur roi, et l'humanité, le modèle, peut-être, de tous les rois. Nous rapporterons ici les différentes pièces de son trésor poétique, dans l'ordre selon lequel son écuyer, valet de chambre, Simon Sylvius, dit de la Haye, les a rangées, après avoir obtenu, pour leur publication, un privilége du parlement de Bordeaux, signé du président de Pontac, le 29 mars 1546.
1o. Le miroir de l'ame pécheresse, poème que la Sorbonne censura d'abord comme contenant des propositions qui se rapprochaient des sentimens des réformateurs. Il faut bien avoir des yeux de docteur pour découvrir des propositions mal sonnantes dans ce petit ouvrage où l'on retrouve sainte Thérèse plutôt que Calvin; qui respire la pénitence et le plus tendre amour de Dieu; dans lequel, enfin, la présence réelle n'est pas seulement professée par ces vers:
«Me consolant par la réception
»De vostre corps très digne et sacré sang;»
mais encore où le sont, en mille endroits, les dogmes enseignés par l'Église, et qui n'est, à proprement parler, qu'une paraphrase de divers passages de l'Écriture sainte; témoin ce qui suit:
... Pareillement espouse me clamez
En ce lieu-là, montrant que vous m'aimez
Et m'appelez par vraie amour jalouse
Vostre colombe aussi et votre espouse.
Parquoy direz par amoureuse foy
Qu'à vous je suis et vous estes à moy.
Vous me nommez amye, espouse et belle;
Si je le suis, vous m'avez faite telle;
Las! vous plaist-il tels noms me départir?
Dignes ils sont de faire un cœur partir,
Mourir, brusler, par amour importable, etc., etc.
Ce ton d'ascétisme passionné continue jusqu'à la fin; certes il y a loin de là aux emportemens de l'invective luthérienne, aux sarcasmes de l'ironie calviniste; mais quoi! plutôt que de ne pas trouver de matière à disputes, les docteurs en verraient sur le dos d'un antiphonier. Il est bien vrai que Marguerite de Valois avait, dans l'origine, reçu avec faveur les premières semences de la réforme; ainsi l'avait fait presque toute la cour, ainsi la plupart des beaux-esprits du temps. Cette réforme avait alors de si belles paroles à la bouche, tant de justes plaintes à former, tant de science et d'esprit, un style et des discours si clairs, et partant si supérieurs aux arguties de la scolastique expirante, que beaucoup de gens de bonne foi, que les chrétiens le plus orthodoxes pouvaient s'y laisser prendre et qu'un grand nombre y fut pris. La reine de Navarre goûta donc mieux d'abord Clément Marot que Schnarholtzius, Théodore de Bèze que l'abbé de Saint-Victor Lyset, Érasme que Pfeffercorn, André de Hutten que Gratius Ortuinus, etc. Le beau crime! François Ier lui-même en fut dans ce temps-là complice; mais, plus tard, quand le monde s'ébranla au nom de ces pacifiques évangélistes; quand on vit de toutes parts l'Eglise insultée, ses ministres menacés dans leurs biens et dans leurs personnes, le glaive tiré jusque sur la tête des princes et du pontife, et de téméraires novateurs soutenant, au nom de la raison, d'autres dogmes sacrés, avec des bûchers et des brigandages, les ames droites et honnêtes, les esprits sages et prévoyans, pour la plupart, s'arrêtèrent. Marguerite de Valois, des premières, fut de ce nombre, et dans tout état de cause, à quelque date de sa vie qu'il faille rapporter son Miroir de l'ame pécheresse, on ne saurait rien voir dans ce poème que de religieux et d'édifiant.
2o. Discord estant en l'homme par la contrariété de l'esprit et de la chair, et paix par vie spirituelle. Plus dévotieux que poétique.
3o. Oraison de l'ame fidèle a son seigneur Dieu. Elle est beaucoup trop longue. En général la diffusion est le défaut de la Marguerite des Marguerites. Cependant le début de son oraison a de la majesté:
Seigneur duquel le siége sont les cieux,
Le marchepied, la terre et ces bas lieux,
Qui, en tes bras, enclos le firmament,
Qui est toujours nouveau, antique et vieux,
Rien n'est caché au regard de tes yeux;
Au fond du roc tu vois le diamant,
Au fond d'enfer ton juste jugement,
Au fond du ciel ta majesté reluire,
Au fond du cœur le couvert pensement, etc., etc., etc.
