V

POURQUOI IL S'APPELAIT ESPÉRANCE

Crillon alla vérifier lui-même si personne ne pourrait entendre, et revenant s'asseoir près d'Espérance.

—Nous pouvons causer librement, dit-il. Commencez par me dire votre nom.

—Espérance, monsieur.

—C'est tout au plus le nom du baptême; encore ne sois-je point qu'il y ait un saint Espérance. Mais le nom de famille?

—Je m'appelle Espérance tout court. De famille, je ne m'en connais point.

—Cependant, votre mère dont vous parliez… elle a un nom?

-C'est probable, mais je ne le sais pas.

—Eh quoi! dit Crillon avec surprise, vous n'avez jamais entendu nommer devant vous madame votre mère?

—Jamais, par une excellente raison, c'est que je n'ai jamais vu ma mère.

—Qui donc vous a élevé?

—Une nourrice qui est morte quand j'avais cinq ans, puis un savant qui m'a donné les notions de tout ce qu'il savait, et des maîtres pour le reste. Il m'a enseigné les sciences, les arts, les langues, et a payé des écuyers, des officiers, des maîtres d'armes pour m'apprendre tout ce que doit et peut savoir un homme.

—Et vous savez tout cela? demanda Crillon avec une sorte d'admiration naïve.

—Oui, monsieur. Je sais l'espagnol, l'allemand, l'anglais, l'italien, le latin et le grec; je sais la botanique, la chimie, l'astronomie; quant à me tenir à cheval, à manier une épée ou une lance, à tirer un coup de mousquet, à nager, à dessiner des fortifications, je n'y réussis pas mal, à ce que disaient mes maîtres.

—Vous êtes un aimable garçon, dit le vieux chevalier; mais revenons à votre mère. Ce devait être une bonne mère pourtant, puisqu'elle a pris un pareil soin de votre éducation.

—Je n'en doute pas.

—Vous dites cela froidement.

—Certes oui, répliqua mélancoliquement Espérance; à force de vivre seul sous la direction d'un homme égoïste et avare, qui ne me parlait jamais de ma mère, mais de son argent, qui chaque fois que mon coeur s'ouvrait à l'espoir de quelque confidence sur cette mère que j'eusse tant aimée, se hâtait, non pas seulement de refermer, mais de glacer ce tendre coeur par quelque menace ou quelque diversion brutale; à force, dis-je, de considérer ma mère comme fabuleuse et chimérique, j'ai senti s'éteindre peu à peu le foyer d'affection qu'un seul mot délicat d'allusion eût entretenu en moi.

—Seriez-vous devenu méchant? dit Crillon, pris d'un douloureux serrement de coeur.

—Moi, monsieur, s'écria le jeune homme avec un charmant sourire, moi, méchant! oh, non! ma nature est privilégiée. Dieu n'y a pas versé une goutte de fiel. J'ai remplacé cet amour filial par l'amour de tout ce qui est beau et bon dans la création. Enfant, j'ai adoré les oiseaux, les chiens, les chevaux, puis les fleurs, puis mes compagnons d'enfance; je n'ai jamais été triste quand il a fait du soleil et que j'ai pu causer avec une créature humaine. Tout ce que j'ai appris de la perversité du monde et des imperfections de l'humanité, c'est mon précepteur qui me l'a enseigné, et, je dois vous le dire, c'est pour ce genre d'étude que mon esprit s'est montré le plus rebelle. Je n'y voulais pas croire, je n'y crois pas encore tout à fait. Un méchant m'étonne, je tourne autour comme on tourne autour d'une bête curieuse, et quand il montre la dent ou la griffe, je crois que c'est pour jouer, et je ris; quand il égratigne ou qu'il mord, je le gronde, et si je le soupçonne venimeux et que je le tue, c'est uniquement pour qu'il ne fasse pas de mal aux autres. Oh! non, monsieur le chevalier, je ne suis pas méchant. C'est si vrai, que parfois on m'a dit de me venger d'une injure que je n'avais pas comprise, et alors on m'appelait poltron, lâche.

—Seriez-vous timide? demanda Crillon.

—Je ne sais pas.

—Mais cependant, pour supporter patiemment une offense, il faut manquer un peu de coeur.

—Croyez-vous? c'est possible. Moi je croyais que toutes les fois qu'on est certain d'être le plus fort, on devrait s'abstenir de frapper.

—Mais … murmura Crillon, contre la force, les faibles ont l'adresse et peuvent battre un fort.

