VINGT-DEUX FARCES ET SOTTIES
De l'an 1480 à l'an 1613-1632; tirées de la Collection de divers ouvrages anciens, par Pierre-Siméon Caron; et du Recueil de Farces gothiques, publié par M. Crozet, libraire.
(De l'an 1480 à l'an 1613—1622—1798—1806-13-28.)
Entre la Farce de Pathelin, la meilleure, la plus ancienne de toutes les pièces de ce genre, pièce que l'on s'obstine à croire anonyme, quoique M. de la Vallière l'ait attribuée à Pierre Blanchet[52], et la Farce de Gauthier Garguille et de Perrine sa femme, également anonyme, l'une des dernières et des plus cyniques de ce graveleux répertoire, se place une innombrable quantité de ces opuscules comiques, dont à peine cinquante nous avaient été conservés. Nous nous bornerons à donner l'extrait de quelques uns, en choisissant soit les plus piquans, soit ceux que MM. de la Vallière, Beauchamps et Parfait n'ont point analysés. Tout légers que paraissent ces titres des Enfans Sans Soucy, les dédaigner serait injuste; ils ont leur importance dans l'histoire de notre théâtre aussi bien que dans celle de nos mœurs; si bien que Gratian du Pont, dans son Art de la Rhétorique, ne craint pas d'en assigner les règles, en disant que la Farce ne doit pas avoir plus de 500 vers. Nos comédies en un acte sont évidemment dérivées de ces productions récréatives, historiques, facétieuses, enfarinées, etc., dont le domaine s'est partagé, vers 1613, entre nos théâtres et les tréteaux; et il faut remarquer que, de toutes les espèces de drames, c'est la seule qui ait eu des succès constamment progressifs, depuis 1474 environ, époque de sa naissance, où ses triomphes souvent sont marqués par de véritables chefs-d'œuvre de naturel, de malice et de gaîté.
1. Farce nouvelle et récréative du médecin qui guarist de toutes sortes de maladies et de plusieurs aultres: aussi faict le nés a l'enfant d'une femme grosse, et apprend a deviner: c'est à sçavoir quatre personnages: Le Médecin, le Boiteux, le Mary, la Femme. Cette farce grossière a fourni à La Fontaine l'idée de son joli conte du Faiseur d'oreilles; mais ici ce n'est pas l'oreille que l'ouvrier fait à l'enfant de la femme grosse, c'est le nez. Il y a bien d'autres différences entre les deux ouvrages.
2. Farce de Colin, fils de Thénot le maire, qui revient de la guerre de Naples, et ameine un pélerin prisonnier, pensant que ce feust un turc. A quatre personnages, assavoir: Thénot, la Femme, Colin, le Pélerin. Colin, fils de Thénot, revient de Naples où il n'a pas fait d'autres prouesses que de s'enfuir et d'arrêter un pélerin endormi. Dans son voyage il pille la maison d'une pauvre paysanne qui vient se plaindre à Thénot, père, magistrat du lieu. Thénot fait mine d'interroger son fils, qui fait mine, de son côté, de ne rien entendre à la plainte et se perd en récits de l'expédition de Naples. Ce quiproquo entre la plaignante, le juge et Colin, rappelle une des meilleures scènes de la farce de Pathelin, et fait tout le comique de la pièce, dont le dénouement est le renvoi de la plaignante sans justice et le mariage de Colin avec la fille de Gauthier Garguille. Évidemment l'auteur a eu l'intention de ridiculiser les justices de village.