Le dernier vers est plein de passion:
«Las! viens Jésus! car je languis d'amours!»
4o. Oraison de nostre seigneur Jésus-Christ. On voit que, dans l'ordonnance de son édition, La Haye a fait passer toutes les œuvres spirituelles avant toute pièce profane. Cette marche est probablement contraire en général à l'ordre chronologique.
5o. Comédie de la nativité de Jésus-Christ. Joseph et Marie, pour obéir à l'ordre d'Hérode, se rendent à Jérusalem. Arrivés à Bethléem, Marie se sent prise du mal d'enfant. Elle reçoit l'hospitalité dans une étable. Joseph va chercher à la ville ce qui est nécessaire. Pendant ce temps-là, Marie, assistée de Dieu et des anges, accouche d'un fils au milieu d'un concert céleste de louanges et de bénédictions. Joseph revient, trouve Marie mère d'un enfant adorable; il l'adore. Viennent trois bergers et trois bergères qui en font autant. Satan, attiré par ces adorations et ces cantiques, vient voir de quoi il s'agit et entre en grande fureur. Il fait de la métaphysique pour détourner les bergers de leur adoration; mais Dieu paraît, toujours avec un chœur d'anges, qui fait taire Satan, et la comédie finit.
6o. Comédie de l'adoration des trois rois a Jésus-Christ. Dieu le père ouvre la scène: il commande à Philosophie, Tribulation, Inspiration et Intelligence divine d'aller chercher les trois rois Balthasar, Melchior et Gaspard pour qu'ils viennent adorer l'enfant Jésus nouveau-né. Il ordonne aussi à ses anges d'envoyer aux trois princes une étoile pour les guider. Aussitôt dit, aussitôt fait. Les trois rois paraissent, cherchent l'enfant, sont quelque peu détournés par Hérode qui cherche aussi l'enfant avec ses docteurs pour le faire mourir; mais Dieu pare à tout inconvénient. Les trois rois trouvent celui qu'ils cherchaient et l'adorent pendant que les anges font chorus. Tout cela est d'une naïveté de diction presque ridicule. Il y a des choses qu'il faut laisser où elles sont, de peur de les gâter en les touchant.
7o. Comédie des innocens. On voit du moins une pensée dramatique dans cette pièce et même une pensée de génie. Hérode a commandé le meurtre de tous les enfans nouveau-nés, de peur de laisser vivre celui que les prophètes ont annoncé comme devant régner à Jérusalem. Dieu sait bien garantir son fils en le faisant emporter en Égypte par Joseph son père putatif et Marie sa mère immaculée. Le théâtre se remplit de mères avec leurs petits enfans. La nourrice du fils d'Hérode, par l'effet d'une méprise, obéit à la loi commune, ne se doutant, non plus que personne, de l'objet de cette réunion de tous les petits enfans de la Judée. Arrivent les soldats conduits par un farouche capitaine. Le signal est donné de tuer toutes ces innocentes créatures. Cris, lamentations, supplications des mères. La nourrice du petit Hérode a beau crier que son nourrisson est le fils du roi; la soldatesque a commencé, elle n'écoute rien, et l'enfant d'Hérode est massacré, quand Hérode tout d'un coup paraît triomphant. La nourrice court à lui et l'informe en pleurant de la fatale méprise. Alors le monstre entre dans un furieux désespoir, et Rachel met le comble à sa rage désespérée en lui apprenant que l'enfant Jésus est sauvé. Cependant les anges se réjouissent et chantent des cantiques au plus haut des cieux. Cette comédie est infiniment supérieure aux autres.
8o. Comédie du désert. Dieu subvient, dans le désert, aux besoins de Joseph, de Marie et de l'enfant Jésus, en leur envoyant Contemplation, Mémoire et Consolation, escortées d'anges en nombre suffisant. Tout se passe en saints discours, fort ennuyeux, il faut bien le dire: c'est la plus triste comédie de Marguerite.
9o. Le Triomphe de l'Agneau. C'est la victoire remportée par le Messie sur le péché originel. L'ouvrage est d'une longueur et d'une fadeur insupportables.
10o. Complainte d'un Prisonnier. On sent que le Prisonnier n'est autre que François Ier. La complainte est touchante, mais n'est pas plus poétique pour cela.
