VI

UNE AVENTURE DE CRILLON

Derrière ses paupières fermées passèrent une à une, lentement, les actions de sa vie déjà si longue et si bien remplie.

C'étaient d'abord ses exploits de jeune homme sous le roi Henri II; les grandes guerres de religion et les égorgements de la guerre civile sous François II et Charles IX; la matinée d'Amboise, la nuit de la Saint-Barthélémy.

Tout cela passa, teint de pourpre et de sang, trois règnes tout rouges.

Cependant la mémoire de Crillon s'est arrêtée sur une journée, une journée splendide; le soleil embrase l'immensité de la mer; cent voiles, cinq cents, mille, pavoisées de toutes les couleurs connues, se balancent sur les flots bleus du golfe de Lépante. Toute l'Europe est là représentée par ses chevaliers. Sultan Sélim II pousse contre les chrétiens sa flotte formidable. Le choc a lieu.

Crillon se voit, l'épée au poing, sur une mauvaise barque dont personne n'a osé prendre le commandement. Ce frêle esquif ouvre la marche aux grosses galères de don Juan d'Autriche. Crillon a tant frappé ce jour-là, qu'il est devenu immortel. Ce jour-là toute l'Europe a connu l'éclair de son épée. C'est Crillon qui porte à Rome, au pape Pie V, la nouvelle de la victoire. Rome! que c'est beau! Et le vieux pontife a serré Crillon dans ses bras, en le remerciant de sa vaillance au nom de toute la chrétienté.

Viennent ensuite d'autres combats, d'autres triomphes. Ce terrible duel avec Bussy, le siège de la Rochelle après les massacres de 1572; puis, le voyage de Pologne, entrepris pour escorter Henri d'Anjou, alors qu'impatient de posséder une couronne, il disait adieu à celle de France, que son frère Charles IX devait lui céder si vite.

Charles IX, le troisième maître de Crillon, est descendu dans le tombeau; Henri, roi de Pologne, jette sa froide couronne pour aller ramasser celle de France. Crillon l'aide à s'enfuir; ils arrivent tous deux à Venise. Ici s'arrête longuement la pensée du noble guerrier. Ici son front devient plus pesant, et voilà que, sur cette tête courbée, descendent en foule, évoqués par une fidèle mémoire, les jeunes idées radieuses et embaumées, les souvenirs printaniers de la vie, la gloire unie au plaisir, l'amour se jouant parmi les écharpes et les armes.

C'est en 1574. Crillon a trente-trois ans; il est victorieux, il est fier, il est beau. Son nom retentit comme une fanfare martiale à l'oreille du soldat, et fait tressaillir les femmes comme une caresse.

A l'arrivée du roi de France, Venise riche et puissante alors, s'est levée pour faire honneur à son allié qui occupe le premier trône du monde. Les cloches du campanile de Saint-Marc, le canon des galères et les compliments du sénat saluent Henri III. Mais la foule applaudit Crillon le vainqueur de Lépante, et lorsqu'il passe sur la Piazzetta, pour entrer au palais ducal, les Vénitiens l'admirent et les Vénitiennes lui sourient.

Quelle faveur de la fortune et de la gloire peut valoir une caresse de Venise, alors que le soleil sème de poudre d'or, en s'abaissant sur eux, les monts Vicentins et la lagune, alors que les coupoles de Saint-Marc rougissent, qu'un diamant s'attache à chaque vitre des Procuraties et que les deux sonneurs d'airain de l'horloge sur la Place lèvent avec mesure leur marteau de bronze qui frappe l'heure pour les navires mouillés en face des Esclavons; alors que la procession sort lentement des voûtes dorées de Saint-Marc, jetant les roses et l'encens sur les têtes inclinées des fidèles.

Mais que serait-ce si la place dallée de marbre s'est remplie de spectateurs, si un tournoi s'y prépare dans lequel on verra combattre Crillon!

Le jour en est arrivé; Venise, qui admire tant son guerrier de marbre, saint Théodore; Venise, qui ne connaît de chevaux que ses chevaux de bronze, bat des mains avec frénésie aux prouesses du chevalier français.

La vigueur, l'adresse, l'élan du maître, l'orgueil obéissant de son coursier, l'ardeur rivale de tous deux pour la victoire, le choc des lances fracassées, dix concurrents roulés dans le sable épais qui recouvre le pavé de la Place, tout cet enivrement du combat monte aux cerveaux chauffés déjà par le soleil de juillet; et, des fenêtres des Procuraties, des balcons du Palais Ducal, des rangs pressés de la foule s'élancent des frémissements, des bravos, des cris qui vont épouvanter les colombes du sommet des Plombs jusque par delà les toits de la Giudecca.

Jamais rien de si grand ni de si valeureux n'avait frappé Venise, alors féconde en gloires de tout genre. Crillon fut applaudi et adoré par cette cité, comme s'il eût été saint Marc ou saint Michel.

Ce qu'il trouva de fleurs à son logis, et les fleurs sont rares à Venise, ce qu'il reçut de présents magnifiques et de suppliantes invitations, comment l'énumérer froidement dans ces pages!