—Oui, mais si l'on est sûr d'être aussi le plus adroit, ne se trouve-t-on pas dans le cas des gens qui gagnent à coup sûr? Or, gagner à coup sûr n'est pas de la prud'homie, à ce que je pense. C'est donc parce que toute ma vie je me suis trouvé le plus adroit et le plus fort que je n'ai pas poussé les querelles jusqu'au bout. Ah! s'il m'arrive jamais de combattre un méchant qui soit plus fort et plus adroit que moi, je le combattrai rudement, j'en puis répondre.

—C'est bien, je dirai plus, c'est trop bien; car avec un pareil caractère, il vous arrivera ce qui m'est arrivé à moi, une blessure par combat livré. Me voilà réconcilié avec votre caractère, et j'en voudrais presque à votre mère de vous avoir éloigné d'elle avec cet acharnement; car voilà bien des années que cela dure. Quel âge avez-vous?

—J'aurais, dit-on, vingt ans.

—Quoi! pas même la certitude de votre âge?

—A quoi bon? Je compte du jour que mon souvenir peut aller atteindre, la mort de ma nourrice; cela est arrivé, m'a-t-on dit, quand j'avais cinq ans. Eh bien! j'ai vu passer quinze étés depuis cette époque.

—Un jour viendra où cette mère sa révélera, comptez-y.

—Monsieur, je n'ai plus cet espoir. Il y a six mois, un matin, lorsque je me préparais à aller chasser—il faut vous dire que j'habite une petite terre en Normandie et que la chasse occupe beaucoup de place dans ma vie—j'allais dire adieu à mon précepteur, quand je vis entrer dans ma chambre un homme vêtu de noir, un vieillard d'une belle figure ombragée de cheveux blancs. Cet homme, après m'avoir considéré attentivement et salué avec une sorte de respect qui me surprit de la part d'un vieillard, voyant que j'appelais Spaletta, mon gouverneur, m'arrêta et me dit:

—Seigneur, ne cherchez point Spaletta, car il n'est plus ici.

—Où donc est-il?

—Je ne sais, seigneur, mais je l'avais fait prévenir de mon arrivée par un courrier qui me précède, et quand tout à l'heure je suis entré dans la maison, votre laquais m'a répondu que Spaletta était monté à cheval et parti subitement.

—Voilà qui est singulier! m'écriai-je. Vous connaissez donc Spaletta, monsieur?

—Un peu, dit le vieillard, et je comptais sur lui pour m'introduire près de vous. Son absence me surprend.

—Elle m'inquiète, moi; car il s'éloignait peu, d'ordinaire. Mais veuillez m'apprendre, puisque vous voilà tout introduit, le motif de votre visite.

Je n'eus pas plutôt prononcé ces paroles, que le front du vieillard s'assombrit, comme si je lui eusse rappelé une pensée amère, que mon aspect aurait d'abord écartée de son esprit.

—C'est vrai, murmura-t-il … le motif de ma visite. Eh bien, monsieur, le voici.

Sa voix tremblait, et l'on eût dit qu'il essayait de retenir un sanglot ou des larmes. Il me tendit alors une lettre enveloppée de parchemin comme celle que j'ai eu l'honneur de vous remettre tout à l'heure, monsieur le chevalier. Elle était fermée d'un cachet noir pareil à celui que vous venez de briser. Au fait, monsieur, la voici, prenez la peine de la lire.

Crillon, dont ce récit avait doublé l'émotion, se mit à lire à demi-voix la lettre suivante, dont les caractères grêles et incertains se dessinaient lugubrement sur le vélin.

« Espérance, je suis votre mère. C'est moi qui du fond de ma retraite où votre souvenir m'a fait supporter la vie, ai veillé sur vous et dirigé votre éducation avec sollicitude. J'invoque aujourd'hui votre reconnaissance, ne pouvant faire appel à votre tendresse. J'ai bien souffert de ne pouvoir vous appeler mon fils, mais j'ai tellement souffert de ne pouvoir vous embrasser, que mes années se sont consumées dans cette soif ardente comme une fièvre. Un pareil bonheur m'était défendu. »

« L'honneur d'un nom illustre dépendait de mon silence. Chacun de mes soupirs était épié, le moindre pas que j'eusse fait vers vous m'eût coûté votre vie. Aujourd'hui, placée sous la main de la mort, dégagée à jamais des craintes qui ont empoisonné toute mon existence, sûre du pardon de Dieu et de la fidélité du serviteur que je vous envoie, j'ose vous appeler mon enfant et déposer pour vous dans cette lettre le baiser qui s'élancera de mes lèvres avec mon âme. »