11o. Chansons spirituelles. La première fut composée pendant la dernière maladie du roi, Marguerite étant malade de son côté. Elle respire le plus vrai sentiment et une douce piété; elle s'adresse à Dieu:
Las! celui que vous aimez tant
Est détenu par maladie
Qui rend son peuple mal content,
Et moi envers vous si hardie.
Puisqu'il vous plaist lui faire boire
Votre calice de douleur,
Donnez à nature victoire
Sur son mal et nostre malheur!
Je regarde de tous costés
Pour voir s'il n'arrive personne,
Priant sans cesse n'en doutez
Dieu, que santé à mon roi donne, etc., etc.
La seconde chanson est faite après la mort du roi:
Las! tant malheureuse je suis
Que mon malheur dire ne puis
Sinon qu'il est sans espérance.
Désespoir est déjà à l'huis
Pour me jeter au fond du puits
Où n'a d'en saillir l'espérance, etc., etc.
Autre Chanson:
Je n'ay plus ni père, ni mère,
Ni sœur, ni frère,
Si non Dieu auquel j'espère, etc., etc.
12o. L'histoire des satyres et nymphes de Diane. Ce petit poème a de l'agrément. Les faunes et les satyres y courent après les nymphes de Diane que le son des hautbois a imprudemment attirées près d'eux. Au moment de les atteindre, ils sont déçus dans leurs amoureux transports, et voient changer en saules cette troupe fugitive, à la prière d'une nymphe aimée de la chaste déesse. Moralité qui enseigne aux jeunes filles à fuir les plaisirs les plus innocens quand ils leur sont offerts par des hommes.
13o. Épistre au roi son frère, renfermant des vœux et des prières pour sa prospérité.
14o. Autre épistre de la mesme au mesme, en lui envoyant un David pour ses étrennes. David y est proposé au roi comme modèle.
15o. Réponse du roi a sa sœur, en lui envoyant une saincte Catherine pour ses étrennes. François Ier y promet assistance à sa sœur, sans doute au sujet de la Navarre que Charles-Quint retenait malgré le traité de Noyon de 1519.
16o. Autre épistre de la reine de Navarre au roi, pour le complimenter du ravitaillement de Landrecy, en 1543; action brillante pour François qui commandait en personne une armée opposée à Charles-Quint. La lettre finit par ces vers:
«De tous mes maulx reçeus auparavant
»Je n'en sens plus, car mon roy est vivant.»
17o. Épistre de la reine de Navarre au roi pour le féliciter de ce que ses sentimens se tournent vers la dévotion.
18o. Épistre de la même au roi de Navarre, Henri d'Albret, son deuxième mari, pendant une maladie qui le retenait au lit.
«Sera de cœur un Te Deum chanté,
Le suppliant à vous et nous donner
Grace et santé pour plus n'abandonner
Celle qui veult, mesmes en paradis,
Estre avec vous, et plus ne vous en dis.»
19o. Les quatre dames et les quatre gentilshommes. La première dame est aimée et ne veut pas aimer à cause des tourmens dont l'amour est cause. Elle cherche à éloigner son amant, mais ses exhortations sont annulées par ces trois derniers vers qui sont bien jolis:
Or n'esperez de me voir désormais;
Car, pour la fin, je vous jure et promets
Qu'autre que vous je n'aimerai jamais.
La deuxième dame aime un trompeur; elle se lamente; toutefois elle forme le dessein de mourir plutôt que de renoncer à sa passion. La troisième dame, toute fidèle, cherche à guérir son jaloux amant de ses soupçons, et lui tient des discours, à cette fin, les plus tendres et les plus délicats du monde. La pièce est charmante et fort bien écrite pour le temps. La quatrième dame se répand en pleurs et gémissemens au sujet de l'abandon d'un perfide inconstant. Il y a trop de ressemblance entre ce quatrième cas et le deuxième. Passons aux quatre gentilshommes. Le premier, à force de respecter sa dame et de n'oser lui déclarer ses feux, s'en va mourir consumé. Enfin, au moment de mourir, il se déclare, le pauvre gentilhomme; mais il est bien tard. Le deuxième gentilhomme, favorisé de sa dame, en est si follement joyeux qu'il ne se peut tenir de conter son bonheur à sa belle avec toutes circonstances d'elle bien connues. S'il ne le conte pas à d'autres, il n'y a point de mal. Troisième gentilhomme. C'est un martyr qui trépasse des rigueurs de sa dame et veut au moins lui faire pitié avant son trépassement. Son cas est en effet pitoyable. Le quatrième et dernier gentilhomme fait à sa dame une déclaration d'amour en bonne et due forme; il en espère peu en ce monde vu la grande vertu d'icelle dame, mais il se rabat sur l'idée de la tenir embrassée en paradis. Voilà un amoureux qui sait attendre; Dieu veuille que tout lui vienne à point.