Vingt ans s'étaient écoulés depuis ce triomphe, et sous les couches successives des lauriers de cent victoires plus récentes, le héros sentait encore avec délices l'âpre parfum de ces fleurs écloses sous le baiser frais de l'Adriatique.

Un soir, il revenait de souper à l'Arsenal après des régates splendides que le doge avait offertes à Henri III. La régate est la fête nationale de Venise. On n'offre rien de mieux à Dieu et à saint Marc. Cette régate, par sa splendeur et ses prouesses, avait effacé toutes les autres. Un soir donc, après souper, Crillon rentrait à son palais, seul et tout émerveillé d'avoir vu les arsenalotti tailler, cambrer, construire, gréer et faire naviguer devant le roi et lui, pendant qu'ils soupaient, une petite galère entièrement achevée en deux heures. Étendu sur les coussins, bercé par le mouvement moelleux de la gondole, il admirait, aux lueurs du fanal accroché à sa proue, le chatoiement de son riche habit de satin blanc brodé d'or et la perfection de ses jambes musculeuses serrées dans des chausses de soie à reflets nacrés. Certes, il était beau et admirablement beau, ce gentilhomme illustré par des exploits qui jadis eussent fait du simple chevalier un empereur. Il avait la jeunesse, la santé, la fortune, la gloire: il ne lui manquait rien que l'amour.

Au moment où il passait sous le Rialto, bâti alors en bois, sa gondole côtoya une barque plus grande d'où partirent soudain les sons d'une douce musique. Crillon savait déjà que les barcarols de Venise aiment assez la musique pour s'attacher des nuits entières à suivre les concerts qui flottent sur l'eau. Il ne s'étonna donc point de sentir se ralentir la marche de la gondole, et s'accoudant à droite, à la petite fenêtre, il écouta comme les gondoliers.

Rien n'était plus suavement mélancolique que ces accords à demi voilés. Les musiciens semblaient ne chanter que pour les esprits invisibles de la nuit et dédaigner de parvenir jusqu'à l'oreille humaine. Les flûtes, les théorbes, la basse de viole soupiraient si doucement, que l'on entendait, autour de la barque, l'eau des avirons retomber en cadence.

Partout, sur le passage de cette barque, les fenêtres s'ouvraient sans bruit, et l'on distinguait vaguement dans l'ombre azurée des formes blanches qui se penchaient curieuses sur les balcons. Crillon ne connaissait pas les enivrements de cette fée qu'on appelle Venise; il ne savait pas qu'elle profite de la nuit pour répandre sur l'étranger la séduction irrésistible de tous ses charmes, et que tout est bon à cette enchanteresse pour tenter celui qu'elle aime. Elle parle en même temps aux sens, à l'esprit et au coeur.

Obéissant comme dans un rêve, vaincu par l'oreille et les yeux, Crillon ne s'apercevait pas qu'il avait dépassé le palais Foscari où il logeait avec le roi, et que sa gondole suivait toujours sur le Grand Canal la mystérieuse harmonie dont les accents s'attendrissaient palpitants d'amour.

Déjà la douane de mer était dépassée, on arrivait à l'île Saint-George, où depuis trois ans le génie de Palladio faisait monter du sein de la lagune la magnifique église de Saint-George-Majeur. Les échafaudages gigantesques, les grues avec leurs bras noirs se profilaient bizarrement sur le ciel, et par delà ces entassements de charpente et de marbre qui noircissaient de leur masse opaque une immense étendue du canal, on apercevait les eaux diaprées d'argent de la haute lagune.

La musique continuait. Crillon écoutait toujours.

Alors une petite gondole, avec son cabanon de drap noir à houppes soyeuses, s'avança silencieusement par le travers de la gondole qui portait Crillon.

Un seul barcarol, vêtu à la façon des gens de service et masqué, la dirigeait sans effort. Cet homme après avoir rangé son esquif côte à côte avec l'autre, rama quelque temps de conserve comme pour donner la facilité à son maître de voir et de reconnaître Crillon dans sa gondole. Puis, sur quelque signe qui lui fut fait sans doute, il dit un mot aux barcarols du Français, et ceux-ci s'arrêtèrent aussitôt.

Crillon n'avait rien vu de ce manège. Fâché de voir s'éloigner la barque du concert, il s'apprêtait à interroger ses barcarols sur leur halte, lorsqu'un poids nouveau fit incliner la gondole à gauche; un frôlement singulier bruit devant le felce—c'est ainsi qu'on nomme la cabine—et une ombre, s'interposant à l'entrée, déroba au chevalier la lumière du fanal rose.

Avant que Crillon n'eût rien vu ou rien compris, une femme entra sous le dais, à reculons selon l'usage, et prit place à droite sur les coussins sans proférer une parole.

Aussitôt la gondole se remit en chemin et Crillon vit ramer à côté le silencieux barcarol de l'inconnue.

Devant les deux gondoles ainsi mariées marchait toujours la barque des musiciens.

Crillon, avec une galanterie toute française, s'était approché, méditant un compliment sur la beauté, la grâce et la politesse. Mais sa compagne était masquée, ensevelie dans une mante de soie toute cousue de dentelles épaisses de Burano. Pas un rayon du regard, pas un reflet de l'épiderme, pas même le bruit du souffle pour avertir Crillon qu'il n'était point en société d'un fantôme.