3. Farce nouvelle de deux savetiers, l'un pauvre et l'autre riche; le riche est marri de ce qu'il veoid le pauvre rire et se resjouir, et perd cent escus et sa robe que le pauvre gaigne. A trois personnages, c'est à sçavoir: Le Pauvre, le Riche et le Juge. La scène s'ouvre par les chants joyeux du pauvre: Hay, hay, avant Jean de Nivelle,—Jean de Nivelle a des houzeaux,—le roi n'en a pas de si beaux, etc., etc. Le riche s'étonne de rencontrer tant de gaîté dans la pauvreté. Suit un dialogue entre le pauvre et le riche sur les avantages de la médiocrité pour le bonheur, dialogue plein d'agrément et de raison. Jusqu'ici l'auteur est dans la bonne voie, et c'est le sujet de la jolie fable du Savetier et du Financier: mais bientôt il dévie. Son pauvre savetier se laisse persuader d'aller demander à Dieu 100 écus au pied d'un autel. Le savetier riche se cache derrière l'autel et marchande, au nom de Dieu, avec le pauvre, d'abord pour 60 écus, puis pour 90; puis il lui en offre 99, dans l'espoir que le pauvre ne voudra rien démordre de ses 100 écus. Cependant le pauvre prend les 99 écus et s'enfuit, aux grands regrets du riche qui lui crie: «Despéche! rends-moi mes écus!» Le pauvre ne veut rien rendre. Un débat s'élève. Il faut aller trouver le juge en sa cour. Mais le pauvre n'a point de robe pour se rendre au plaids; le riche lui en prête une. Arrivés tous deux devant le Juge, le Riche forme sa plainte en termes si confus et le pauvre se défend si naïvement, que le Juge condamne le Riche. Alors le Pauvre, joignant l'ironie à la fourberie (encore une imitation de Pathelin), dit au Riche: «Hay, génin, hay, pauvre cornard!—J'ay ta robe et ton argent;—mais est-elle point retournée?—Non payé suis de ma journée, etc., etc.—Pardonnez-nous, jeunes et vieux;—une autre fois nous ferons mieulx.»
4. Farce nouvelle des femmes qui ayment mieux suivre Folconduit et vivre a leur plaisir que d'apprendre aucune bonne science. A quatre personnages, c'est à sçavoir: Le Maître, Folconduit, Promptitude, Tardive à bien faire. Le Maître fait un appel aux femmes pour leur apprendre à bien vivre. Promptitude et Tardive se rendent chez lui avec Folconduit. Le Maître leur propose toutes sortes de bons livres et de bons préceptes. Les deux consultantes s'en moquent et disent non à tout; elles finissent par se remettre sous la direction de Folconduit, et le Maître leur souhaite bon voyage, en lançant contre les femmes cet anathème: Nulle science ne leur duict;—vérité leur est adversaire,—science ne les peut attraire,—à se taire on peut parler;—d'ailleurs, voulant toujours aller—par ville ou en pélerinage. Adieu.—Cela est bien aisé à dire.
5. Farce nouvelle de l'Antechrist et de trois femmes, une bourgeoise et deux poissonnières. A quatre personnages, c'est à sçavoir: Hamelot, Colechon, la Bourgeoise, l'Antechrist, deux Poissonnières. C'est une querelle de halle à propos de poisson marchandé par la Bourgeoise. On ne sait à quoi revient ici l'Antechrist qui arrive pour culbuter les paniers des Poissonnières, se faire battre et s'enfuir. La scène finit par la réconciliation des deux Poissardes qui vont boire ensemble.—Vadé a donc eu aussi son Jodelle, son Hardy, son Robert Garnier, comme Pierre Corneille.
6. Farce joyeuse et récréative d'une femme qui demande les arrérages a son mary. A cinq personnages, c'est à sçavoir: Le Mary, la Femme, la Chambrière, le Sergent, le Voisin. La Femme se plaint à sa Chambrière d'être délaissée de son Mari. La Chambrière lui conseille d'aller trouver le Sergent, pour se faire payer ses arrérages par ordre de justice. Le Sergent expose à la Femme tout le détail des formes judiciaires employées en pareilles causes; mais il n'est pas besoin d'y recourir. Un voisin a si bien prêché le Mari, que celui-ci va chercher sa Femme, et, passant derrière le théâtre, lui paie les arrérages dus, à la satisfaction de la plaignante et du public.