20o. La comédie. Deux Filles, deux Mariées, la Vieille, le Vieillard et les quatre Hommes. La scène s'ouvre par un dialogue entre deux Filles rieuses. La première parle contre l'amour, qui, dit-elle, rend esclave. La deuxième est d'un avis contraire et soutient que la liberté sans amour n'est bonne à rien. La dispute continue sur ce ton sans s'échauffer ni échauffer personne. Paraissent, à l'autre coin du théâtre, deux Mariées pleureuses: l'une se plaint d'être maltraitée de son mari; l'autre se dit plus malheureuse, étant jalouse avec sujet de l'être. Les deux couples s'abordent et se questionnent les uns les autres sur leurs rires et leurs doléances. Survient fort à point, pour juger, une Vieille qui a résisté à l'amour durant vingt ans, puis qui l'a servi vingt ans, après quoi elle a pleuré soixante ans son ami qu'elle a perdu. La Vieille a donc cent ans de compte fait et de l'expérience à proportion. Aussi la première Mariée, en la voyant, s'écrie-t-elle:
«Voilà une dame authentique!
»Quel habit! quel port! quel visage!»
La deuxième Mariée répond:
«Hélas! ma sœur, qu'elle est antique!»
Et les deux Filles de s'écrier à leur tour:
«Voilà une dame authentique!»
La consultation se fait: disons en résumé que la Vieille conseille à la première Mariée de se consoler des boutades de son mari avec un bel oiseau, sans dire quel oiseau; à la jalouse de prendre son infidèle comme il vient et quand il vient; vu qu'un infidèle est fort, et qu'un mari fort vaut mieux qu'un mari mort. A l'égard des deux Filles, la Vieille prophétise, à celle qui paraît sans souci, qu'elle aimera trop, et à celle qui a plaidé pour l'amour, qu'elle se repentira de sa trop grande facilité. Personne jusqu'ici n'est content des discours de la Vieille, mais sitôt qu'à l'arrivée des quatre Hommes elle conseille aux quatre femmes de danser avec eux, tout le monde devient content; la danse commence et la comédie finit; comédie, non, mais causerie souvent très spirituelle.
21o. Farce de Trop, Prou, Peu et Moins. Trop et Prou, après s'être annoncés au public en style énigmatique, se rencontrent, s'abordent, se confient leurs chagrins et voyagent ensemble. Ils voient venir à eux Peu et Moins qui sont d'une gaîté folle. Le dialogue s'établit entre eux, dialogue des plus plats, où l'on aperçoit que l'auteur veut montrer que pauvreté passe richesse. Cela est aisé à dire aux rois et reines.
22o. La coche (la voiture). Le poète ou la poète (car nous pouvons bien dire la poète au lieu du poète, puisque Marguerite dit la coche au lieu du coche), la poète donc avise trois charmantes dames dans une belle prairie, lesquelles menaient un moult grand deuil et contestaient entre elles à qui avait le pire sort et le plus d'honneur. Voici les termes du débat: La première dame souffre de n'être pas aimée de son amant autant qu'elle l'aime. La deuxième dame ne veut pas satisfaire son amant de peur d'être éloignée de ses deux amies, et ce combat entre l'amour et l'amitié la tue. La troisième dame serait heureuse avec son amant adorable et adoré, mais elle souffre tant des douleurs de la première et de la seconde dame, que son propre bonheur s'en évanouit. Là dessus, la poète, interpellée de déclarer laquelle des trois dames mène le pire deuil avec le plus d'honneur, se récuse, et l'on convient d'en référer au roi François Ier, non pas sans doute en son conseil d'État, mais en sa cour d'amours. Voilà nos dolentes embarquées dans la coche pour aller trouver Sa Majesté. Le poème finit avant que le roi soit informé. A défaut de décision royale, nous décidons que, des trois dolentes, la première est la seule malheureuse, et que les deux autres sont deux sottes. L'ouvrage est orné de jolies vignettes en bois.