Lorsqu'il ouvrit la bouche pour interroger, la dame leva lentement son doigt ganté jusqu'à ses lèvres pour le prier de se taire; il obéit.

Alors elle laissa retomber sa main sur sa robe et rentra dans son immobilité. Mais à la lueur d'une large lanterne attachée au quai de la Giudecca, et qui égara son rayon furtif jusqu'aux gondoles, Crillon vit briller dans les trous du masque deux paillettes de flammes. L'inconnue le regardait. Elle le regardait avec toute son âme. Elle le regardait fixement, sans vaciller, comme font ces étoiles curieuses qui, cachées sous les plis d'un nuage noir, contemplent incessamment la terre.

Cependant les gondoles avançaient de front avec une lenteur calculée d'après la marche des musiciens. La symphonie, de plus en plus douce et caressante, courait sur l'eau d'une rive à l'autre du canal de la Giudecca; jamais plus pure nuit n'avait plané sur Venise. Le flot montait sans colère, et agitait lascivement les herbes souples et odorantes qui tapissent la lagune.

Toutes ces myriades de diamants qui constellent la voûte céleste, transparaissaient comme sous une gaze au travers des nuées pâles. En une pareille nuit, Joseph eût senti son coeur de bronze s'amollir et se fondre d'amour.

Crillon,, lui, osa regarder à son tour l'inconnue qui ne baissa pas les yeux; il étendit la main pour saisir celle qui, l'instant d'avant, lui avait recommandé le silence. Mais, cette main se releva encore pour le même geste toujours froid et solennel. Puis, comme il traduisait son étonnement par une exclamation courtoise, l'inconnue se retourna vers l'entrée de la cabine, et se mit à contempler le ciel et l'eau, moins pour admirer que pour dérober au chevalier le spectacle de son trouble et les élans tumultueux d'un sein qu'on voyait battre sous la moire et la dentelle.

Crillon profita, en galant homme, de cette belle occasion d'analyser sa compagne sans la gêner dans son examen. Elle était grande et portait la tête avec une distinction naturelle aux Vénitiennes, qui partout semblent nées pour s'appeler reines. Celle-là eût été reine même à Venise. Sous la résille brodée d'or dont les franges inondaient ses épaules, le chevalier vit briller les tresses énormes de ses cheveux; une ligne pure, noblement infléchie, dessinait son dos et son corsage, tandis que les reflets soyeux de sa robe couraient en longs frissons sur son flanc, digne de la Cléopâtre antique.

Mais cette femme était-elle jeune, était-elle belle? Pourquoi cette étrange idée de venir s'asseoir muette dans la gondole? Pourquoi toute cette réserve avec tout cet abandon?

On était sorti de la Giudecca; les musiciens tournèrent comme pour prendre le chemin de Fusine, puis doublant la pointe Sainte-Marie et longeant le Champ-de-Mars par l'étroit Rio-dei-Secchi, gagnèrent le Rio-San-Andrea et rentrèrent dans le Grand Canal.

Pendant ce trajet, qui fut long, la Vénitienne ne cessa de regarder Crillon, qui, après quelques efforts pour la faire parler, s'était persuadé qu'elle était décidément muette. Il lui prit une seconde fois la main que, moins farouche, elle laissa prendre. Bien plus, elle souleva elle-même, de ses dix petits doigts gantés, la main nerveuse du chevalier, l'examina bien attentivement, et l'approchant du rayon lumineux que projetait le fanal, elle palpa et fit rouler avec curiosité un anneau qu'il portait à la main droite.

Cet anneau parut éveiller en elle des idées d'un ordre moins tranquille. On put voir au jeu actif de ses doigts, à leur pression inquiète, que ce cercle d'or la gênait et la troublait. Lorsqu'elle l'eut bien froissé, bien tourmenté comme pour en épeler la gravure avec ses ongles, elle replaça doucement la main de Crillon sur son manteau, baissa la tête, et ne chercha point à dissimuler le profond abattement qui succédait à son agitation fébrile.

Le chevalier tenta vainement de provoquer des explications. Une heure sonnait à l'église de Saint-Job. L'inconnue frappa trois coups avec son éventail sur le petit volet sculpté de la gondole, et aussitôt, d'un seul coup d'aviron, le barcarol qui l'avait amenée coupa le passage aux gondoliers de Crillon, et vint s'offrir à droite, tendant le bras à sa maîtresse.

Celle-ci se leva, salua le chevalier du geste, et, légère comme un sylphe, posa un pied charmant sur le bord de sa gondole, où elle disparut sans que Crillon, qui cherchait à la retenir, rencontrât entre ses mains autre chose que le froid aviron du gondolier.

Cependant ses deux barcarols, toujours immobiles, attendaient ses ordres, et déjà il leur commandait de suivre la gondole voisine; mais la barque longue des musiciens se mettant en travers du canal, les arrêta une minute, pendant laquelle, gondole, inconnue, intrigue, tout s'évanouit comme un rêve.

Le désappointement de Crillon fut vif. Lorsqu'il questionna ses barcarols, ceux-ci, de l'air le plus naturel, et ils étaient naturels en effet, répondirent qu'ils avaient suivi la barque des musiciens parce que c'est l'habitude à Venise, et que le seigneur français n'avait pas donné d'ordres contraires.