7. Farce nouvelle contenant le débat d'un jeune moine et d'un vieil gendarme, pardevant le dieu Cupidon pour une jeune fille; fort plaisante et récréative. A quatre personnages, c'est à sçavoir: Cupidon, la Fille, le Moine, le Gendarme. Au début, Cupidon, assis sur un trône, convoque les amans de tous les pays. Une jeune fille, qui n'est pas encore pourvue, se présente au dieu pour implorer son assistance. Cupidon lui donne bon espoir, mais la détourne du mariage et lui conseille de prendre un ami au jour la journée. La Fille, convaincue par les raisonnemens du dieu qui raisonne le plus mal, se dispose à faire son choix entre un jeune Moine et un vieux Gendarme qui sont venus également demander secours à Cupidon. Les deux rivaux se querellent à qui aura la Fille. Le dieu décide que ce sera le meilleur chanteur de basse-contre. La Fille chante d'abord avec le moine qu'elle trouve à son gré. Le capitaine veut la remise de la cause à huitaine. La Fille n'entend point de dilation.—Prenez-moy, dit le Gendarme; il n'est aboy que de vieux chiens.—A quoi la Fille ajoute qu'il n'est feu que de jeune boys.—Par adventure,—pour faire œuvre de nature,—si ay je encore verte veine.—Bon! s'écrie le Moine; un coup peust estre par semaine;—c'est où s'estend tout son pouvoir.—Je ne le veulx donc point avoir; répond la Fille, et Cupidon adjuge la belle Hélène au Moine, qui compte deux ducats au dieu pour ses habits; et Cupidon de remercier en ces mots: grates vobis, grates vobis.—Le sublime est que le Gendarme donne aussi un écu à Cupidon pour ses habits, ce qui lui vaut deux grates vobis et rien de plus.—Cette joyeuseté fait souvenir de la dame des belles cousines et de Damp, abbé.—Les sept farces précédentes ont été réunies en un volume in-12, selon le duc de la Vallière, lequel, publié en 1612, chez Nicolas Rousset, à Paris, est devenu très rare. Ce volume a probablement servi aux réimpressions de Caron.—Ces farces ont été jouées de 1480 à 1500 environ.
8. Farce joyeuse et récréative du galant qui a faict le coup. A quatre personnages: Le Médecin, le badin Oudin, la femme Crespinete, la chambrière Malaperte. Pendant que Crespinete est allée en pélerinage, son mari Oudin a fait un enfant à sa chambrière Malaperte; et cela sur le théâtre, par respect sans doute pour l'unité de lieu: mais, au mépris de l'unité de temps, voilà Malaperte qui est grosse et sur le point d'accoucher. Comment cacher cette mésaventure à Crespinete qui va revenir? On court chez le Médecin. C'est un homme habile; il promet de tout arranger, pourvu qu'on lui envoie Crespinete, et que Badin fasse le malade. Badin fait donc le malade et envoie Crespinete au Médecin pour en obtenir remède à son mal. Le Médecin s'écrie, sur le récit de Crespinete, que Badin a un enfant dans le ventre.—Quoi! mon mari enceint?—Oui!—Quel remède?—Il faut tâcher de le faire coucher avec votre chambrière et qu'elle prenne l'enfant sur son compte. Et Crespinete paraît une femme simple. Elle retourne chez son mari, le prêche si bien, ainsi que sa Chambrière, qu'elle les met tous deux au lit. Aussitôt elle se retire, et de cette façon l'enfant vient au monde sans que le mari s'en mette en peine et sans que le monde en jase.—Jouée à Paris en 1610.
9. Sottie à dix personnages, jouée à Genève, en la place du Molard, le dimanche des Bordes, l'an 1523.—A Lyon, chez Pierre Rigaud. Folie, le Poste, Anthoine, Gallion, Grand Pierre, Claude Rousset, Pettremand, Gaudefroys, Mulet et l'Enfant. Cette pièce est une allusion aux malheurs causés par les troubles de religion. Mère Folie pleure son mari Bontemps. Tout d'un coup le Poste ou la Poste arrive de Genève qui apporte des nouvelles de Bontemps. Il n'est point mort. Il écrit, de deux lieues du paradis, qu'il se porte bien et qu'il reviendra quand justice aura son cours et qu'il n'aura risque d'être pendu. Mère Folie lit sa lettre à ses amis qu'elle convoque à cet effet. Grande joie dans la compagnie. On quitte le deuil; on se fait des chaperons blancs avec la chemise sale de mère Folie, et en attendant Bontemps on se met à boire, et puis c'est tout. La compagnie fait sagement, voulant boire, de boire en attendant Bontemps.