23o. l'Umbre. Ingénieux et plein de passion. Marguerite, se comparant à l'ombre et son ami au corps, représente la plus intime et la plus parfaite union amoureuse.
24o. La mort et la résurrection d'amour. Galanterie trop alambiquée.
25o. Chansons.
26o. Adieux des dames de la reine de Navarre à la princesse sa fille. On y voit en vers les adieux de mesdames de Grammont d'Artigaloube, de la Benestaye, de Clermont, du Breuil, de Saint-Pather, de la reine, de la sénéchale et de la petite Françoise.
27o. Deux énigmes indéchiffrables.
LE TRESPAS,
OBSÈQUES ET ENTERREMENT
De très hault, très puissant et très magnanime François, par la grâce de Dieu, roy de France, très chrestien, premier de ce nom, prince clément, père des arts et sciences. Ensemble les deux Sermons funèbres prononcez esdites obséques, l'ung à Nostre Dame de Paris, l'aultre à Saint-Denis, en France. De l'imprimerie de Robert Estienne, imprimeur du roy, par commandement et privilége dudit seigneur. 1 vol. in-8 de 106 pages.
(1547.)
Du Verdier dit que cet opuscule est de Pierre Chastel ou du Châtel, évêque de Mâcon, dont Baluze a écrit la vie en latin, et le même qui fit l'oraison funèbre de François Ier. Pierre Chastel ne fut pas seulement éloquent et savant; il se signala par une douceur et une charité remarquables dans ces temps de violence en matière de religion. On ne peut oublier qu'il sauva une première fois, du bûcher, le malheureux Étienne Dolet, en récitant la parabole de l'enfant prodigue. Le Gallia christiana donne sur ce digne prélat les détails suivans: Il s'était élevé par son mérite, avait été fait évêque de Tulle en 1539, fut appelé au siége de Mâcon en 1544, siége qu'il occupa jusqu'en 1552. François Ier, qui aimait passionnément l'entretien des hommes lettrés, l'avait approché de sa personne en qualité de lecteur, d'aumônier et de bibliothécaire, et le recevait journellement à sa table. Il devint grand-aumônier, sous Henri II, en 1548, après la mort de Philippe de Cossé, évêque de Coutances. Nous pensons qu'on le suivra avec intérêt dans l'analyse que nous donnons de son récit et de ses deux discours funèbres.
«Le dernier jour de mars MDXLVII, ledict seigneur estant au chasteau de Rambouillet, aggravé de longue maladie qui se termina en flux de ventre, après avoir parlé à Monseigneur le Dauphin, son filz unique, et l'avoir instruict des affaires du royaume, luy avoir recommandé ses bons serviteurs et officiers, s'estre très dévotement accusé et quasi publiquement confessé de ses faultes et délicts, demandé et reçu tous ses derniers sacremens comme prince très chrestien qu'il estoit de nom et de faict: entre une et deux heures après-midi, rendit l'ame à Dieu. Le corps duquel demoura, pour ledict jour, en son lit ordinaire, jusques au lendemain vendredi matin qu'il fut délivré à ses médecins et chirurgiens pour estre ouvert et vuidé ainsi que l'on a coustume de faire en tel cas, etc., etc.» Le corps fut ensuite porté dans l'abbaye de Haulte-Bruyère, près Rambouillet, où il fut gardé jusqu'au 11 avril, puis transféré à Saint-Cloud, dans la maison de l'évêque de Paris (alors le cardinal du Bellay), où on le mit sur le lit de parade en grande pompe. L'effigie du roi défunt était dressée dans une salle voisine et les repas lui étaient servis par les grands officiers et officiers simples, chaque jour, comme si le monarque eût été vivant. Après onze jours, le corps fut mis dans la bière, et le grand deuil commença. La chapelle ardente dura jusqu'au 21 mai, jour où le corps fut amené à Nostre-Dame-des-Champs pour l'office solennel du cardinal de Meudon. Ce premier convoi