XVI

L'HÉRITIER DES VALOIS.

La Ramée, après son départ, se mit à organiser la soirée selon le programme qu'il en avait tracé à ses deux amies.

Il fit préparer les chevaux, distribua les consignes à ses agents et prévint le desservant d'une chapelle voisine.

Enfin allait s'opérer la réalisation de son rêve. Son visage rayonnant trahissait le triomphe; on eût dit que son mauvais génie, protecteur ce jour-là, le soulevait par les cheveux et l'empêchait de toucher trivialement la terre. Cependant il finit par se lasser et rentra chez lui pour se reposer un moment, c'est-à-dire rentra dans l'appartement qu'il occupait chez la duchesse, dont l'hôtel était alors inhabité.

Mme de Montpensier, depuis l'entrée du roi à Paris, ne s'y sentait plus à l'aise. La bonté généreuse du vainqueur l'avait médiocrement rassurée. Elle ne pouvait croire qu'on pardonnât tout à fait, elle qui ne pardonnait pas. Aussi, après les premières grimaces, fatiguée de s'incliner, ayant dépensé tous ses sourires, elle avait prétexté les beaux jours, sa faible santé, des affaires en province, et, à petit bruit, s'était retirée dans ses terres.

En ce temps là, le royaume de France s'administrait péniblement. La politique était difficile à faire en pratique à cause des difficultés matérielles. Recouvrements pénibles, distances infranchissables, division entre les provinces, mélange de royalisme et d'espagnolisme d'une localité à l'autre, partage des villes entre différents suzerains, constituaient à chaque pas une impossibilité pour la surveillance. La duchesse de Montpensier, retirée en Lorraine ou dans le Blaisois, était bien plus éloignée de la main d'Henri IV qu'un ennemi politique ne le serait aujourd'hui de son ennemi par une distance de mille lieues.

Aussi la duchesse, à l'abri d'un coup d'État, s'était-elle repris à respirer. Les griffes limées avaient retrouvé leurs pointes. La sécurité d'une campagne semblable a un petit gouvernement, avait ramené chez la soeur de M. de Mayenne Espagnols, ligueurs, mécontents de toute sorte. On avait commencé, en se retrouvant, par se regarder avec des soupirs. Puis, comme les soupirs n'étaient pas assez éloquents, on avait gémi, puis on avait critiqué, puis on avait menacé, puis, après s'être compté, on avait conspiré comme de plus belle.

C'était là-bas un concert qui eût empêché Henri IV de dormir si le héros n'eût pas dormi chaque soir au bruit du canon de l'ennemi.

Divisant les catholiques de France en vieux et en nouveaux, la duchesse, aidée des bons pères jésuites, avait inventé force arguments ingénieux pour établir que tout catholique nouveau était un hérétique. L'abjuration du roi se trouvait supprimée par ce sophisme, et de là, liberté pleine et entière à tout bon ligueur de recommencer la Ligue et de courir sus à l'hérétique converti.

Il va sans dire que, dans ces combinaisons nouvelles, figuraient avantageusement tout ce que Philippe II avait pu lancer sur la France d'Espagnols gangrenés par l'avarice et le fanatisme. On avait renoué avec M. de Mayenne, dont l'esprit flottant et l'ambition instinctive n'avaient jamais su dire leur dernier mot. Enfin, depuis que le roi était rétabli en France, tous ces ennemis rampants, volants, glissants, insectes furieux, reptiles affamés, féroces rongeurs, avaient chacun fait leur trou dans ce trône auguste, que les boulets de dix batailles n'avaient pas réussi à entamer.

De temps en temps, la duchesse expédiait à Paris un espion. La Ramée, dont nous savons la faveur près d'elle, avait obtenu ce poste et se servait de l'autorité supérieure pour surveiller ses petites affaires privées. On sait comment il les avait conduites, et son dénoûment approchait, parallèlement à celui que la souveraine maîtresse avait ménagé à ses intrigues politiques.

Donc, la Ramée était rentré à l'hôtel par la petite porte dont il avait la clef, et qui, ouvrant l'allée d'une maison adossée à l'hôtel, communiquait sans que nul le sût avec le quartier général de la duchesse. En ces temps d'astuce et de guet-apens, c'était une ressource familière aux grands conspirateurs d'acheter la plupart des maisons qui avoisinaient la leur. Ils avaient ainsi autant d'entrées secrètes qu'il leur en fallait pour admettre les initiés, autant de portes inconnues pour les faire échapper en cas d'investissement ou d'alarme: Mme de Montpensier n'avait pas négligé cette intéressante précaution.

