XVII
AMBASSADES
Le lendemain, jour fixé par Gabrielle pour son départ, le soleil apparaissait à peine que deux hommes enveloppés de manteaux se promenaient en long et en large dans le parterre qui précédait la maison de la marquise.
Il faisait froid, un froid brillant qui blanchissait la terre. On l'entendait résonner sous l'éperon de ces deux cavaliers qui causaient ensemble d'un ton aussi échauffé que leurs mains et leurs figures étaient froides. De temps en temps, l'un ou l'autre levait la tête vers l'appartement de la marquise où rien encore ne remuait.
—Je vous assure, monsieur Zamet, que le roi notre maître m'a donné une triste commission, dit le plus petit et le plus gelé des deux personnages. Empêcher une femme de faire un coup de sa tête!
—Il y va donc aussi de la tête du roi, monsieur de Rosny, répliqua le florentin Zamet.
—On le dirait, monsieur, et je vous ai mandé pour que nous en causions sérieusement. Je sais tout votre zèle pour la personne de Sa Majesté, et vous remercie de vous être dérangé si matin pour venir me trouver ici, où j'étais envoyé par le roi. Oh! le cas est grave.
—Si grave que cela?
—Le roi a le coeur tendre, monsieur Zamet, et depuis que sa maîtresse menace de le quitter, il ne vit plus. A propos, vous qui avez la vue excellente, ne voyez vous rien bouger chez la marquise?
—Rien encore, monsieur de Rosny.
—Nous aurons le temps de causer un peu avant qu'elle ne s'éveille.
—Mais pourquoi quitte-t-elle le roi?
—Oh! vous le savez mieux que personne, vous qui êtes involontairement la cause de cette rupture.
—Bien involontairement, monsieur, s'écria Zamet comme s'il eût redouté qu'on n'entendît l'accusation des étages supérieurs. En conscience, je ne suis pas responsable de ce que fait le roi.
—Eh! ne vous en défendez pas tant, monsieur Zamet. Ce ne serait pas un si grand mal que le roi sût et pût se distraire.
Rosny, après avoir lancé ces paroles, regarda obliquement Zamet pour en apprécier l'effet. Mais Zamet était Italien, c'est-à-dire rusé. Il ne laissait pas lire sur son visage à première vue.
—Certes, continua Rosny, la marquise est une charmante femme, la meilleure des femmes. Jamais le roi ne saurait trouver une plus raisonnable maîtresse. Elle ne fait pas trop de dépenses, elle n'a pas trop de morgue ni d'ambition….
—Voilà bien des qualités, monsieur.
—Eh mordieu! j'aimerais mieux qu'elle en eût moins, j'aimerais mieux que le roi eût affaire à quelque diable incarné qui se ferait maudire trois ou quatre fois par jour. Le roi s'attache trop facilement, voyez-vous, et il lui faudrait des cahots, des tempêtes dans le ménage. Est-ce que vous ne connaîtriez pas cela, monsieur Zamet, un diable féminin assez joli pour que notre cher sire s'en laissât charmer d'abord, assez méchant pour qu'il le chassât ensuite, cela nous rendrait service?
—Mais, monsieur de Rosny, si le roi est féru d'amour pour la marquise de
Monceaux….
—Puisqu'elle le quitte.
—Est-ce bien sûr? demanda Zamet en regardant fixement Rosny. Votre présence ici, ce matin, indique des projets de réconciliation.
—Vous avez deviné juste. Le roi m'a prié de fléchir sa cruelle.
—Et vous la fléchirez; vous êtes si éloquent.
—Voilà précisément ce que je me demande. Faut-il être éloquent? Est-ce un service à rendre au roi?
—Au coeur du roi, oui.
—Mais à ses intérêts?
—C'est autre chose. Il n'y a d'intérêts que ceux de l'amour pour un homme amoureux.
—Je ferai de mon mieux, dit Rosny, afin de contenter le roi. Mais enfin, il faut prévoir le cas où Mme de Monceaux serait inflexible. Elle a du caractère.
Sully prononça ces mots avec un accent qui promettait peu de zèle pour la négociation.
—En ce cas, monsieur?…
—En ce cas il faudrait distraire le roi bien vite avec quelque idée divertissante.
—Eh! eh!… c'est plus aisé à dire qu'à faire.
—Cependant j'ai compté sur vous, monsieur Zamet, pour deux raisons.