10. Sottie jouée le dimanche après les Bordes, en 1524, en la justice.—«Monsieur le duc de Savoye et Madame estoient en cette ville et y devoient assister, mais pour ce qu'on ne les alla point quérir et aussi qu'on disoit que c'estoient des huguenots qui jouoient, ils n'y voulurent venir. M. de Maurienne et aultres courtisans y vinrent.—Les enfans de Bontemps estoient vestus de fil noir. A dix personnages: Le Prebstre, le Medecin, le Conseiller, l'Orphèvre, le Bonnetier, le Cousturier, le Savetier, le Cuisinier, Grande Mère Sottie, le Monde.» Cette Sottie est une suite de la précédente. Bontemps n'est point revenu et mère Folie est morte. Que vont faire les orphelins? Grande Mère Sottie vient à leur aide; elle leur dit d'apprendre chacun un métier et les conduit au Monde. Le Monde les interroge un à un, et trouve à redire aux œuvres de chacun, du Conseiller, du Prêtre dont les messes sont trop longues ou trop courtes, de l'Orphèvre, du Bonnetier, etc., etc. Le Monde se trouve malade; il commande aux enfans de Bontemps de porter de son urine au Médecin. Réflexion faite, il va chercher lui-même le Médecin et lui confesse qu'il est malade des tristes prédictions qui circulent par tout.—«Et tu te troubles pour cela?» répond le Médecin:
«Monde, tu ne te troubles pas
De voir ces hommes attrapards
Vendre et acheter bénéfices;
Les enfans ez bras des nourrices,
Estre abbés, évesques, prieurs,
Chevaucher très bien les deux sœurs,
Tuer les gens pour leurs plaisirs, etc., etc.»
Veux-tu guérir?—Oui.—Passe, et ne t'arreste en rien—à ces prognostications, etc.—Et vous tous, enfans de Bontemps, soyez, pour plaire au Monde, soyez bavards, ruffiens, menteurs,—rapporteurs, flatteurs, meschants—gents et vous aurez chez lui Bontemps.—Alors on habille le Monde en fou, et la toile tombe.
11. Le mystère du chevalier qui donna sa femme au diable. A dix personnages, assavoir: Dieu, Notre-Dame, Gabriel, Raphaël, le Chevalier, sa Femme, Amaulry, escuyer; Anthénor, escuyer; le Pipeur et le Diable. Ce n'est pas là un vrai mystère, mais, sous ce nom, une farce moralité, du genre de celles que les confrères avaient permis aux Enfans Sans Soucy de représenter. On le reconnaîtra facilement à la nature et à la marche de l'action.—Un Chevalier, ébloui de sa fortune, dépense son bien à tort et à travers avec ses deux écuyers qui sont ses flatteurs et qu'il comble de présens. La Femme du Chevalier est une personne pieuse et sensée. Elle fait en vain à son mari de sages remontrances; on l'envoie promener; on lui dit de se taire; on l'appelle caquetoire: enfin elle est contrainte de se résigner, ce qu'elle fait en s'adressant à la Vierge Marie:
«Haulte dame, dit-elle,
Garde sa poure ame!
Que mal ne l'entame
Dont puisse périr.
Ta douleur réclame
Que mon cœur enflamme
Tant qu'enfin la flamme
Ne puisse sentir, etc.»
Les craintes de la vertueuse épouse ne tardent pas à se réaliser. Vient un Pipeur de dés. Le Chevalier perd tout son bien avec le Pipeur et ses deux écuyers. Alors ces Messieurs l'abandonnent. Il entre dans le désespoir. Le diable, qui guette l'ame du Chevalier et celle de la dame, offre ses services. Il promet au malheureux de lui rendre une grande fortune s'il consent à s'engager et à lui engager sa femme, le tout livrable dans sept ans. Le Chevalier signe l'engagement, redevient riche et retrouve ses deux flatteurs.