Quant à la rencontre de la gondole mystérieuse, ils déclarèrent ne la connaître pas. Le barcarol masqué leur avait dit d'arrêter, et ils l'avaient fait parce que c'est l'usage. La dame était entrée dans la cabine sans qu'ils se permissent de la regarder, parce que c'eût été impoli. Enfin, il n'y avait dans toute cette affaire, aux yeux de ces braves gens, rien qui ne fût parfaitement dans l'ordre, attendu, ajoutèrent-ils, que cela se passe toujours ainsi à Venise, si ce n'est que d'ordinaire c'est le cavalier qui entre dans la gondole de la dame.

Crillon dut se contenter de ces explications. Tout ce qu'il tenta pour éveiller l'imagination de ses barcarols et leur faire deviner le nom ou la qualité de l'inconnue, fut parfaitement inutile.

—Elle était masquée, répondirent-ils.

Le chevalier, réduit à ses propres ressources, rentra au palais Foscari, où dormait déjà Henri III, et en se mettant à son tour dans le lit magnifique que lui avait réservé l'hospitalité vénitienne, Crillon, pour se défaire du rêve qui l'obsédait, s'efforça de se persuader que son aventure était toute naturelle, et qu'en effet cela se passait ainsi chaque jour à Venise.

D'ailleurs, pour achever de se consoler, il se disait que l'aventure témoignait peu en faveur de son mérite; que la dame, après l'avoir tant regardé, l'avait trouvé moins à son goût qu'elle n'espérait; et il s'endormit en se posant ce dilemme: Ou c'est une banalité, auquel cas j'aurais tort d'y penser encore; ou c'est un échec, et alors il le faut oublier.

Il s'endormit donc aux sons mourants de la musique, qui, plus polie que l'inconnue, l'avait escorté jusqu'au palais Foscari, et lui avait servi ses plus gaillardes symphonies pour le bercer entre les bras du sommeil.

Cependant, le lendemain, il n'avait rien oublié de la veille, et repassant en lui-même tous les détails de l'étrange visite qui lui était venue dans sa gondole, il s'arrêtait surtout à l'impression douloureuse que son anneau avait causée à l'inconnue.

Il reçut en se levant un magnifique bouquet de roses et de lis sur lesquels perlait encore la rosée du matin. Du milieu de ces fleurs embaumées jaillissait une large pensée aux pétales de velours, au calice d'or. Et, comme il en respirait encore les suaves parfums, un autre bouquet tout pareil lui arriva, puis un autre, l'heure suivante, puis un autre, ainsi à chaque heure de la journée. Cela signifiait si bien: Je pense à vous à toute heure, que Crillon, sans être un fort habile interprète du langage des fleurs, ne put s'empêcher de comprendre la phrase odorante qu'on lui répétait durant toute cette journée.

Au lieu de sortir, il resta enfermé chez lui pour attendre et accueillir chacun de ces messages. Mais, quoi qu'il pût faire, jamais il ne réussit à découvrir les messagers. Portes, fenêtres, voûtes, cheminées, balcons, escaliers, tout fut bon à la fée industrieuse pour lui faire parvenir ses présents anonymes, et toujours la pensée surmontait le bouquet comme un refrain passionné.

Enfin, furieux de la maladresse de ses gens, il faisait le guet lui-même, quand un dernier bouquet lui arriva le soir. Il était apporté par un enfant qui déclara l'avoir reçu d'un gondolier.

A la pensée, était attaché par une soie bleue un léger billet que
Crillon ouvrit et dévora, le cour embrasé.

"Seigneur, disait la fine écriture, si l'anneau de votre main droite signifie que vous êtes marié ou lié par un serment à quelque femme, brûlez ce billet et jetez-en les cendres. Mais si vous êtes libre, faites-vous mener dans votre gondole en face des chantiers de l'Arsenal. A dix heures, si vous êtes libre, entendez-vous, Crillon!"

Le chevalier poussa un cri de joie, il comprenait enfin que son aventure n'était pas banale comme ses barcarols voulaient bien le dire. Libre, jamais son coeur ne l'avait été autant que ce soir-là.

A dix heures sonnées par les deux batteurs de bronze au Palais-Ducal, il attendait dans sa gondole, sous les platanes qui bordaient alors le quai des Chantiers, et dont l'ombre gigantesquement allongée sur l'eau le dérobait à tous les regards.

Il attendait depuis cinq minutes à peine, quand un léger bruit d'avirons lui annonça l'arrivée d'une barque. Bientôt il reconnut la gondole noire de la veille et la silhouette du barcarol masqué qui se courbait sur sa rame.

La gondole vint lui présenter le flanc comme elle avait fait le veille pour l'inconnue, et Crillon en pénétrant à la hâte sous le felce, fut bien surpris de s'y trouver seul.

Il allait commander à ses barcarols de rester à l'attendre, mais l'homme masqué leur dit de s'en retourner au palais, ce qu'ils firent immédiatement.

La gondole mystérieuse tourna vers la lagune et fila légèrement à travers les batteries de pilotis jetées çà et là pour servir de refuge et d'abri aux barques.