—Parlez, monsieur.
—La première, c'est que le nerf de toute distraction est comme celui de la guerre, l'argent. Nous n'en avons pas.
Zamet fronça le sourcil.
—Et vous, vous en avez beaucoup, continua Sully.
—Oh! je vous assure que la moitié au moins de ce que je possède….
—Est placée à Florence, chez le grand-duc, je le sais. Ce qui vous met très-bien avec ce prince, je suppose.
—Comment, s'écria Zamet avec inquiétude, vous savez….
—Je sais toujours où est l'argent, répliqua Sully; ce que je ne sais pas, c'est la façon de l'attirer chez nous. Oui, vous avez un million d'écus là-bas. Que ne sont-ils ici!
—Monsieur, je vous assure….
—Ah ça! monsieur Zamet, si vous tombiez malade, ne laissez pas tout cet argent à Florence. J'en ai trouvé un placement bien plus avantageux pour vous.
—Lequel donc?
—Supposez que le roi soit tout à fait séparé de madame la marquise; supposez qu'il se divertisse un peu çà et là, tandis que l'on romprait son mariage avec la reine Marguerite; supposez encore que le roi se remarie….
—Ah! ah! dit Zamet en regardant de nouveau Sully qui grattait de sa canne avec indifférence les corbeilles semées de givre.
—Est-ce que vous auriez quelque chose contre un mariage du roi? reprit
Sully.
—Mais, selon… dit le Florentin en promenant ses yeux autour de lui, dans la crainte des espions.
—J'entends un bon mariage, cher monsieur Zamet, avec une princesse jeune, belle, si c'est possible, et riche surtout.
—Cela peut se rencontrer.
—Vous n'avez personne en vue?
—Mais….
—Il y a une infante d'Espagne.
—Une moricaude, une guenuche.
—Il y a une princesse de Savoie.
—Les sept péchés capitaux, plus la misère.
—Il y a… ma foi, il y a la reine Elisabeth d'Angleterre.
—Voilà soixante ans que les médecins exigent qu'elle meure vierge.
—Peste! ce n'est pas le roi qu'il lui faut pour mari. Nous avons passé en revue toute l'Europe plus ou moins nubile, n'est-ce pas?… Eh! mais non, mais en vérité non, cher monsieur Zamet, nous oublions quelqu'un.
—Qui donc? demanda le Florentin avec une naïveté qui faisait honneur à sa diplomatie.
—Mais quelqu'un de votre pays même… Est-ce qu'à Florence vous n'avez pas une princesse?
—Il est vrai.
—La fille du grand-duc de Médicis.
—La princesse Marie.
—Qui doit avoir, cette année?…
—Quelque vingt ans.
—Et qui est belle?
—Oh! une merveille.
—Un bon État; un peuple dodu, que la maison de Médicis a su engraisser à point.
—Les Médicis sont habiles.
—Je le crois bien; des gens qui ont un million d'écus à M. Zamet!… A propos, quel caractère a-t-elle cette belle princesse-là!
—Je ne sais, et n'oserais dire.
—Vous devez savoir. Quelqu'un me racontait hier que vous avez chez vous sa soeur de lait, la fille de sa nourrice.
En parlant ainsi, Rosny attachait sur Zamet son oeil gris, d'une trempe à fouiller jusqu'au fond d'une âme.
—Vous savez tout, monsieur, répliqua le Florentin en s'inclinant.
—Tout ce qui peut intéresser mon maître, oui, cher monsieur Zamet. Ainsi, voyez comme tout cela s'enchaîne sans effort. Mettez les unes au bout des autres nos suppositions de tout à l'heure: la rupture du roi avec la belle Gabrielle, ses passe-temps avec tous les masques qu'on lui fera trouver; car on peut lui faire trouver de jolis masques, n'est-ce pas? Puis la dissolution du mariage avec Mme Marguerite; puis, nécessairement, un nouveau mariage. Et admirez comme votre princesse florentine vient s'adapter à tout cela avec ce million d'écus qui vous rapporteraient, soit un marquisat, soit un duché, soit de bons gros intérêts hypothéqués sur de bonnes terres.
—J'aime trop le roi, dit Zamet palpitant de joie, pour repousser toutes ces suppositions. Mais que de difficultés à vaincre.
—On dit votre petite compatriote un peu magicienne.
—C'est la maladie de notre pays.