«Anthenor, dit Amaulry, je suis bien joyeux,
»Monseigneur si est remplumé, etc.»
Ces misérables sont accueillis comme par le passé. La vie joyeuse recommence, et le Chevalier envoie paître sa femme tout de nouveau. Vient enfin le moment de se donner au diable. Le Chevalier conduit sa femme tristement à l'endroit convenu. Celle-ci, soupçonnant quelque mésaventure, demande à son mari de la laisser entrer dans une église, ce qui lui est accordé. Elle y fait une si ardente prière, que la Vierge Marie se charge de délivrer les deux époux des griffes du diable. Par son intercession, Dieu, suivi de Gabriel et de Raphaël, apparaît, et quand le diable se présente, il trouve à qui parler et n'a que le temps de s'enfuir chez Lucifer en blasphémant. De cette façon, le Chevalier garde sa femme, son ame et son argent. Il ne faut pourtant pas que tous les maris s'y fient; nous ne sommes plus au temps des mystères.
12. Farce nouvelle du meusnier et du gentilhomme. A quatre personnages, à sçavoir: l'Abbé, le Meusnier, le Gentilhomme et son Page. A Troyes, chez Nicolas Oudot, 1628.—Un gentilhomme nécessiteux veut tirer 300 écus d'un abbé de son vasselage, et le taxe à cette somme, à moins qu'il n'en reçoive réponse aux trois questions suivantes: 1o. Quel est le centre du monde? 2o. Combien vaut ma personne? 3o. Que pensai-je en ce moment?—L'Abbé, fort en peine, conte son embarras à son meunier, qui le tire d'affaire en se chargeant des habits et du rôle de l'Abbé. 1o. Dit le Meunier au Gentilhomme, mettez un genou en terre; voilà précisément le centre du monde, et prouvez-moi le contraire; 2o vous valez 29 deniers, car Dieu ne fut vendu que 30 deniers par Judas, et ce n'est pas affaire que vous valiez un denier de moins que Dieu; 3o vous pensez que je sois l'abbé, tandis que je ne suis qu'un meunier à sa place. La plaisanterie réussit, et le Gentilhomme, fidèle à sa foi, renonce aux 300 écus.
13. Joyeuse farce, à trois personnages, d'un Curia qui trompa la femme d'un Laboureur; le tout mis en rhythme savoyard, sauf le langage du Curia, lequel, en parlant audit Laboureur, escorchoit le langage françoys, et c'est une chose fort récréative: ensemble la chanson que ledit Laboureur chantoit en racoustrant son soulier, tandis que ledit Curia joyssait de la femme du Laboureur; puis les reproches et maudissions faictes audit Laboureur par sa femme, en lui remonstrant fort aigrement et avec grand courroux que c'estoit luy qui estoit la cause de tout le mal, d'autant que l'ayant menacé à battre, elle ne pouvoit du moins faire de luy obéir, par quoi le Laboureur oyant l'affront que lui avoit faict le Curia, se leva de cholère, et demandoit son épée et sa tranche ferranche pour tuer le Curia, mais sa femme l'apaisa.—A Lyon, 1595.—Le titre de cette pièce suffit à son analyse.
14. Comédie facétieuse et très plaisante du voyage de frère Fécisti en Provence, vers Nostradamus: pour sçavoir certaines nouvelles des clefs du paradis et d'enfer que le pape avait perdues.—Imprimé à Nîmes, en 1599. Frère Fécisti, nommé ainsi pour avoir été fessé par les moines de son couvent à l'occasion d'une fille qu'il avait abusée, va en Provence consulter Nostradamus. En chemin, il rencontre Brusquet qui, sans être huguenot, le tourne en ridicule et lui prédit la potence. Brusquet poursuit son moine jusque chez le prophète, dont il se moque aussi bien que de frère Fécisti. Le moine ne veut pas d'abord dire son secret à Nostradamus devant Brusquet; mais il s'y résout sur l'assurance que Brusquet ne vient pas de lieu—où les huguenots se nourrissent.—D'où vient-il donc?—D'où les diables pissent,—vers la Sorbonne de Paris. Or, frère Fécisti vient de la part du pape savoir des nouvelles de ses clefs. A chaque mot qu'il prononce, Brusquet l'interrompt par un lazzi huguenot. Nostradamus demande 24 heures pour répondre. En attendant cette réponse, Brusquet turlupine le moine, l'appelle sot, larron, asne. Frère Fécisti se fâche à la fin, et la farce finit par bon nombre de gourmades entre lui et Brusquet. Cependant la réponse de Nostradamus n'arrive pas; elle n'est venue que de nos jours.