fut très pompeux. On y voyait quarante archevêques ou évêques, les cardinaux de Ferrare, de Chastillon, d'Amboise, d'Annebault, d'Armagnac, de Meudon, de Lenoncourt, du Bellay, de Givry et de Tournon, ainsi que les princes du grand deuil, MM. d'Enghien, de Vendôme, de Montpensier, de Longueville et le marquis de Maine (Mayenne). Le 23 mai, dimanche, les obsèques furent criées dans Paris en grand cortége des officiers et magistrats de la ville, et le second convoi se rendit à Nostre-Dame-de-Paris, où il y eut office célébré par le cardinal du Bellay, et oraison funèbre de l'évêque de Mâcon. Dans ce convoi figurèrent les ambassadeurs du pape, de l'empereur, de l'Angleterre, de l'Écosse, de Venise, de Ferrare et de Mantoue, chacun d'eux conduit par un prélat à cheval. Le 24 mai, troisième convoi, de Nostre-Dame de Paris à l'abbaye de Saint-Denys. On marcha à pied jusqu'à Saint-Ladre, puis on monta à cheval jusqu'à la croix qui penche vers Saint-Denys; et là, le cardinal du Bellay remit le corps au cardinal de Bourbon, abbé de Saint-Denis. Même office que la veille, et l'évêque de Mâcon y acheva l'oraison funèbre, après quoi les cérémonies usitées pour l'enterrement terminèrent ces tristes solennités. M. de Sédan apporta, dans le caveau, l'enseigne de la garde des Suisses; M. de Chauvigny, celle des cent archers de la garde; M. le Sénéchal d'Agenois, celle d'autres cent archers de la garde; M. de Nançay, celle d'autres cent archers de la garde, répondant aux trois compagnies des gardes du corps françaises des rois Bourbons; M. de Lorges, celle des cent Écossais de la garde; M. de Canaples, celle des cent gentilshommes de la garde; et M. de Boisy, celle d'autres cent gentilshommes de la garde, dont chacun de ces seigneurs avait la charge. Enfin l'amiral cria: Le roi est mort, cri répété trois fois par le héraut d'armes. Il cria ensuite: Vive le roi Henri, deuxième de ce nom, cri encore trois fois répété, puis la bannière de France fut relevée par l'amiral, ainsi que les enseignes par les seigneurs qui en avaient la charge, et l'on se sépara. N'omettons pas que les obsèques des deux fils de François Ier, morts avant lui, se firent en même temps que les siennes.
Oraison funèbre.—Dans la première partie, prononcée le 23 mai, à Notre-Dame-de-Paris, l'orateur prend pour texte ce verset du Psalmiste: Humiliata est in pulvere anima nostra; conglutinatus in terra venter noster. Notre ame a été humiliée dans la poussière, et notre corps confondu avec la terre. Après un long exorde sur la vanité des grandeurs humaines et la brièveté de la vie, il entre dans son sujet, qui est de célébrer les vertus, les hauts faits, et surtout la pieuse mort du roi. Pierre Chastel commence son récit oratoire par de touchantes expressions de sa propre douleur. Il loue ensuite son héros de sa douceur envers ses serviteurs, de sa générosité envers ses ennemis, de la loyauté de son caractère, de sa modération dans la fortune prospère, comme de sa constance dans les revers, telle, dit-il, que l'on ne l'a jamais vu en la prospérité s'eslever, ni en adversité se rendre. Il relève également la solide érudition du roi, son goût éclairé pour les lettres et les arts; puis, parcourant toute la suite de ses actions militaires, il tire un heureux parti de sa défaite et de sa captivité de Pavie, et, dans l'impossibilité de montrer des victoires constantes, puisque François Ier fut plus souvent vaincu que vainqueur, il le compare à Fabius Maximus, en disant qu'il fut le bouclier de la France encore plus que Fabius ne l'avoit esté de Rome. Mais c'est au tableau des derniers momens