La nuit était sombre, le vent venait de la mer et soulevait une longue houle sur le dos de laquelle montait la gondole avec un doux balancement. Crillon vit paraître et disparaître dans les ténèbres les îles San-Lazaro, Saint-Michel et Murano, dont les fourneaux incandescents soufflaient du feu et de la fumée rouge par leurs longues cheminées de briques.

Puis, continuant à couper diagonalement la lagune, le barcarol arriva dans des eaux plus calmes, bordées de rivages fleuris. La barque divisait avec sa proue des touffes frémissantes de roseaux, de nénufars, et plus d'une fois, l'éperon reluisant arracha, de ses dents tranchantes, les grenades enlacées de liserons, qui formaient une haie touffue de chaque côté du canal, et retombaient en jonchées dans la gondole, sur les pieds du chevalier.

—Où me conduit cet homme? pensait Crillon. Me voilà bien loin de
Venise, il me semble.

L'idée ne lui vint pas qu'on pouvait lui tendre un piège. Il ne questionna pas même le barcarol qui, toujours avec la même rapidité, dirigea la gondole parmi les charmants méandres de ces déserts; et après avoir passé sous un pont de brique d'une seule arche hardiment cintrée, laissa glisser l'esquif dans les hautes herbes et les oseraies, jusqu'à ce qu'elle touchât le sol. Alors il sauta sur le rivage, et offrit silencieusement son bras à Crillon pour qu'il descendît.

Le chevalier mit pied à terre et regarda curieusement autour de lui. Il se trouvait sous une sorte de portique formé par un entrelacement de vignes sauvages et de lianes. Un grenadier au feuillage épais surmontait l'étroite baie d'une porte à peine visible, tant les fleurs et les branchages s'en disputaient la penture et les gonds.

Le barcarol indiqua silencieusement du geste cette petite porte ouverte comme par enchantement. Crillon entra. La gondole s'éloigna du rivage et la porte se referma sur le chevalier, dont toutes ces précautions faisaient battre le coeur.

Il était alors dans un petit jardin sombre, irrégulièrement planté; pas une lueur ne guidait ses pas; déjà il hésitait et cherchait à tâtons un aboutissant quelconque, lorsqu'une clarté douce illumina soudain les arbres et en fit ruisseler les feuilles comme autant d'émeraudes. Une autre porte, intérieure cette fois, venait de s'ouvrir, et Crillon distingua l'entrée d'une maison.

En quatre pas, il fut au milieu d'un vestibule de marbre, au plafond duquel brûlait une lampe à chaînes d'argent. Une tapisserie fermait la communication de ce vestibule avec les chambres voisines. Chose étrange! à peine Crillon fut-il entré dans le vestibule, que la porte d'entrée se ferma aussi.

Le chevalier souleva la lourde portière et pénétra dans l'appartement. Là, sur une table d'ébène richement sculptée et incrustée d'ivoire, une collation était servie sur des plats de vermeil et dans des bassins d'argent magnifiquement ciselés. Tous les fruits de la riche Lombardie, les vins de l'Archipel dans des buires de cristal de Murano, des viandes froides et les plus rares poissons de l'Adriatique, promettaient à Crillon seul un festin qui eût rassasié vingt rois en appétit.

De la voûte en chêne sculpté pendait un de ces lustres vénitiens à fleurs de verre bleu, rose, jaune et blanc, dont les courbes élégantes, les merveilleux accouplements, les spirales fantastiques, font encore aujourd'hui l'admiration de notre siècle orgueilleux et sans patience. Dans le calice de douze fleurs variées, douze cires bleues, roses, jaunes et blanches, selon la nuance des cristaux, s'élançaient avec leur étoile de flamme et dégageaient une odeur d'aloès qui parfumait la chambre éclairée à peine.

Ce petit palais enchanté à colonnettes de cèdre était meublé de ces admirables fauteuils de frêne sculpté, sur le bois desquels chaque artiste avait laissé tomber dix ans de son génie et de sa vie. Les bras en col de guivres et d'hydres enroulés de ronces et de lierres, les pieds en racines diaprées de coquilles et de fruits sauvages, les frontons peuplés de gnomes, de salamandres aux yeux d'émail, le dossier formé de bas-reliefs, d'un fouillis inextricable, composaient un de ces ensembles qui résument à la fois le caractère et la richesse d'une époque de civilisation et d'art, le caractère, parce qu'on y voit éclater dans sa libre toute-puissance la fantaisie de l'ouvrier, la richesse, parce qu'un pareil ouvrage, n'eût-il été payé qu'avec le pain quotidien, vaudrait encore son pesant d'or.

Quant aux tapisseries, aux tableaux de Bellini, de Giorgion et du vieux Palma, tout cela disparaissait dans l'ombre moelleuse, comme si le maître du palais estimait peu ces trésors, et voulait attirer l'attention sur d'autres plus précieux.

Crillon admirait et s'étonnait de la solitude. Il s'assit dans un fauteuil, mit son épée en travers sur ces genoux, et attendît qu'une créature humaine vînt lui faire les honneurs de la maison.