La Ramée voulait, disons-nous, se reposer un moment, rassembler toutes ses ressources, et, lorsqu'il en aurait fini avec les Entragues, lorsqu'il aurait épousé Henriette, emmener sa femme, la conduire auprès de la duchesse, la lui présenter et prendre un congé définitif.

—J'ensevelirai quelque temps, pensait-il, mon bonheur dans une solitude où rien ne le puisse troubler. Puis, lorsque s'éveilleront les regrets et les instincts ambitieux d'Henriette, lorsque ma folle passion sera bien assouvie, lorsque le délire m'aura quitté, alors nous reparaîtrons, moi guéri, elle domptée.

Le malheureux comptait sans la destinée. Les impies, les scélérats, appellent ainsi les actes de la Providence quand elle frappe. Que deviendrait un criminel s'il avait la conscience ou la crainte de Dieu?

La Ramée pénétra dans son appartement. La nuit, qui vient vite en décembre, tombait rapidement sur Paris du haut d'un ciel sombre et bourré de neige. La Ramée comptait trouver à l'hôtel obscurité, silence et solitude. Il fut bien surpris d'entendre des bruits de pas dans les corridors, et en ouvrant la porte qui communiquait avec l'intérieur, il fut plus surpris encore de trouver l'hôtel aussi éclairé en dedans qu'il était noir et fermé à l'extérieur.

Les corridors, les vestibules, les antichambres s'empilaient peu à peu de visiteurs silencieux, introduits sans doute par ces issues secrètes dont nous venons de parler; car la grande porte de l'hôtel était fermée et verrouillée en dedans. La Ramée regarda dans la cour d'honneur et la vit sillonnée de groupes noirs, au sein desquels reluisait çà et là, sous les manteaux, un fourreau d'épée ou le canon d'une arme à feu.

Majordome, valet de pied, huissier étaient à leur poste dans l'intérieur.

—Qu'est-ce que cela signifie? pensa le jeune homme, est-ce que la duchesse serait revenue?

—Son Altesse vient d'arriver, répliqua mystérieusement l'huissier, à qui la Ramée avait adressé la question.

—Il faut que je lui parle, se dit le jeune homme, et que je sache pourquoi elle revient de cette façon. Est-il arrivé quelque nouvelle? Se trame-t-il quelque chose? Je le saurai, il faut aussi que j'instruise la duchesse de mes projets, car les lui taire serait un manque d'égards. Fermons d'abord la porte par laquelle je suis entré.

La Ramée, en s'approchant de cette porte, la vit gardée par plusieurs hommes qui s'étaient postés aux différents étages de l'escalier.

—Voilà qui est étrange, pensa-t-il. Avertissons la duchesse de cette nouvelle singularité.

Il assura son manteau, prit ses gants, et s'achemina vers l'autre porte de son appartement.

Là il trouva l'huissier, qui, d'un ton respectueux, l'invita, de la part de la duchesse, à se rendre dans la grande salle.

Chemin faisant, il voyait affluer aux environs de l'appartement ducal les mystérieux visiteurs qu'un même signal avait attirés au même rendez-vous.

La Ramée entra dans la grande salle où Mme de Montpensier tenait ses audiences solennelles.

Cette salle immense, garnie des portraits de l'illustre maison de Lorraine, avait ce soir-là, aux flambeaux, un caractère de majesté sombre que la Ramée ne lui avait jamais connu jusqu'alors. On eût dit que les murs chargés de figures menaçantes, d'armes aux feux sinistres, préparaient leur écho à quelque terrible événement. La princesse, assise près de la cheminée, les yeux tournés vers la flamme, attendait, le front dans ses mains. Les reflets rouges du brasier se jouaient sur les rubans violets et le jais de sa robe. L'huissier annonça M. de la Ramée, et la duchesse se leva aussitôt avec un étrange empressement.

—Vous ici! madame, s'écria le jeune homme; faut-il que vos amis se réjouissent ou s'alarment de ce retour imprévu?

—Ils peuvent se réjouir, dit-elle.

—Dieu soit loué. Alors, les alarmes que m'avait causées tout ce que je vois….

—Dissipez-les.

—Et la présence de ces hommes dans l'escalier dérobé par lequel j'arrive à mon appartement?

—Ces hommes sont placés là par mon ordre.

—Pardon, madame, je n'en fais mention que parce qu'ils semblaient me garder et me fermer le passage.

—Ils vous gardent en effet, répliqua la duchesse avec la même affectation de courtoise déférence qui bouleversait toutes les idées de la Ramée depuis le commencement de l'entretien.