15. Farce nouvelle, très bonne et très joyeuse de la cornette. A cinq personnages: Le Mary, la Femme, le Valet et les deux Nepveux; par Jehan d'Abundance, basochien et notaire royal de la ville de Pont-Saint-Esprit, 1545. C'est une jolie comédie dont Molière aurait pu profiter. Elle montre à quel point une femme qui s'est emparée de l'esprit de son mari peut impunément pousser la tromperie. Celle-ci, d'accord avec son valet Finet, tire de gros présens d'un chanoine et de bons services d'un jeune garçon. Les deux neveux du mari l'avertissent de tout ce manége, en insistant sur les circonstances; mais la dame a pris les devants en prévenant son cher époux, les larmes aux yeux, des calomnies de messieurs les neveux: aussi les reçoit-on vertement, et jamais il n'y eut de ménage moins troublé quand la pièce finit.
16. Farce plaisante et récréative sur le tour qu'a joué un porteur d'eau dans Paris, le jour de ses noces, 1632. Le Porteur d'eau, l'Espouse, sa Mère, l'Entremetteur, les Violons, les Conviez. Que d'aigrefins ont imité le Porteur d'eau de 1632, lequel, étant accordé avec une jeune fille dont il a reçu de l'argent et un manteau, s'enfuit au moment du repas de noces et laisse sa fiancée, les parens et les convives se débattre, pour le paiement, avec le traiteur et les violons.
17. Tragi-comédie des enfans de Turlupin, malheureux de nature, ou l'on voit les fortunes dudit Turlupin, le mariage entre lui et la boulonnoise, et aultres mille plaisantes joyeusetez qui trompent la morne oysiveté.—A Rouen, rue de l'Horloge, chez Abraham Couturier. Pièce assez drôle, où les divers personnages sont tous plus malheureux les uns que les autres, se querellent, se battent, puis se consolent en buvant ensemble: grotesque image de la vie humaine.
18. Tragi-comédie plaisante et facétieuse intitulée la subtilité de Fanfreluche et de Gaudichon, et comme il fut emporté par le diable.—A Rouen.—Acteurs: Fanfreluche, Gaudichon, le Vieillard, la Vieille, le Docteur, Bistory, valet de Fanfreluche, le Diable, la Mort. Rien de si obscur et de plus tristement plat que cette pièce, où l'on voit le diable emporter un latiniste manqué, nommé Fanfreluche, qui s'est marié à Gaudichon, uniquement pour la satisfaction du vieux père et de la vieille mère de la demoiselle.
19. Farce joyeuse et profitable a un chascun, contenant la ruse et meschanceté et obstination d'aucunes femmes. Par personnages: Le Mary, la Femme, le Serviteur, le Serrurier, 1596. Le Mari n'est guère intéressant dans sa jalousie; car il n'a pas plutôt découvert les écus que sa femme a gagnés à ses dépens, qu'il entre en belle humeur et se réjouit de sa déconvenue maritale. Bien des gens suivent cet exemple; mais peu osent, comme ici, ne s'en point cacher devant le public.