du roi que l'orateur s'étend et triomphe. Sa communion, onze jours avant sa mort, si courageuse et si édifiante, le noble et public aveu qu'il fit de ses fautes, les trois bénédictions qu'il donna au Dauphin dans le cours de ces onze cruelles journées, les conseils judicieux qui précédèrent ces bénédictions, la dernière et fatale opération qu'il subit deux jours avant d'expirer, ses adieux à ses serviteurs, son ardeur de se réunir à Dieu par la mort, et enfin l'instant suprême qui mit fin à sa brillante carrière, fournissent au panégyriste sacré des mouvemens et une péroraison très pathétiques. «Enfin, s'écrie l'évêque de Mâcon, avec bien grand'peine, il dict pour la dernière fois: Jésus! et se retournant devers nous, il nous dict, ainsy qu'il put dire, qu'il avoit prononcé le nom de Jésus. Hélas! il me semble que j'aye encores résonnant en mes oreilles le son de sa voix mourante et languissante, qui disoit: je l'ay dict, je l'ay dict Jésus! et après la parolle et la veue perdue, il fit certains signes de la croix sur son lict..... sur quoy il rendist l'esperit à Dieu.—O royaume de France chrestien et catholique destitué de sa glorieuse et fructueuse vie: peuple, noblesse et justice de France, desquels il a continué l'amour et la mémoire jusques à la mort: ministres de l'Eglise catholique qu'il a tenus et défendus en l'authorité de l'ordre hiérarchique de l'église militante, ne debvez-vous avoir perpétuelle mémoire et prier continuellement pour luy? Eglise triomphante, saincts et sainctes, apostres, évangélistes, prophètes, martyrs, et vous, glorieuse mère de Dieu, desquels il a soutenu, observé, honoré la vénération, priez, intercédez pour luy! et vous, Seigneur Jésus-Christ..., méditateur..., recevez l'ame de ce sang royal, et présentez à vostre père cette conqueste de vostre croix! Amen.» La seconde partie a moins de chaleur. La matière prêtait moins à l'éloquence. Ici l'orateur prend pour texte le verset du psaume 43: Exurge, Domine, adjuva nos et redime nos propter nomen tuum. Il quitte le ton de la douleur, se la reproche comme une impiété, et ne veut plus considérer, dans la mort du roi, que son triomphe éternel. Suivent de longs développemens de cette pensée pieuse, que la vie est un danger ou même un malheur, et qu'une mort sainte est le vrai bonheur de l'homme. Tout le sermon (car ce dernier discours est un sermon plutôt qu'une oraison funèbre) roule sur cette seule pensée. L'orateur épuisé ne se soutient qu'à force de citations sacrées; j'en ai compté 115, dont plusieurs tiennent toute une page, en sorte que cette seconde partie n'est guère qu'un long texte traduit. Mais cela même était fort du goût du temps et prouve beaucoup de science théologique et de puissance de mémoire. Pierre du Chastel n'était pas seulement un homme vertueux, éloquent et savant; il eut encore toute la prudence d'un fin politique dans la grande guerre de l'Église contre la réforme, et usa, dans l'occasion, de sages tempéramens. Ainsi, quand la Faculté de Paris condamna la fameuse Bible dite de Léon de Juda, imprimée par Robert Étienne, en 1545, avec les notes de Vatable, il défendit cet important travail, appuyé de l'autorité des docteurs de Salamanque qui l'avaient fait réimprimer, et ne voulut pas que les lettres sacrées et profanes fussent compromises par la flétrissure de si savans hommes.
LA SAULSAYE,
ÉGLOGUE DE LA VIE SOLITAIRE.
A Lyon, par Jean de Tournes, 1547, 1 vol. in-8, fig. en bois, réimprimé in-8, avec les figures, à 25 exempl., dont 20 seulement sur papier vélin, le 16 mars 1829. A Aix, en Provence, par Pontier, fils aîné.
(1547-1829.)