En face de lui une porte s'ouvrit dans la muraille et donna passage à une femme qu'il crut reconnaître pour la belle visiteuse de la veille. Même démarche, même taille, mêmes cheveux, l'éternel masque, et cette fixité du regard qui, dans la gondole, avait si fort surpris et gêné Crillon.

Cette dame s'arrêta au seuil de la chambre sans parler ni saluer. Elle portait sur sa poitrine une large pensée attachée à sa robe de damas de soie blanc. A voir les pesants bracelets de sequins qui tombaient jusqu'au milieu de sa petite main et tordaient ensemble leurs chaînons inégaux, l'on eût dit que tout son corps, entraîné par les bras, s'affaissait ainsi sous le poids de cette masse d'or. Cependant l'émotion de l'inconnue était la seule cause qui fit pencher sa tête, et bientôt, fléchissant comme si elle eût été saisie de vertige, elle fut forcée, pour se retenir, d'accrocher ses doigts pâles aux sculptures d'un cadre qui se rencontra, sous sa main.

Crillon courut à elle et s'agenouilla en discret chevalier.

Elle, sans quitter sa pose mélancolique et rêveuse:

—Vous parlez espagnol, je le sais, dit-elle avec une voix d'une vibration sonore; eh bien, nous parlerons espagnol. Levez-vous et écoutez-moi.

Crillon obéit et resta en face d'elle, penché pour aspirer ses paroles et son souffle.

-Ainsi, continua l'inconnue, vous êtes libre puisque vous êtes venu.

Crillon s'inclina.

—Cet anneau, dit-il, est mon cachet, qui vient de ma mère.

—J'ai bien fait alors de ne pas vous le prendre hier pour le jeter dans le canal comme j'en avais l'envie.

—Assurément, madame, cela m'eût fort attristé.

—En sorte que si je vous le demandais….

—Je serais forcé de vous le refuser, madame.

—Il vient bien de votre mère?

—Madame, Crillon ne dit jamais un mensonge et ne répète jamais une vérité.

—C'est vrai, Crillon est Crillon.

Elle garda le silence, et, plus hardie, sa dirigea vers un des coussins où elle prit place en faisant signe au chevalier de s'asseoir en face d'elle.

—Puisque vous ne mentez jamais, reprit-elle enfin, dites si vous m'aimez?

—Presque, madame; je dirais tout à fait si je connaissais votre visage.

—Oh! mon visage … est donc indispensable pour faire naître l'amour? Moi, je connais une personne qui s'est éprise d'amour pour quelqu'un sur sa seule réputation … et il me sembla que le souffle, le contact d'une femme ou d'un homme qui aime devraient suffire à opérer la réciprocité de l'amour.

—Assurément, balbutia Crillon. Toutefois, l'aspect d'un beau visage est bien puissant.

—Pourquoi donc alors certaines femmes laides sont-elles aimées?

Crillon frémit.

—D'ailleurs, continua l'inconnue, la beauté est idéale. Belle pour d'autres, on peut paraître laide à celui précisement qu'on voudrait toucher.

—Il est vrai, soupira le héros de plus en plus tremblant.

—Tenez, dit vivement la Vénitienne en se levant pour montrer à Crillon une toile magnifique de Giorgion, où Diane se voyait au milieu des nymphes, dans le bain après la chasse. Voici plusieurs beautés, les trouvez-vous telles?

—Admirables, madame.

—Et ces madones de Jean Bellini, pour être moins voluptueusement profanes, les aimez-vous aussi?

—Ce sont des beautés achevées.

—Une Suzanne de Palma, qu'en dites-vous?

En disant ces mots elle levait un flambeau pour éclairer les tableaux à Crillon. Cette pose forcée dessinait sous son bras une taille pareille a celle des Nymphes, et comme, pour se hausser, elle avait dû poser le pied sur une escabelle de cuir de senteur, son pied fin et cambré, une cheville d'enfant, une jambe ronde, le galbe élégant et riche de tout le corps qui repoussait les plis du damas, prouvèrent à Crillon que cette femme n'avait pas besoin de la beauté du visage pour être belle et exciter l'amour.

Il le pensait et le lui dit.

—Vraiment, s'écria-t-elle; que me direz-vous donc quand vous m'aurez vue?

—Ce que je disais des nymphes, des madones et de Suzanne.

—Allons donc, monsieur! murmura la Vénitienne avec un superbe dédain, ne me comparez donc plus à ces faces vernies. Tout cela est gratté, froid, mort. Je suis bien plus belle que cela: regardez!

Et d'un frôlement de ses doigts elle fit voler son masque. Crillon poussa un cri de profonde admiration.

En effet, rien de si parfaitement beau ne s'était offert à ses yeux; et il avait vu les Romaines et les Polonaises.

Sous des sourcils noirs dessinés comme deux arcs irréprochables brillaient les yeux dilatés et chatoyants de cette femme. Le regard était brûlant comme un fer rouge. Quand ce regard parlait, tout le reste de la physionomie se transfigurait: l'ange devenait archange. Elle avait le teint d'une pâleur mate, des lèvres d'un carmin si frais qu'il paraissait violent, le nez de la Niobé, des dents d'un million par perle, la tête d'Aspasie sur le corps de Vénus, et dix-huit ans,

—Je vous aime! s'écria le Français ébloui, éperdu, à genoux.