20. Discours facétieux des hommes qui font saller leurs femmes a cause qu'elles sont trop douces; lequel se joue à cinq personnages: Marceau, Jullien, Gillete, femme de Marceau, Françoise, femme de Jullien, Maistre Mace, philosophe de Bretaigne.—A Rouen, 1558. Marceau et Jullien s'entretiennent des vertus de leurs femmes. Ils n'y trouvent qu'une chose à redire; c'est qu'elles sont si douces que possible ne sauraient-elles résister à la séduction. Qu'y faire? aller consulter Mace le philosophe. Mace promet de remédier à cette douceur excessive, et demande qu'on lui amène les deux femmes. Elles venues, il veut les faire mettre toutes nues pour les saler. Elles ne veulent point se mettre toutes nues devant un vieux philosophe, et encore moins se laisser saler; elles crient, elles tempêtent et s'en vont battre leurs maris. Ceux-ci reviennent au philosophe pour qu'il ait à dessaler un peu ces dames, la dose de sel paraissant trop forte. Mais Mace répond:
«Les doulces je sçay bien saler
Mais touchant les désaler, point.»
Et c'est là tout le sel de la pièce.
21. Farce joyeuse et récréative de Poncette et de l'amoureux transy.—A Lyon, par Jean Marguerite, 1595. Ceci est tout bonnement une ordure; c'est pourquoi nous laissons l'amoureux transi se consoler de n'avoir pas épousé Poncette et d'avoir épousé mademoiselle Rose, quæ semper bombinat in lecto.
22. Farce de la querelle de Gaultier Garguille et de Perrine, sa femme, avec la sentence de séparation entre eux rendue.—A Vaugirard, par a. e. i. o. u., à l'enseigne des Trois-Raves. Gautier Garguille est mécontent de sa femme Perrine, parce que, l'ayant prise en bon lieu, il en attendait de grands profits et n'en retire que misère et maladies. Il lui fait des remontrances plus financières que morales, et Perrine lui répond par des résolutions, sentant l'impénitence finale, qui, parfois, sont très plaisantes. Là dessus Gaultier lui jette à la tête pots, plats, escuelles, potage, et lui eût rompu le cou sans la Renaud, honnête voisine, qui intervient fort à propos. S'ensuit un bel et bon divorce, prononcé par le juge, le 1er août 1613.
On lit, dans les curieux Mémoires de l'abbé de Marolles, qu'il était difficile aux plus sérieux de ne pas rire de l'acteur fameux qui faisait le rôle de Perrine. Cet acteur était si parfaitement gai, que son nom est devenu proverbial dans la postérité, ainsi que la dame Gigogne, autre comédien, bouffon de ce temps.
[52] Selon la bibliothèque du Théâtre Français, la Farce de Pathelin, composée vers 1474 ou 1480, l'aurait été par Pierre Blanchet, né à Poitiers en 1439, prêtre en 1469, et mort en 1499, dans sa ville natale.
DECLAMATION
CONTENANT
LA MANIÈRE DE BIEN INSTRUIRE LES ENFANS
DÈS LEUR COMMENCEMENT,
AVEC UN PETIT TRAICTÉ DE LA CIVILITÉ PUÉRILE ET HONNÊTE.
Le tout translaté nouuellement du latin en françois, par Pierre Saliat. On les vend à Paris, en la maison de Simon Colines, demourant au Soleil d'or, rue Saint-Jean-de-Beauvais. (1 vol. in-12 de 73 feuillets, et 6 feuillets préliminaires, dédié à discrète et prudente personne, monseigneur Jean-Jacques de Mesme, docteur ez droitz, conseiller du roy, nostre sire et lieutenant civil de la ville et prevosté de Paris. M.D.XXXVII.)
(1537.)