« On me dit que vous êtes grand, que vous êtes beau. Vous êtes bon, fort, adroit. Tout le monde vous aimera. Vos qualités, votre éducation vous conduiront aussi haut que votre naissance eût pu le faire. J'ai tâché que vous fussiez riche, Espérance; mais, bien que depuis votre naissance, j'aie changé en clinquant mes joyaux et mes pierreries, afin d'amasser pour vous, la mort me surprend avant que j'aie pu vous composer une fortune digne de mon amour et de votre mérite. Cependant, vous n'aurez besoin de qui que ce soit sur la terre, et s'il vous plaît de vous marier, pas un père de famille, fût-il prince, ne vous refusera sa fille à cause de votre dot. »

« Il faut que je vous quitte, Espérance, mon fils; la chaleur de la vie abandonne mes doigts, mon coeur seul est encore vivant. Je vous recommande d'abord de ne me point maudire, et d'accueillir parfois mon fantôme triste et doux, qui viendra vous visiter dans vos rêves. Je fus une âme tendre et fière dans un corps que vous pouvez vous représenter noble et beau. »

« Je vous adjure ensuite, si votre inclination vous porte à embrasser le métier des armes, de ne jamais servir une cause qui vous oblige de combattre contre M. le chevalier de Crillon. Mon serviteur vous remettra une lettre pour cet homme illustre. Vous la rendrez vous-même à M. de Crillon. »

« Adieu. Je vous avais nommé Espérance, parce qu'en vous était tout mon espoir sur la terre. Aujourd'hui encore vous vous nommez pour moi Espérance. Je vous attends au ciel pour l'éternité! »

Il n'y avait pas de nom au bas de cette lettre; rien qu'un large et long espace vide: soit que la mort, se hâtant d'enlever sa proie, lui eût assuré le secret éternel en l'empêchant de tracer un nom, soit que la mourante elle-même se fût arrêtée au moment de se nommer, et que, soumise encore à la loi mystérieuse qui avait dirigé toute sa vie, elle eût voulu précipiter avec elle son secret dans le néant….

—En sorte, dit Crillon après un long silence, que vous ignorez qui était … cette personne?

—Absolument.

—N'importe, voilà une lettre touchante, ajouta le chevalier de Crillon en proie à l'émotion la plus vive. C'est bien une lettre de mère.

—Vous trouvez, n'est-ce pas, monsieur le chevalier?

—Continuez votre récit, jeune homme, et dites ce qu'était devenu votre précepteur.

—Vous allez le deviner, monsieur. Quand j'eus achevé cette lettre de ma mère, le vieillard me voyant touché, les yeux humides, me prit et me baisa la main.

—Puis-je savoir, lui demandai-je, si l'on vous a chargé de me dire le nom qui n'est pas écrit sur ce papier?

Et je lui montrai la place vide de la signature.

—Monsieur, répliqua le vieillard, on m'a imposé l'obligation contraire.

—C'est bien, dis-je avec amertume; j'espérais encore que l'on aurait eu assez de confiance, sinon en ma discrétion, du moins dans mon orgueil, pour me révéler un secret qu'il m'est si honorable de garder.

—Monsieur, ne sachant rien, vous ne serez jamais exposé à vous trahir, et par conséquent à vous perdre. C'est pour elle que madame votre mère s'est tue pendant sa vie, c'est pour vous qu'elle garde le silence après sa mort.

Je n'insistai plus. Le bon vieillard me remit alors la lettre qui vous était destinée. Je lui demandai pourquoi il m'était recommandé de ne jamais porter les armes contre M. de Crillon.

-Parce que, répliqua le serviteur de ma mère, M. de Crillon n'embrasse jamais que les causes loyales et justes, et puis, parce qu'il fut l'ami de quelqu'un de très-grand dans votre famille.

Je n'avais rien à objecter. En effet, le brave Crillon est le plus loyal des chevaliers, et, ma mère n'eût-elle rien recommandé, jamais l'idée ne me serait venue de porter les armes contre lui.

Crillon rougit et baissa les yeux.

—Le vieillard, ajouta Espérance, me demanda ensuite à visiter la chambre de mon gouverneur Spaletta, pour savoir si celui-ci n'aurait pas laissé quelque avertissement de son départ. Mais non, il n'y avait rien.