—Et moi donc! répondit la Vénitienne, qui, en le relevant, chancela dans ses bras.

Les cires consumées coulaient en larges nappes sur les plaques de cristal; une pâle clarté, celle de l'aube, bleuissait les ténèbres. Crillon ouvrit des yeux appesantis, et chercha vainement la Vénitienne à ses côtés.

Elle reparut bientôt, éblouissante de joie et de parure, vint à Crillon, qui déjà lui reprochait son absence si courte, et d'une voix plus caressante encore que son sourire:

—Désormais, dit-elle, nous ne nous quitterons plus. C'est pour la vie.

—Pour la vie, répéta Crillon enivré.

La Vénitienne lui saisit la main droite, baisa la bague et dit:

-A nous deux, maintenant, cette bague de votre mère.

-Pourquoi? demanda Crillon.

—Parce que maintenant nous partagerons tout: ceci d'abord.

Elle lui montrait un coffret dont sa main adroite fit jouer le ressort, et qui contenait des poignés de joyaux et de pierreries qu'eussent enviées des reines.

—Mais … objecta Crillon.

—Et ceci ensuite, continua la Vénitienne, avec une joie d'enfant; regardez.

Une caisse de fer, longue de trois pieds, profonde de deux, et pleine de sequins d'or.

Le chevalier pensa qu'il continuait son rêve.

—Et maintenant que vous connaissez la dot et que vous connaissez la femme, votre bras, Crillon.

Elle lui prit le bras avec une douce autorité.

—Où me conduit le bel ange? demanda-t-il.

—Tout près, tout près.

Elle l'entraînait vers la muraille où son petit poing nerveux heurta vivement un bouton d'acier.

La porte s'ouvrit; elle donnait sur un long couloir sombre, au bout duquel on voyait dans des flots de lumière resplendir les colonnes de marbre et la mosaïque d'or d'une église. L'autel était orné, le prêtre agenouillé et deux assistants attendaient en s'appuyant sur la balustrade.

—Qu'est ceci? s'écria le chevalier.

—Une belle église, des plus belles et des plus antiques.

—Mais je ne comprends pas.

—Vous allez comprendre, seigneur. Je suis patricienne, riche, et je vous aime. Vous allez savoir mon nom. Vous connaissez ma fortune, je vous ai prouvé mon amour. Ma famille veut m'imposer un mariage pour lequel je me sens de l'horreur. Si je choisis monsieur de Crillon, ai-je pensé, ma famille n'aura plus rien à dire; et, au besoin, mon préféré saura faire respecter mon choix. Vous aurez eu peut-être mauvaise opinion de la jeune fille qui semblait accepter un amant; rassurez-vous: c'est un époux que j'ai pris. Venez, Crillon, le prêtre nous attend à l'autel.

Si la foudre eût fait voler en morceaux le lambris de chêne, si la maison fût disparue sous le jet d'une mine, si la sublime beauté de la Vénitienne eût fait place à Méduse, Crillon n'eût pas éprouvé ce qu'il éprouva en ce moment. Il vacilla comme étourdi du coup, et sa main se glaça dans celle de la jeune fille.

Cette brusque proposition, ces préparatifs, lui parurent un guet-apens dirigé contre son honneur. Toute la beauté de la jeune femme, son abandon délirant, ce mélange inconcevable de virginale innocence et d'audace vicieuse, cette richesse splendide, cette féerique retraite, n'étaient-ce pas autant de pièges du démon pour lui voler son âme et le damner à jamais, en lui faisant violer ses voeux?

Dans le trouble qui s'empara de lui, Crillon se figura qu'en gagnant une minute, il verrait se confondre et disparaître en fumée toutes ces sorcelleries, tout cet attirail infernal des tentations de Satan. La belle femme se changerait en couleuvre, les sequins en feuilles desséchées, les lumières en flammes sépulcrales. Au doux bruit des baisers d'amour succéderait le rire strident du mauvais ange qui triomphe, et Crillon demeurerait seul, écrasé, dans une effrayante solitude. Mais, du moins, il aurait, comme sur le champ de bataille, combattu jusqu'à la mort.

Comment exprimer à cette femme une seule des pensées qui se heurtaient dans son cerveau? Il la regarda fixement et se tut.

Elle, au contraire, le crut ivre de son bonheur.

L'idée ne pouvait pas venir à cette étrange créature que son patriciat, sa richesse, sa beauté, son amour, la rendissent à ce point fabuleuse et incompréhensible qu'un amant la repoussât épouvanté de son triomphe.

Elle se croyait dans son noble coeur d'autant plus assurée d'avoir conquis Crillon, qu'elle s'était, sans réserve aucune de sa vie et de son honneur, livrée au plus hardi, au plus généreux chevalier du monde. S'il hésitait, ce devait être par délicatesse et magnanimité.

—Il faut l'encourager par de bonnes paroles, pensa la Vénitienne. Et, s'armant de son irrésistible sourire

—Allons, il le faut; il faut subir votre femme, malgré sa laideur et son obscure pauvreté.

—Impossible! s'écria-t-il la sueur au front, devant ce nouvel assaut du tentateur.

