DEUXIÈME DISCOURS.
Justin, allume ta chandelle. Je vais t'entretenir, et pour me faire mieux connaître de toi, prendre une figure aériforme, comme Jésus-Christ lors de son ascension.—Dea, ne va pas me laisser, au moins!—Hé! non, butor; ne crains rien.—J'aurais bien vécu sans tous ces beaux enseignemens, les bêtes vivent bien sans cela.—Quoi? tu consentirais à vivre encore cinquante ans comme une bête plutôt que dix ans avec de l'intelligence?—Oui, dea!—C'est que la partie animale parle par ta bouche; à ta place je tiendrais un autre langage.—J'en doute.—Tu en doutes parce que tu ne m'as jamais prise pour maîtresse, mais bien pour servante. Si tu avais agi autrement, tu serais aujourd'hui, tel que saint Paul, estimant la sagesse plus que la vie.—Baste! tu parles bien aisément de la mort; et j'en vois tous les jours, comme toi, qui changent de langage à son approche. D'ailleurs le Sauveur en a bien eu peur dans le jardin des Olives.—Ignorant! c'était pour montrer qu'il était homme: mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Tu es vieux, triste et souffrant, et tu ne veux pas finir?—Non, non: c'est assez me pincer le nez pour me faire éternuer, je ne veux pas finir.—Tu es un aveugle.—D'autres le sont que moi, et vraiment il semble que plus nous devenons caducs, plus nous rechignons à mourir.—Pourquoi cela, Justin?—Parce que nous avons eu loisir de prendre racine en terre aussi bien que les arbres.—Non.—En ce cas, c'est parce qu'ayant l'expérience du prix de la vie que n'ont pas les jeunes, nous en sommes moins dépensiers.—Pas davantage.—Alors, mon ame, dis-moi donc par quelle raison.—Par la raison que les vieillards ont moins de foi en Dieu et en l'autre vie que les jeunes gens. Par la raison qu'il en est des hommes comme des oiseaux qu'on prend d'autant plus facilement à la glu qu'ils sont plus petits.—Il est vrai: je me souviens qu'étant petit je pleurais au sermon, et que je croyais tout ce qu'on prêchait. Maintenant se sauve qui pourra, je ne songe qu'à vivre. Mais, mon ame, voilà une vérité qui tombe à plat sur ta tête.—Dis plutôt sur la tienne, puisque les idées ne m'arrivent que par tes sens. Or tu as tant caressé ces sens grossiers que je n'ai plus le goût des choses saintes.—Tant pis; c'est ta faute. Puisque tu es l'ame, tu devais garder ta dignité d'ame et me rendre la mienne.—J'y fais ce que je peux; mais étant retenue dans les liens de ton corps avide de sensualités, je ne peux rien. Il n'est pas moins certain que la mort n'est pas griève au vrai fidèle.—Elle sera toujours griève à beaucoup de gens, voire à beaucoup de papes.—Comment? qu'oses-tu dire?—Je dis ce que je sais.—Tu crois bonnement, Justin, qu'il y ait bon nombre de ces mécréans qui vivent à grand soulas, sans remords, comme cette vertueuse femme de Gênes qui, au sac de la ville, s'écriait: Dieu soit loué de ces violateurs! j'en prendrai cette fois mon saoul sans péché.—Oui, je le crois, et j'en citerais mille, sans compter le médecin Jean de Cannes, Namin le Gros et Lucian l'orfèvre.—Laisse-là ces méchans qui tiennent plus de la brute que de l'homme, et rappelle-toi qu'il en est d'autres qui, pour avoir conservé, dans l'incrédulité même, des sentimens d'honneur et de justice, sont touchés de Dieu en mourant, et reçus à miséricorde. Mais, Justin, souffle ta chandelle; la nuit va finir, il te faut mettre à l'ouvrage.—Dea! que vois-je? que tu es belle, mon ame; approche, que je te baise.—Imbécille! tu ne saurais me toucher puisque je n'ai pas de solidité; je suis un corps simple, entends-tu?—En ce cas tu n'es rien.—Belle conséquence! n'y a-t-il que les solides qui soient des corps?—Madame ma chère ame, je n'entends mot à vos fanfreluches, et je croirai toujours qu'il n'y a rien dans une bouteille vide.—C'est que tu es un ignorant: mais; tiens, Justin, sois sûr qu'il ne peut exister de vide, et que tout se touche dans la nature.—Je ne te comprends pas.—Remettons la chose à demain, je te la ferai comprendre.—A demain donc.