Tandis que nous parcourions la maison, le serviteur de ma mère manifestait un étonnement qui éclata en une sorte de colère, quand je lui eus fait voir tout l'ameublement et la vaisselle, qui étaient d'une simplicité que jusque-là j'avais appelée luxe.

Ce fut bien pis, lorsque descendu aux écuries, le vieillard n'aperçut que mon cheval au râtelier, encore ce cheval était-il une bête commune quoique vigoureuse.

—Est-ce là, s'écria-t-il, est-ce bien là le genre de vie que l'on vous a fait mener? Quoi, un seul cheval! et toute cette maigre dépense!… Combien de gens avez-vous pour votre service? Vous thésaurisez donc?

—J'ai une femme de charge qui dirige la cuisinière et un laquais. Encore Spaletta trouvait-il l'entretien de tout cela bien cher, et il avait raison. La pension que nous faisait ma mère suffisait à peine depuis que j'avais désiré me faire une petite meute de sept chiens.

Le vieillard frappa du pied, furieux.

—Seigneur, s'écria-t-il, je comprends maintenant pourquoi Spaletta s'est enfui à mon approche. La pension de votre mère était, dites-vous, à peine suffisante?… Savez-vous bien le chiffre de cette pension?

—Mais, mille écus par chaque année, je crois, répondis-je.

—J'envoyais mille écus par mois! dit le vieillard, rouge d'indignation, et vous devriez avoir ici six laquais, autant de chevaux et un parc où chevaux et chiens se fussent fatigués tous les jours. Mais, voyez-vous, Spaletta vous a volé dix mille écus par an. Depuis dix ans que cela dure, il doit être riche!

—Je n'en suis pas plus pauvre, répondis-je en souriant. D'ailleurs, faute de chevaux de relais, j'ai été forcé d'arpenter à pied les vallons et les collines, et de fouler le marais; faute de laquais je me suis servi souvent moi-même, aussi voyez comme je suis devenu grand et fort. La médiocrité qui vous déplaît m'a rendu de grands services. Et Spaletta que vous maudissez, nous devrions au contraire le bénir de m'avoir volé mon argent. Avec le luxe dont vous m'eussiez entouré je fusse devenu gros et lourd.

—Peut-être, seigneur, me dit le vieillard. Mais c'eût été un grand chagrin pour la pauvre dame votre mère, d'apprendre que vous avez désiré ou regretté quelque chose. Pareil malheur ne se représentera plus. Je vous apporte le premier douzième de la pension qui vous est allouée désormais.

Et il me compta deux mille écus en or.

—Vingt-quatre mille écus par an! s'écria Crillon.

—Tout autant.

—Vous voilà bien riche, jeune homme.

—Trop. C'est une fortune royale dans un temps où personne n'a plus d'argent. Et il faut, disais-je au serviteur de ma mère, que cette somme qui m'est destinée soit bien considérable; car si j'allais vivre cinquante ans!

—Vos enfants continueront à la toucher, répondit le vieillard avec un sourire. Ne craignez rien, vous n'épuiserez pas votre cassette.

—Mon ami, murmurai-je, si ma mère, a économisé tout cela sur ses pierreries, elle en avait donc beaucoup?

—Beaucoup, dit-il gravement, beaucoup en effet.

—Et j'ajoute, reprit Espérance en s'adressant à Crillon, que tout cela est bien étrange, n'est-ce pas?

—Oui, jeune homme, soupira le chevalier.

—Pour achever, monsieur, le vieillard passa près de moi la journée, me fit des caresses toujours respectueuses qui me le firent aimer tendrement; puis, après m'avoir fait promettre de ne le suivre point et de ne questionner qui que ce fût à son sujet, il repartit. Je ne l'ai plus revu; seulement, tous les mois les deux mille écus m'arrivent.

—Mais, ce Spaletta, demanda Crillon, il sait quelque chose, lui?

—Non pas, car le vieillard à qui je faisais la même observation, m'a répondu que Spaletta avait été engagé par lui pour me servir de gouverneur, et n'a jamais correspondu qu'avec lui. Il me reste à vous demander maintenant, monsieur le chevalier, si mon récit vous a éclairci ce que vous trouviez d'obscur dans mes paroles et si vous comprenez mieux la lettre de ma mère?

Crillon, sans répondre, rouvrit et relut cette lettre: puis il dit à
Espérance:

—Je crois que je la comprends.

—S'il y avait quelque chose qui m'intéressât et qui pût me satisfaire à mon tour, serait-il indiscret de vous interroger?

—Je ne sais trop encore.

—Je me tais, monsieur, excusez-moi.

