XVIII

AU LOUVRE, LE 27 DÉCEMBRE 1594

La salle du roi, au Louvre, était pleine de gens affairés, inquiets: gens d'épée, gens de robe, qui s'entretenaient, en arpentant la galerie, de cette disparition du roi et de sa tristesse depuis sa rupture avec Gabrielle.

Cet événement avait pris les proportions d'une catastrophe. Mille bruits circulaient qui annonçaient, les uns le départ de la marquise, les autres la consolation prochaine du roi. Tout à coup M. de Rosny traversa cette salle, pour entrer dans le cabinet de Sa Majesté.

Sa froide et impénétrable physionomie fut curieusement interrogée. Mais nul n'y put lire la vérité. Sully eût été fort embarrassé lui-même de dire ce qu'il pensait en ce moment.

Il ne croyait pas que Crillon pût réussir à retenir Gabrielle, mais il ne voulait pas non plus annoncer à Henri le refus définitif de sa maîtresse. Ainsi perplexe, il marchait lentement, pour se donner le temps de trouver une réponse mixte.

Mais le roi ne lui en laissa pas le loisir. À peine l'aperçut-il sous la tapisserie de son cabinet qu'il courut à lui, et de la voix, des yeux, de l'âme, il l'interrogea sur le résultat de son ambassade.

—Elle vous a refusé! s'écria-t-il en voyant les traits du ministre.

—Il faut que je l'avoue, sire, répliqua celui-ci.

Henri découragé laissa retomber ses bras.

—Ce coup m'est douloureux, murmura-t-il, et sera mortel. J'aimais tendrement cette ingrate. Que dis-je, ingrate! C'est moi qui fus ingrat. Elle se venge de ma trahison, elle fait bien.

—Tout cela, pensait Sully, ne va pas trop mal et l'explosion est raisonnable. Je n'en ai dit ni trop ni trop peu. Si la marquise persiste à partir, c'est annoncé. Si elle cédait à Crillon, je ne me suis pas avancé de manière à reculer honteusement. Mais pour éviter en ce cas le premier choc, éloignons le roi.

—Sire, dit-il alors, du courage. Votre Majesté ne restera pas en cette prostration.

—Non, certes, s'écria Henri, et ma résolution est prise.

—Vraiment? dit Rosny avec une certaine joie.

—Oui. Je vais de ce pas dire à la marquise tout ce que j'ai sur le coeur.

—Mais, sire, vous exposez la dignité royale à un échec. Il était sans importance que je ne réussisse point, que M. de Crillon ne réussît pas….

—Oh! mais j'ai réussi, s'écria le chevalier en faisant irruption dans le cabinet, sur les pas de l'huissier qui l'annonçait.

A la vue de Crillon, au bruit de ces douces paroles, le roi poussa une exclamation de joie et embrassa son heureux ambassadeur, tandis que Rosny se mordait les lèvres.

—Elle reste? mon Crillon, elle reste? demandait le bon roi dans un transport difficile à décrire.

—Elle fait plus, elle vient!

—Ah! dit le roi éperdu de bonheur, allons à sa rencontre. Viens, Crillon, venez, Rosny.

—Sire, par grâce, de la modération, dit le huguenot retenant Henri par une main.

—Un moment, sire, dit le chevalier le retenant par l'autre. Mme de Monceaux sera au Louvre dans quelques minutes, et j'ai fait vos affaires en conscience, n'est-ce pas?

—Oui, oui, mon Crillon.

—Faites donc un peu les miennes.

—Que veux-tu?

—Vous avez envoyé arrêter un jeune homme, rue de la Cerisaie?

—Oui; un drôle qui m'avait brouillé avec Gabrielle; un traître à qui je m'étais confié pour sortir sans être vu de chez Zamet, et qui m'a dénoncé à la marquise.

—C'est impossible, dit Crillon.

—Comment?

—C'est plus qu'impossible, c'est faux! Ce jeune homme est un garçon loyal, et non un traître.

—Tu le connais donc?

—Harnibieu! si je connais Espérance!

—Au fait, c'est vrai; je me souviens, maintenant, ce blessé des Génovéfains, ce beau blessé, je savais bien que cette figure-là ne m'était pas inconnue. Eh bien! mon Crillon, ton protégé m'a trahi! et je lui avais serré la main! Ah! vois-tu, si j'eusse été comme lui un gentilhomme, je lui eusse fait avaler sa félonie à la pointe de mon épée; mais je suis roi et j'ai dû me venger en roi!

—Votre Majesté, dit Crillon tout pâle de colère, trouve donc ma garantie mauvaise?

—Ta garantie?

—Je réponds que ce jeune homme ne vous a pas plus trahi que moi-même, et je somme ses accusateurs de me prouver en face….

—Tu seras satisfait, car c'est Gabrielle qui me l'a dit, et puisqu'elle vient, elle te le répétera.