—Il faudra que je me fasse faire par elle mon horoscope, dit Sully.
—A vos ordres, monsieur.
—Il suffit; vous pouvez être certain, monsieur Zamet, que je vous tiens pour un galant homme, bon ami de notre bon roi.
Zamet s'inclina encore.
—Vous prêterez bien cinquante mille écus à la fin de ce mois, n'est-ce pas? Il va falloir distraire Sa Majesté soit par la guerre, soit autrement.
—Je chercherai la somme, monsieur.
—Grand merci. Cette nouvelle va réconforter un peu le cher sire, qui ne sort pas de tristesse ou de colère depuis avant-hier; c'est la première fois quo je l'ai entendu parler de se venger.
—Se venger de qui?
—Mais de celui qui a prévenu la marquise. Je crois, Dieu me pardonne, que le pauvre hère payera pour tout le monde; mais, bah! si cela a pu divertir le roi, qu'importe! Monsieur Zamet, nous voilà au 27 décembre, j'ai bien envie d'envoyer chercher demain nos cinquante mille écus.
—Oh! demain, c'est bien tôt.
—Voilà la marquise qui appelle ses gens. Je vous quitte, monsieur Zamet. Eh bien! à demain soir, le prêt, en attendant tous ces intérêts que vous savez.
—Bien, monsieur.
—N'oubliez pas mon horoscope. Au revoir!
En disant ces mots, Sully, qui avait serré la main à Zamet d'un air significatif, se fit annoncer chez la marquise de Monceaux.
Il était temps. Gabrielle, levée depuis le jour et habillée, avait déjà commencé ses préparatifs, et, sans être vue, derrière les rideaux, guettait le ministre absorbé par son entretien avec Zamet.
Lorsqu'il entra chez elle, tout était fini. Gabrielle donnait ses ordres pour qu'on attelât les mules.
Le ministre après avoir exprimé ses regrets et son étonnement par quelques mots de politesse, expliqua la commission qu'il avait reçue du roi, et plaida la cause de son maître, mais ce fut bien languissamment et son éloquence tant vantée ne fit pas de frais ce jour-là.
Gabrielle, radieuse d'une beauté mélancolique, ne cessa, pendant que Sully parlait, de caresser et d'embrasser son fils. Puis, après le discours du ministre:
—Je me sépare du roi, dit-elle, l'aimant toujours d'une très-tendre amitié. C'est pour son bonheur que je le quitte; peut-être si je le voulais, pourrais-je rester encore, mais le roi a besoin d'être libre et tout le monde désire sa liberté et me reprocherait son esclavage. Je supporterais avec peine qu'on me congédiât plus tard, c'est pourtant ce qui ne manquerait pas de m'arriver; j'aime mieux prendre les devants. Êtes-vous de ceux qui me diront que j'ai tort?
Sully était net lorsqu'il le voulait bien. Les harangueurs le trouvaient harangueur et demi; mais, avec les gens d'exécution, il se montrait laconique comme au bon temps de Lacédémone.
—Non, madame, répliqua-t-il, je ne vous dissuaderai qu'autant que la bienséance l'exige.
—En politique, monsieur de Rosny, la bienséance ne compte pas.
Conseilleriez-vous au roi de m'arracher mes habits pour me retenir?
—Eh bien, dit-il, non. Ce n'est pas que je n'aie pour vous une amitié, une estime que vous pourrez mettre à l'épreuve, mais….
—Mais vous m'aimez mieux à Monceaux qu'au Louvre?
—Oh! madame, ce n'est pas vous qui gênez: c'est la maîtresse du roi.
—Je n'ai pourtant pas été gênante depuis mon avènement à la couronne, dit mélancoliquement Gabrielle. J'ai tenu bien peu de place sur le trône, et je souhaite que le roi et ses ministres ne soient jamais plus incommodés désormais qu'ils ne l'ont été par ma présence. Adieu, monsieur de Rosny. Je perds le roi parce que je fus amie tendre. Il me remplacera, mais ne me retrouvera pas. Je fus douce au pauvre peuple, qui ne maudira pas ma mémoire. Adieu, monsieur de Rosny, acheva-t-elle en sanglotant, au moins m'avez-vous assez estimée pour n'être pas hypocrite avec moi. Adieu.