Crillon réfléchit un moment:

—Pardon, dit-il, vous me disiez que cette lettre voua est parvenue il y a six mois?

—C'est vrai.

—Et, par conséquent, il y a six mois que vous gardez cette lettre qui m'était destinée; vous n'avez eu guère de hâte!

Espérance rougit.

—Ai-je mal fait? demanda-t-il. Je ne me suis pas cru pressé. Qu'exigeait de moi la volonté de ma mère? De ne point prendre parti contre M. de Crillon; je ne l'ai pas fait. De porter un message à M. de Crillon; je viens de le faire. Certes, j'eusse pu me hâter plus, mais vous faisiez la guerre ça et là, loin de moi. C'était un voyage à entreprendre qui, je l'avoue, m'eût gêné beaucoup en ce temps-là.

—Quelque amourette vous occupait, sans doute?

—Oui, monsieur, répliqua Espérance en souriant de la plus charmante façon. Je vous supplie de me pardonner. Les jeunes gens sont égoïstes, ils ne veulent pas perdre une seule des fleurs que sème pour eux la jeunesse.

—Je ne vous blâme point, dit Crillon, mais ces amours sont donc terminées, ces fleurs sont donc fanées, que je vous vois aujourd'hui?

—Non, monsieur, Dieu merci, car ma maîtresse est adorable.

—Cependant, vous la quittez pour moi.

—Eh bien, non, dit Espérance avec enjouement; non, monsieur le chevalier, je n'ai pas même cette bonne action à compter. Vous m'excuserez en faveur de ma franchise. Je ne viens près de vous que pour suivre ma maîtresse.

—En vérité!

—Elle était venue habiter dans mon voisinage pendant près d'une demi-année. Son père la rappelle à une maison qu'il a dans les environs de Saint-Denis, et, faut-il encore l'avouer, quoique ce soit bien incivil, c'est en passant sur la route qui mène à Saint-Denis, en apprenant que vous campiez de ce côté, que j'ai demandé à vous voir, et fait, comme on dit, d'une pierre deux coups. Encore une fois, monsieur le chevalier, je vous supplie d'être indulgent. Cette franchise n'est que de la grossièreté; mais j'aime mieux être impoli envers le brave Crillon, que de lui mentir. A présent que mon message a été remis, je vais vous saluer avec bien du respect, et reprendre mon chemin.

—Si pressé!

—J'ai reçu en route un certain petit billet de la personne en question. On m'y donne rendez-vous à un jour, à une heure, à un lieu précis. C'est un rendez-vous que je ne saurais manquer d'observer religieusement comme une consigne, sous peine des plus grands malheurs.

—En vérité … Serait-ce une femme mariée?

—Non pas, c'est une demoiselle; mais elle n'en est point plus libre. Or, il faut que je prenne toutes les précautions de prudence … et je n'ai pas trop de temps.

—Mais … dit Crillon avec tristesse.

—Vous ai-je déplu, monsieur?

—Non, mais vous m'inquiétez, et je ne veux pas être inquiet à votre égard.

Espérance regarda Crillon avec surprise.

—Cela vient de ce que vous m'êtes recommandé, se hâta de dire le chevalier. A quand le rendez-vous?

—A demain.

—Où cela? Je ne vous interroge pas pour connaître le nom de votre maîtresse, mais seulement pour juger de la distance.

—C'est près d'un petit village qui s'appelle Ormesson.

—Je le connais; je m'y suis battu et j'ai été blessé, dit Crillon.

—Ah! vraiment. Fâcheuse connaissance.

—Oui, les Balzac d'Entragues ont même une maison dans les environs un petit château avec fossés.

Espérance devint pourpre. Mais comme le chevalier ne le regardait pas en face, il put dissimuler cette rougeur causée par le nom d'Entragues que venait de prononcer innocemment Crillon.

—Il faut huit heures pour aller là, continua le chevalier qui ne s'aperçut de rien; vous avez plus que le temps nécessaire; demeurez ici quelques moments. J'aurai à vous parler, je crois.

—A votre souhait, monsieur, dit Espérance en s'inclinant respectueusement, mais que ferai-je en attendant vos ordres?

—Rejoignez votre protégé Pontis, qui va rôdant là-bas, et vous espère comme l'âme en peine. Allez! tandis que je vais ici recueillir mes souvenirs.

Espérance s'éloigna, Crillon le suivit d'un regard affectueux, et quand il l'eut perdu de vue appuya son front dans ses mains et rêva.