~ Impossible! pourquoi?

—Je suis chevalier de Malte.

—Vous l'étiez au berceau. Ce sont des voeux absurdes, et le saint-père, qui n'a rien a refuser au héros de Lépante, vous en relèvera quand nous voudrons.

—Madame, balbutia Crillon, qui avait pris sa résolution, ces voeux qu'on prononça pour moi, enfant au berceau, ainsi que vous venez de le dire, je les ai répétés à vingt ans, homme, et sachant ce que je faisais.

La Vénitienne pâlit comme une morte et reculant, les sourcils froncés.

—Vous ne m'acceptez pas?… murmura-t-elle d'une voix déchirante…
Vous me repoussez!

—Dieu m'est témoin….

—Oui ou non … monsieur! s'écria la jeune fille, qui sentit l'orgueil de son sang patricien lui monter tumultueusement au front.

Crillon baissa la tête, le coeur navré.

—On vous dit brave, prouvez-le donc, dit-elle avec ironie, oui, ou non; c'est facile à dire, ce me semble.

—Eh bien … articula le chevalier en serrant les poings, jusqu'à les déchirer de ses ongles … Non!…

Le visage de la jeune fille prit une effrayante expression de désespoir. Pas un cri, pas un soupir ne s'exhala de sa poitrine. Son oeil chargé d'éclairs, sa lèvre frémissante, éloquents interprètes de ce qui se passait dans cette âme, prononcèrent la muette imprécation sous laquelle Crillon se courba anéanti.

Elle passa devant lui lentement comme un spectre, et laissa tomber une à une sur la tête du chevalier ces sanglantes paroles:

—Crillon, vous n'étiez pas libre. Vous avez trompé lâchement une femme. Vous n'êtes plus Crillon!

Lorsqu'il releva la tête pour essayer de se justifier, il se trouva seul dans l'appartement. Il courut au vestibule, croyant avoir entendu marcher de ce côté. Il ouvrit même la porte et regarda dans le jardin.

Rien. La porte se referma au moment où il cherchait à rentrer.

La porte extérieure, au contraire, était béante devant lui.

Crillon tomba sur un banc de pierre. Sa tête en feu roulait mille vagues projets, mille pensées contradictoires.

Irait-il se jeter aux pieds de cette femme offensée? N'était-ce pas un crime de refuser la réparation après l'offense?

N'était-ce pas sa bonne étoile, au contraire, qui le sauvait d'un piège où peut-être il eût péri honneur et bonheur.

Il fut tiré de sa rêverie par une rauque exclamation. Le barcarol à son poste l'appelait et lui montrait le jour naissant.

Crillon obéit, se jeta dans la gondole, insensible désormais à ce spectacle splendide d'un lever du soleil par delà les grèves du Lido.

Venise dormait encore tout entière quand la barque aborda au palais
Foscari et déposa son passager sur l'escalier de marbre.

Crillon glissa sa bourse pleine d'or dans la main du gondolier.

Celui-ci, avec un froid dédain impossible à décrire, étendit le bras, et la bourse alla tomber dans le milieu du canal. Le barcarol poussa au large, et, se courbant sur son aviron, disparut en vingt secondes dans l'étroit et sombre Rio del Duca.

A partir de ce moment, ce ne fut plus du regret ni du repentir, ce fut du remords et du désespoir qui dévora le coeur du chevalier. Il était amoureux, idolâtre, fou, de cette belle et noble femme; pour la revoir, il eût donné sa vie, il eût donné sa vie éternelle pour retrouver l'beure à jamais envolée de cet amour tel, qu'il était assuré de n'en plus trouver en ce monde.

Il courut Venise, il courut les îles voisines sans retrouver ni la gondole ni la petite porte mystérieuse. Il sema l'or, les espions, et pour tout résultat n'obtint pas même le coup de stylet qu'il espérait et invoquait sans cesse.

A la cour du doge, aux promenades, aux assemblées, aux fêtes, il épiait, dévorait tous les visages. Jamais il ne retrouva l'inconnue, et lorsqu'il la voulut dépeindre pour aider à ses recherches, les mieux informés lui répondirent qu'assurément une telle perfection n'existait pas et qu'il avait rêvé.

Huit jours après, Henri III quitta Venise, rappelé en France, sans avoir pu assister aux fiançailles du fils du doge, que la république voulait marier à une de ses riches héritières, lorsqu'il aurait, disait-on, atteint sa majorité.

Crillon suivit son maître; le corps retourna en France, mais le coeur et l'âme étaient restés à Venise, dans cette maison perdue sous les althéas et les grenadiers en fleur.

Telle fut cette poétique aventure, à laquelle, vingt ans plus tard, le brave Crillon, le front caché dans ses mains, rêvait, et son généreux sang bouillonnait encore.

La lettre que lui avait remise le jeune homme ne contenait que ces mots:

« Je fais connaître mon fils Espérance à M. de Crillon, afin que le hasard ne les oppose jamais l'un à l'autre les armes à la main. Il est né le 20 avril 1575.

« De Venise, au lit de la mort. »

Voilà pourquoi la plaie s'était rouverte au coeur du héros; voilà pourquoi il tressaillait en regardant Espérance.