Pourquoi le gardait-on? Pourquoi ne l'appelait-on ni la Ramée, comme d'habitude, ni monsieur, ni mon cher? Cent questions se pressaient sur les lèvres du jeune homme, qui n'osait en formuler une.

Mais le temps marchait et ne permettait ni hésitation, ni scrupules de diplomatie. La Ramée sentait approcher l'heure à laquelle il devait se rendre chez Henriette.

—Madame, dit-il à la duchesse, quand vous m'avez fait appeler, je me disposais à vous demander audience.

—Vous ne saviez pourtant pas que je fusse à Paris, répliqua-t-elle.

—Je venais de l'apprendre, et le devoir me commandait de vous dire ici ce que je fusse allé vous communiquer à la campagne.

—Parlez.

—J'ai besoin d'un congé pour ce soir, madame, et vous prie de vouloir bien me l'accorder.

—Pour ce soir, impossible, dit la duchesse.

La Ramée tressaillit.

—Il me le faut pourtant, madame; car j'ai des engagements qui ne souffrent pas de retard.

—Je vous connais des engagements près desquels ceux dont vous me parlez ne sauraient compter.

—Madame, je me marie.

La duchesse tressaillit à son tour.

—Vous vous mariez!… Est-ce possible?

—Dans une heure, madame.

—Avec qui donc, bonté divine?

—Avec Mlle Henriette de Balzac d'Entragues.

—Mais, vous êtes fou.

—Je le sais bien, madame, mais je me marie.

—Je vous ai laissé, à votre aise, courtiser, épier, assiéger cette fille, mais parce que je croyais qu'il ne s'agissait, de vous à elle, que d'une amourette, d'un passe-temps.

—Un passe-temps! de Mlle Henriette d'Entragues à moi! d'une fille de noblesse, d'une fille de grande maison à un pauvre petit gentilhomme de province… un passe-temps! Non, non, madame, c'est bel et bien une passion sérieuse, qui ne peut avoir de satisfaction que par le mariage, et encore!

—Je vous répète que c'est une folie, dit froidement la duchesse, et je ne vous laisserai pas faire une folie.

—Enfin, madame, répondit la Ramée, je sais ce que je fais peut-être!

—Non!

—J'ai engagé à madame la duchesse mes services et mon épée, elle peut disposer de moi comme instrument, comme serviteur: bras, esprit, âme, je lui ai tout promis, mais non mon coeur.

La duchesse haussa les épaules.

La Ramée avec une sourde irritation:

—Peut-être suis-je utile en ce moment, murmura-t-il, et mon absence peut paraître une désertion, quand tous les serviteurs de votre maison sont assemblés; mais daignez songer, madame, que je ne demande qu'une heure; dans une heure je serai marié, tous mes préparatifs sont faits à l'avance. Dans une heure, après la célébration, je comptais partir et emmener ma femme, mais je ne partirai pas, je ne l'emmènerai pas; dans une heure je serai de retour ici, aux ordres de Votre Altesse… Seulement, je le déclare, il faut que je sois marié ce soir et je le serai!

La duchesse, au lieu d'éclater avec colère, comme c'était son habitude quand on lui tenait tête, et comme La Ramée s'y attendait après cette déclaration, ne s'émut pas, ne cria pas. Regardant fixement le pâle jeune homme:

—Je vous ai dit, articula-t-elle avec calme, que vous n'épouseriez pas Mlle d'Entragues. Vous ne l'épouserez pas, pas plus demain que tout à l'heure, pas plus dans un an que demain.

—Parce que? dit insolemment la Ramée.

—Parce que c'est impossible.

—Vous appelez impossible toute chose que vous ne voulez pas, s'écria-t-il tremblant de colère.

—Non, dit-elle de plus en plus tranquille. Ce mariage ne se fera pas, parce que vous-même le refuserez tout à l'heure.

—Voilà ce qu'il faudra me persuader, madame.

—C'est ce que je vais faire; aussi bien le moment en est venu, et je ne vous mandais auprès de moi que dans ce dessein.

La duchesse frappa sur un timbre qui emplit la vaste salle de sa vibration argentine.

La Ramée, maîtrisé par ce sang-froid inouï, resta immobile, muet, dans l'attente de l'événement que ces bizarres préludes lui promettaient.

Au son du timbre, les tapisseries du la salle se soulevèrent, et l'on vit entrer par les trois portes colossales une quantité d'hommes dont les visages et les noms étaient bien connus de la Ramée.