N'ayant pu découvrir le nom de l'auteur latin, nous adresserons de sincères hommages à son modeste interprète. Tous les deux en méritent et doivent être honorés des pères et mères pour avoir si bien aimé les enfans, si bien étudié leurs mœurs et leurs besoins, si fortement empreint, dans l'esprit des parens, la nécessité de commencer, dès le plus petit âge, l'éducation et l'instruction; pour n'avoir négligé aucune observation, aucun précepte utile, encore que puéril et vulgaire; laissant de côté tout orgueil, toute prétention de bien dire et d'être applaudi, et ne s'occupant que de leur objet, celui de former à la vertu, aux bienséances, à la santé, ces tendres et frêles rejetons des familles, si barbarement méconnus, si cruellement traités de leur temps. Hélas! pourquoi ces voix douces, humbles et persuasives ne furent-elles pas dès lors entendues? Qui n'a frémi d'indignation, en lisant, dans Érasme, le récit du terrible régime du collége de Navarre? Et, dans le présent livre, qui ne sentirait son cœur se soulever au détail des stupides et sanglans châtimens dont il nous offre l'exemple? «... Tu dirois que ce n'est pas une escole, mais une bourrellerie. On n'oit rien léans fors que coups de verge, criz, pleurs, soupirs et sanglotz... Après les Escossois, il n'est point de plus grands fesseurs que les maîtres d'escolle de France. Quant ils en sont admonestés, ils ont coustume de répondre que ceste nation ne se corrige, sinon que par battre, ainsi qu'il a esté dit de Phrygie... Il estoit besoing que telle manière de gens fussent escorcheurs ou bourreaux, non point maistres de petits enfans.»
Une jeune mère, fort femme de bien, amène elle-même, au collége, son fils âgé de dix ans, et grandement le recommande. Incontinent après son départ, pour avoir occasion de battre l'enfant, le théologien pédagogue reproche à cette pauvre créature je ne sais quel air de fierté; il fait un signe; le fouetteur arrive, jette l'enfant par terre, et le bat comme s'il eût commis quelque sacrilége. Le théologien avait beau crier: c'est assez, c'est assez; le bourreau, tout assourdi de fureur, paracheva sa bourrellerie presque jusqu'à la pamoison et esvanouissement de l'enfant. Alors le théologien, se retournant vers nous: «Il n'a rien mérité, dit-il, mais il le falloit humilier.»
Une autre fois, un enfant, faussement accusé d'avoir barbouillé d'encre les livres de ses camarades, est suspendu nu par les aisselles et battu de verges dans cette position presque jusqu'à la mort: l'enfant eut, de l'affaire, une maladie dont il pensa périr. L'auteur s'élève aussi généreusement contre la sotte et cruelle coutume des bienvenues, tolérées par des maîtres imbécilles, qui soumettaient les arrivans à des épreuves des plus cyniques et souvent dangereuses. Les plaintes que fait entendre, à ce sujet, cet homme sage, pourraient trouver leur application, qui le dirait? encore aujourd'hui.
Après la Déclamation, vient le Traité de la civilité puérile, dont la candeur et la naïveté proverbiales ont été l'objet de railleries, à notre avis, bien injustes. Sans doute nous n'avons que faire, maintenant, qu'on nous avertisse de ne pas tremper nos doigts dans la sauce, de ne pas les lécher, et les essuyer à nos habits en mangeant, de ne pas racler avec nos ongles l'intérieur de la coque d'un œuf, pour en extraire le blanc, de ne pas prendre, à table, l'air morne et songeur, etc., etc.; mais il faut se reporter à des temps plus anciens, où le savoir-vivre n'était ni fixé ni connu, pour apprécier convenablement, dans ce livre, un enchaînement de conseils et de leçons qui suppose une philosophie très saine, et un ensemble de préceptes vraiment dignes du moraliste observateur. Le ton en est un peu commun, d'accord; mais il n'en est que mieux entendu de tous. «La lumière est commune à tous les hommes, a dit Fénelon, et je l'en aime mieux.» Si nous avions à réformer les mœurs d'une nation, quel livre, croit-on, lui ferions-nous d'abord connaître? l'Esprit des Lois? non, sans doute; mais la civilité puérile et honnête.
Au reste, cet intéressant sujet a exercé plus d'un esprit. La Croix du Maine, tom. III, parle d'un sieur Ferrand de Bez, Parisien, qui écrivit en vers français une institution puérile dédiée à Charles d'Alonville, Jean et Christophe de Thou, ses disciples, laquelle fut imprimée in-8 en 1553, à Avignon, pour Barthélemy Bonhomme, par Jean Lucquet de Nîmes.