Cette angélique bonté fit plus d'impression sur l'austère huguenot qu'il ne s'y était attendu lui-même. En regardant la généreuse créature essuyer ses larmes, dont pas une n'était mêlée de fiel, il se dit en effet que jamais Henri ne retrouverait un ange comme celui-là, et se reprocha vivement de n'avoir pas été plus prodigue de baume pour guérir une si noble plaie.
Il se trouva brutal, il chercha le moyen de revenir sur ses paroles, il s'avoua qu'il avait fait tout le contraire de ce que le roi l'avait chargé de faire chez Gabrielle. Mais comme sa conscience le félicitait d'avoir rendu service à l'État et au prince, comme elle ne lui reprochait qu'un peu de dureté, il s'arrêta au moment de réparer sa faute.
—Je m'en vais donc, madame, acheva-t-il avec un respect qui n'avait rien d'affecté, rapporter à Sa Majesté que je n'ai pas réussi à vous retenir.
—Allez, monsieur, dit-elle avec un sourire, et ne vous vantez pas trop du mal que vous vous êtes donné.
Ce fut sa seule vengeance. La douce femme tendit sa main blanche à cet exécuteur qui s'échappa précipitamment, emportant la victoire et un remords.
Il n'était pas dans l'antichambre où Gabrielle l'avait reconduit, qu'on entendit monter un homme essoufflé qui criait:
—Hé là!… les mules, ne sonnez pas si haut, vous n'êtes pas encore parties, harnibieu!
C'était Crillon, que le roi venait de dépêcher à son tour, devinant bien, le pauvre Henri, que son premier ambassadeur pourrait manquer d'enthousiasme.
—Ah! monsieur de Rosny, dit-il en joignant le huguenot sur le palier. Eh bien! madame est-elle convertie?
—Non, monsieur, répliqua Rosny, dépité de voir surgir ce nouveau champion.
Madame persiste et va descendre.
Gabrielle, s'armant de courage:
—C'est vrai, dit-elle, je pars.
—Oh! mais non, madame, interrompit Crillon. Il faut d'abord que vous m'écoutiez, j'ai aussi mon discours à faire.
Rosny était revenu vers l'appartement, curieux de surveiller cet orateur dont la verve et les saillies imprévues ne laissaient pas de lui causer quelque inquiétude.
—Mon cher monsieur, lui dit Crillon en le repoussant doucement dehors, le roi vous attend avec grande impatience; vous lui manquez. Il veut que vous preniez le galop, s'il vous plaît. Pendant ce temps-là, je vais donner un nouvel assaut à madame.
Rosny hésitait encore.
—Ah! mais vous n'avez donc pas de charité, lui dit-il; le roi est là-bas qui vous attend et qui pleure.
Rosny, mâchonnant sa moustache, alla retrouver son cheval.
—Oui, continua Crillon en prenant les mains de la marquise, et la conduisant près de la fenêtre, oui, il pleure! il se désole, cela fend le coeur, harnibieu, est-ce que vous souffrirez cela? Un roi de France avec des yeux rouges!
—Et moi! ai-je les yeux secs?
—Bah!…une femme: et pourquoi toute cette colère, tout cet esclandre, parce que le roi a été au bal masqué, parce qu'il vous a trompée. Mais, madame, il vous a peut-être trompée déjà trente fois, et vous ne vous êtes pas fâchée pour cela… Bon! je dis de belles sottises, reprit-il en voyant s'assombrir encore le visage de Gabrielle. C'est de l'invention pure. Le roi ne vous a jamais trompée, pas même avant-hier. Il m'a raconté cela en détail. Cela ne vaut pas un froncement de sourcils! Harnibieu! quand votre fils sera grand, est-ce qu'il ne trompera pas les femmes, et vous en rirez… Riez donc!
Gabrielle balbutia quelques mots entrecoupés de soupirs. C'étaient les mêmes plaintes, les mêmes résolutions toujours empreintes de cette douce opiniâtreté qui distingue les bons coeurs, injustement froissés.
—Si c'est par amour-propre que vous partez, dit Crillon, vous avez tort. Qu'a fait le pauvre roi? il vous a priée lui-même, il vous a fait prier; votre amour-propre est cent fois à couvert. Mais prenez-y garde, vous exagérez!… Quoi! ce cher sire a un enfant, un beau petit enfant tout frais baptisé. Il s'est déjà habitué à ses caresses, et voilà que vous lui ôteriez cet enfant, son petit compagnon!… Harnibieu! c'est dur, c'est mal! Ne faites pas cela, car je vous appellerais un méchant coeur.