C'étaient les principaux chefs ligueurs un moment dispersés sous le souffle de la réaction royaliste; quelques-uns de ces prédicateurs fanatiques chassés de Paris par le retour du roi et trop généreusement épargnés par sa clémence; c'était un jésuite professeur du collège où la duchesse avait fait entrer Jean Châtel; c'étaient des Espagnols délégués par le duc de Feria ou par Philippe II lui-même; c'était enfin, avec quelques bourgeois incurables et deux ou trois membres de la faction des Seize, tout l'état-major de la révolution que Mme de Montpensier tenait sans cesse suspendue comme un nuage destructeur sur la France, à peine remise de tant d'orages surmontés!

Devant ce flot de puissants personnages, la Ramée avait reculé jusqu'à la porte que gardaient plusieurs hallebardiers et mousquetaires de Lorraine; la duchesse remarqua son mouvement, et d'un coup d'oeil ordonna aux gardes de serrer leurs rangs.

—Approchez-vous, je vous prie, dit-elle à la Ramée qui fut contraint d'obéir.

Quand le silence se fut établi dans la salle, Catherine de Lorraine, orateur prétentieux comme elle était général d'armée, fit un pas vers l'assistance, s'appuya d'une main au dossier de son fauteuil, et après s'être recueillie:

—Seigneurs, dit-elle, et vous, messieurs, qui composez la véritable force de notre religion et de notre patriotisme, vous savez pour la plupart nos desseins puisque vous partagiez notre douleur et nos espérances mais vous ignoriez comment et sous quelle forme ces espérances pourraient se réaliser.

Nous ne nous dissimulons ni les uns ni les autres combien est précaire le nouveau règne sous lequel la France s'est courbée. Bien des circonstances le peuvent abréger: la guerre a ses hasards, la politique d'usurpation a ses dangers, le nouveau roi peut tomber sur un champ de bataille; il peut tomber aussi frappé par le ressentiment public. Je ne parle pas des chances de mort que fournit une vie dissolue, aventureuse: on meurt aussi vite, et plus sûrement peut-être, d'un excès, d'une orgie que d'une balle ou d'un coup de poignard.

Dieu m'est témoin et vous l'avez tous vu, plusieurs même m'en ont blâmée, que pour le bien du pays j'ai fait taire mes inimitiés, oublié les malheurs de ma famille, et reconnu le nouveau roi. Cependant je ne puis m'aveugler sur l'avenir: le roi n'a pas d'héritier, un enfant bâtard ne compte pas; si le roi mourait, que deviendrait la France? S. M. Philippe II, dans un sentiment de glorieuse générosité, a renoncé à ses droits au trône. M. de Mayenne aussi abdique. Je renonce pour mon neveu de Guise, qui n'a pas rallié la majorité des voeux du peuple français. Mais, du sein de cet abandon général, la bonté divine a suscité un miraculeux et providentiel moyen de salut. Messieurs, écoutez religieusement la parole qui va sortir de mes lèvres. Il existe un rejeton de la branche royale, messieurs; la France possède un légitime Valois!

A ces mots, on entendit frémir l'assemblée, dont les têtes oscillèrent sous un ouragan de passions mal contenues. Çà et là, quelques visages sérieux, ceux des principaux initiés, du jésuite, entre autres, examinaient avec soin l'attitude générale.

—Un Valois! murmura-t-on de toutes parts.

—Vous savez, continua la duchesse, que du mariage du roi Charles IX avec Élisabeth d'Autriche, naquit, à Paris, le 27 octobre 1572, un enfant présumé être Marie-Élisabeth de France. Le roi attendait, espérait un fils, ce fut une fille que lui présenta sa mère Catherine de Médicis, une fille qui ne vécut même pas et dont la mort fut déclarée le 2 avril 1578. Eh bien, seigneurs, eh bien, messieurs, ce n'était pas une fille qui était née au roi Charles IX, mais bien un fils, que par jalousie et pour assurer le trône à son fils favori, le futur Henri III, Catherine de Médicis avait soustrait et fait disparaître en l'échangeant contre une fille.

Un silence glacé s'étendit sur l'assemblée après les paroles de la duchesse. Pour ses partisans, qui la connaissaient si bien, le moyen providentiel dépassait les limites du prodige.

—Oh! reprit-elle en profitant habilement de ce silence, vous vous taisez, vous êtes atterrés; le crime énorme de cette substitution vous épouvante! Que sera-ce lorsque vous aurez sous les yeux les preuves complètes, irréfragables, les documents minutieusement naïfs qui établissent, sans une ombre de doute possible, tout le complot de Catherine de Médicis contre la postérité de son propre fils, un attentat, messieurs, qui, sans le secours de la Providence, éteignait à jamais une des plus illustres races qui aient paru dans le monde.