Si l'on s'en rapporte au nouvel éditeur de cette églogue, elle est due à Maurice de Sève ou Scève, descendant de l'ancienne maison des marquis de Sceva, qui vint s'établir, du Piémont, dans le Lyonnais, au XVIe siècle. Un amour malheureux, sans doute, dicta cette complainte; car c'est une complainte dialoguée plutôt qu'une bergerie, encore que les interlocuteurs Antire et Philerme soient des bergers. Le pauvre Philerme a quitté, Dieu sait pourquoi, sa maîtresse Doris qui le tenait en liesse et contentement, et s'est attaché à la cruelle Belline qui, par ses rigueurs, le fait mourir à petit feu. Vainement il se voue à toutes les fontaines magiques d'Argire et de Selemnon (Célemnus) qui font oublier l'objet aimé; il boit en vain de ses boucs l'urine puante—entremeslée avec nerte odorante (ce qui, par parenthèse, est un fort vilain remède); son ardeur et son tourment ne font qu'augmenter. Il essaie de la solitude et va s'égarant, tantôt sur les bords où le Rhône et la Saône marient leurs ondes, tantôt dans une saulsaye voisine émaillée de fleurs. Quelquefois il s'amuse à voir du ciel les mouvemens divers, et le discours de la lune croissante;—s'elle sera proffitable ou nuisante. D'autres fois il dort et fait fort bien, car le sommeil adoucit tous les maux; mais, au sein de la contemplation, sur les rives fleuries, au dormir, au réveil, toujours son cœur est déchiré. Antire ne sait que faire à cela; cependant il discourt et se met à raconter à son ami l'histoire suivante pour l'éloigner de sa saulsaye chérie. Un jour des faunes et des sylvains se délassaient à jouer de la flûte en ce lieu. De jeunes nymphes les entendirent et s'approchèrent. Les flûteurs leur proposèrent de danser; elles le voulurent bien. O faiblesse imprudente! voilà ces faunes et ces sylvains effrontés qui forment des entreprises téméraires; les nymphes n'eurent que le temps de fuir vers la Saône et d'invoquer le dieu Arar qui les transforma en saules. Depuis ce jour, ceux qui fréquentent cette saulsaye funeste se consument en vœux impuissans. Philerme, là dessus, demande conseil à Antire. Antire lui conseille d'acquérir de grands biens. Philerme répond que les plus riches ne sont pas les moins amoureux. Antire persiste à détourner son ami de la vie solitaire, et lui fait un triste tableau de la solitude au milieu de la glace et des tempêtes de l'hiver, alors que la nature semble devoir mourir. Philerme oppose à ce tableau celui des mécomptes de la vie du monde au milieu des cités. Ce plaidoyer contradictoire dure ainsi trop long-temps, après quoi l'amant malheureux y met un terme par un éloge de la vie pastorale qui n'est pas sans trace, et qui finit par cette conclusion imitée de Virgile:
Quant à toy ceste nuict dormiras
Avecques moy et demain t'en iras.
Prends le bissac et la bouteille ensemble,
Et puis irons dormir si bon te semble:
Car la nuict vient qui desja nous encombre.
Voy tout autour le Daulphiné à l'ombre
Pour le soleil qui de là la rivière
S'en va coucher oultre le mont Fourvière, etc.
O Théocrite! ce n'est pas là votre idylle de l'Enchanteresse: Lune vénérable, racontez mes amours, etc., etc.
LES DISCOURS FANTASTIQUES
DE
JUSTIN TONNELIER;
Composés en italien par Jean-Baptiste Gelli, académicien florentin, et nouvellement traduits en français par C. D. K. P. (Claude de Kerquifinen, Parisien). 1 vol in-8 de 348 pages. A Lyon, à la Salamandre. M.D.LXVI.
(1548-1566.)
L'édition originale de ces dialogues censurés parut in-8o, à Florence, en 1548, comme le dit M. Brunet, et non en 1549, ainsi que le prétend l'abbé Ladvocat. Elle porte le titre de Capricci del Bottaio. Jean-Baptiste Gelli ou Gello, auteur de cet ouvrage et de plusieurs autres, entre lesquels on distingue la Circé, était un cordonnier de Florence d'un esprit supérieur, qui, sans jamais quitter son métier, fut reçu, vers l'année 1540, membre de l'académie florentine degli umidi, et mourut en 1563. Les bibliographes s'accordent à regarder le sieur de Kerquifinen comme le traducteur de ces caprices; mais oserai-je énoncer une opinion nouvelle à cet égard? le vrai nom du traducteur est autre. Il faut en chercher un qui convienne mieux à un Parisien que celui de Kerquifinen, lequel est Breton. Ne serait-ce pas ce même Denys Sauvage, traducteur de la Circé, caché alors sous le nom du sieur du Parc, Champenois, qui serait l'interprète du tonnelier? nous le pensons sans l'affirmer. Quoi qu'il en soit, ces dialogues entre le tonnelier Justin et son ame sont au nombre de dix. Gello raconte que Justin, dans sa vieillesse, s'entretenant tout haut et sans réserve avec lui-même, fournit à son insu l'occasion à maître Bindo, notaire, de surprendre ses secrets et de les transcrire; et que lui, Gello, les a publiés sur une copie tombée, par hasard, entre ses mains. Voilà bien des précautions pour un livre de morale et de métaphysique. La raison s'en verra dans l'exposé du livre.