—Cher monsieur de Crillon, n'augmentez point ma peine. N'ébranlez pas ma résolution. Il ne me reste plus que mon enfant et Dieu….
—Et moi, donc! s'écria le brave chevalier attendri; çà! j'ai promis au roi que vous resteriez; et quand je devrais coucher en travers de la porte, vous ne sortirez pas.
Crillon parlait encore, qu'au bas de l'escalier retentit une voix haletante qui criait:
—Je veux parler à M. de Crillon.
—Au diable l'animal, grommela le chevalier dérangé dans sa péroraison.
—Dites que je suis un de ses gardes.
—Qu'est-ce que cela me fait, pensa Crillon.
—Que je m'appelle Pontis, et que je viens pour un très-grand malheur.
—Il n'en fait jamais d'autres, ce coquin-là, dit Crillon à Gabrielle; mais son grand malheur attendra.
—Ajoutez, hurla la voix, que c'est de la part de M. Espérance.
Crillon bondit jusqu'à la rampe de l'escalier, se pencha en dehors et cria d'une voix de tonnerre.
—Monte, bélître!
—Espérance, murmura Gabrielle, dont un souvenir innocent et frais traversa l'esprit fatigué par tant de larmes.
Crillon et Pontis étaient déjà face à face.
—Monsieur, dit le Dauphinois, rouge, tremblant et suffoquant à chaque mot, où est Espérance?
—Pardieu, est-ce que je le sais?
—Comment, vous ne le savez pas? Mais, monsieur, hier au soir des archers sont venus chez lui.
—Des archers? pourquoi faire?
—Des archers, répéta Gabrielle en s'avançant.
—Oui, madame, des archers, au nom du roi.
—Eh bien, après? demanda Crillon.
—Après, ils ont emmené Espérance.
—Où? cria le chevalier.
—Puisque je vous le demande, monsieur!
—Mais, tu t'es informé; continua Crillon en secouant son garde qu'il tenait par le buffle.
—Pardieu!
—Aux gens, aux voisins, à Zamet?
—Il est voisin de Zamet, demanda Gabrielle.
—Oui, madame, rue de la Cerisaie.
—Rue de la Cerisaie, se dit la jeune femme, frappée d'une idée subite.
—Mais, reprit Crillon, pourquoi ces archers? que lui voulaient-ils? qu'a-t-il fait?
—Rien.
—Qui a-t-il vu, reçu?…
-Personne… qu'un homme enveloppé d'un manteau, qu'on l'a vu reconduire avant-hier du jardin dans la cour à neuf heures et demie du soir.
Gabrielle tressaillit.
-Au moment, continua Pontis, où je paradais dans son carrosse.
—Mais cet homme, quel est-il?
-Eh! le sait-on!
—Je crois que je le sais, interrompit Gabrielle saisie d'un tremblement nerveux… Cette maison qu'habitait M. Espérance, elle est belle?
—Oui.
—Neuve?
—Toute neuve.
—Une grande cour, un jardin qui communique….
—Avec ceux de Zamet. Eh bien?
—C'est là que M. Espérance a reconduit un homme avant-hier?
—Oui, madame.
—Eh bien, cet homme c'était le roi.
—Ah! je comprends! s'écria le chevalier, le roi sortait de chez Zamet par la brèche du mur.
—Et le roi, dit Gabrielle, s'est figuré que j'avais été avertie par le pauvre Espérance, et il s'en est vengé.
—Je ne comprends plus.
—Vous comprendrez plus tard.
Crillon allait répondre lorsqu'un valet se précipita dans la chambre de Gabrielle, en lui offrant un paquet de forme étrange et en lui disant à l'oreille.
—Tenez, madame, examinez vite ceci d'où dépend, dit-on, la vie du roi!
Gabrielle déchira à la hâte l'enveloppe qui recouvrait une figurine modelée en plâtre; à la statue était attachée un billet qu'elle dévora en pâlissant.
—Ah! monsieur de Crillon, dit-elle, vite, vite, courez au Louvre chez le roi!
—Que lui dirai-je?
—Que je reste à Paris, que je ne le quitte plus, que je vais le trouver…
Allez, allez, je vous suis!
—Le roi ne pleurera plus, et il me dira en même temps ce qu'est devenu Espérance, s'écria le chevalier en descendant l'escalier avec la célérité d'un jeune homme.