Tenez, messieurs, tenez seigneurs, dit la duchesse en dénouant sur la table une liasse de parchemins, de lettres et de mémoires; approchez-vous, prenez connaissance de ces titres. Habituez-vous à l'idée qu'il vous reste un maître légitime, un véritable roi Très-Chrétien, et quand la conviction se sera fait jour dans vos âmes, remerciez Dieu qui vous sauve de l'usurpation et de l'hérésie.

On vit s'approcher, en effet, avec une crainte superstitieuse ou plutôt avec une salutaire défiance les ligueurs et les prêtres fanatiques. Les Espagnols, le jésuite, dans le secret, se tenaient à distance.

—Ceci, dit la duchesse, en désignant un mémoire, est le récit de la substitution, et révèle le lieu obscur où Catherine alla chercher la fille destinée à remplacer le jeune prince. Cet autre document vous montre Catherine faisant porter l'enfant mâle chez un gentilhomme du Vexin, son affidé, son féal, lequel gentilhomme éleva l'enfant parmi les siens, dans sa maison de Vilaines, aux environs de Medan.

La Ramée, jusqu'alors immobile, frissonna.

—Lisez maintenant, poursuivit la duchesse, lisez la déclaration du gentilhomme à son lit de mort, et toutes les preuves qu'il fournit, et, à l'appui de ces preuves, le témoignage du prêtre auquel il avait confié le terrible secret. Lisez et confrontez!… Ne craignez rien… Pénétrez-vous de la conviction sacrée!

—En effet, murmurèrent des voix auxquelles d'autres faisaient écho; en effet, les preuves sont éclatantes, irrécusables.

—Et, les ayant vérifiées, contrôlées, vous n'hésiterez plus à dire comme moi: Miracle!

—Miracle! s'écrièrent les fanatiques, dont le principal but était de renouer la guerre civile.

—Ainsi, seigneurs, ainsi messieurs, vous sentez pourquoi le roi d'Espagne, pourquoi l'illustre maison de Lorraine se sont désistés de leur prétentions, en face des droits acquis d'un Valois.

—Vive Valois! cria l'assemblée.

—Désormais, acheva la duchesse, dont le front ruisselait de sueur après cette furieuse harangue, désormais il vous reste à connaître le prince miraculeusement sauvé, la victime de Catherine de Médicis, le fils de Charles IX, votre maître et le mien! car il vit, seigneurs, car vous l'avez près de vous, messieurs! car il a déjà versé son précieux sang pour notre cause, et il s'ignorait lui-même. Dieu permet que je le tire de son ombre et que je présente son front à la couronne de ses pères! Hier, il n'était rien; aujourd'hui, il est roi de France. Apparaissez, mon roi! votre nom d'hier était la Ramée.

—Je rêve!… balbutia le jeune homme ivre, éperdu fou de voir s'agenouiller devant lui la duchesse et toute l'assemblée.

Il sentit le sang abandonner ses tempes et affluer à son coeur. Il pâlit, et, dans la morne majesté de l'éblouissement et de la démence, il apparut vivante image de ce sombre Charles IX, dont la capricieuse fortune lui avait légué quelques traits, et dont le souvenir se dressait encore à la pensée de la plupart des assistants.

—Le roi chancelle! s'écria la duchesse, qu'on le conduise à son appartement!

—Et qu'on l'y garde bien, dit-elle tout bas à ses Espagnols.

—Le peuple, ajouta l'héroïne en s'adressant au reste des conspirateurs, ne niera pas en le voyant qu'il soit le fils de son père. Maintenant, messieurs, à partir d'aujourd'hui, tenez-vous prêts. Depuis longtemps chacun de vous connaît son poste et a choisi son rôle. Quelque chose me dit que l'événement est proche. Voilà votre chef. Et derrière celui-là, j'espère, nul Français ne refusera de marcher pour le triomphe de la bonne cause! Je vous connais assez pour n'avoir pas besoin de vous dire qu'une indiscrétion est le signal de notre mort. Adieu, messieurs, et vive le vrai roi!

—Vive le vrai roi! répétèrent les ligueurs en défilant devant la duchesse.

Le jésuite passa le dernier, et, pendant qu'il faisait la révérence:

—Et notre écolier? demanda tout bas la duchesse, est-il prêt aussi?

—C'est pour demain, dit le jésuite, qui se perdit dans la foule des conjurés.