—A-t-on vu pareille duplicité! s'écria le chevalier. Tout à l'heure elle m'a dit à moi qu'il n'était pas coupable. En vérité, la cour est un repaire de fourbes et de méchants.

—La voilà! interrompit le roi en soulevant de sa main la portière du cabinet pour voir plus tôt la marquise, qu'un murmure flatteur des courtisans accueillait à son entrée dans la galerie.

Gabrielle, dont l'émotion doublait la beauté, marchait rapidement, et sur son passage toutes les plumes balayaient la terre.

Le roi ne put se retenir plus longtemps. Il lui tendit la main, puis les bras, et l'attira dans le cabinet avec une physionomie où la joie éclatait par le rire et les larmes.

Sully, dont la retraite pouvait s'appeler discrétion, sortit en étouffant un soupir. Crillon laissa un moment le roi se repaître de la vue de son idole. Il laissa s'exhaler les tendres reproches de Henri, ses soupirs, ses protestations et ses promesses; puis, prenant le bras de Gabrielle:

—Pendant que vous êtes heureux, dit-il, un innocent souffre par votre faute. Voyons, madame, il faut de la franchise: vous avez accusé Espérance; persistez-vous?

—Mon Dieu! s'écria Gabrielle, j'oubliais; oh! c'est excusable, dans le trouble où je suis et avec tout ce que j'ai à dire au roi. Mais je vais me souvenir.

—Vous m'avez dit, reprit le roi, que vous aviez appris tout par ce jeune homme.

—Je vous ai dit, sire, tout ce qu'une femme peut dire quand on lui ment et qu'elle ment elle-même. Le fait est que j'étais instruite de votre sortie, avant votre sortie, par la lettre d'un homme que je ne connais pas. Le fait est que, pour vous épier, je m'en accuse, je m'étais cachée rue de la Cerisaie, et que c'est moi qui de mes yeux vous ai vu sortir. Enfin, je dois à la vérité de n'accuser que moi; j'ai appris seulement aujourd'hui que M. Espérance demeurait rue de la Cerisaie et que Votre Majesté lui avait parlé avant-hier au soir.

—Quand je vous disais, sire! s'écria le chevalier en baisant la main de Gabrielle. Maintenant, qu'avez-vous fait de ce pauvre garçon, loyal, innocent et calomnié?

—C'est honteux à dire, répliqua le roi avec embarras, je l'ai fait enfermer au Châtelet.

—Harnibieu!… dit Crillon, en prison! comme un coquin!… mon brave Espérance! Ah! madame, il est capable d'en être tombé malade, d'en être mort! en prison! voilà ce que c'est! les femmes mentent et cela retombe toujours sur quelqu'un.

—C'est un désespoir pour moi, répliqua Gabrielle.

—Mettons-le en liberté, dit le roi.

—Pardieu! cela ne sera pas long, s'écria le chevalier, qui s'enfuit comme un trait, laissant les deux amants ensemble.

—Sire, n'avez-vous pas, comme moi, un remords, dit Gabrielle, dont Henri pressait passionnément les mains.

—Je n'ai dans l'âme que tendresse et joie, depuis que je vous ai revue.
Ah! mon Dieu, interrompit le roi avec un soubresaut.

—Qu'y a-t-il? demanda-t-elle, effrayée.

—Il y a que ce fou de Crillon est parti sans ordre signé de moi et que le gouverneur du Châtelet ne lui rendra pas le prisonnier à lui seul, tout Crillon qu'il est.

—Écrivez promptement cet ordre, sire, nous l'allons expédier par un page.
Puis Votre Majesté voudra bien écouter ce que je venais lui dire.

Le roi se mit à écrire. Il tenait encore la plume quand Sully reparut, essayant de sourire à Gabrielle.

—Sire, dit-il, la galerie est pleine de monde, et j'annonce à Votre
Majesté une bonne nouvelle.

—C'est un effet du retour de l'ange gardien, dit galamment le roi, qui signait l'ordre d'élargissement que Gabrielle couvait des yeux. Mais de quelle nature, cette nouvelle?

—MM. de Ragny et de Montigny, gentilshommes picards, viennent faire leur soumission. C'est une économie de canons et de poudre. Ils attendent le moment d'embrasser les genoux de Votre Majesté.

—Des rebelles?… Mais, mon cher Rosny, j'ai là tout près de moi une rebelle qui vient de se soumettre aussi; je lui dois bien quelques instants pour faire mes conditions.

—Le véritable soumis, je crois que c'est Votre Majesté, répondit gravement le ministre.

—Et par conséquent c'est moi qui ai des conditions à faire, interrompit non moins sérieusement Gabrielle, Oh! vous pouvez les entendre, monsieur de Rosny.

—Madame….

—La première, c'est que le roi ne quittera plus le Louvre… sans moi.

—Madame la marquise va devenir jalouse, dit Sully, et la jalousie exagère même ses triomphes.

—Je ne suis jalouse que du salut du roi, monsieur, et comme sa vie est menacée s'il sort du Louvre….

—Qui dit cela? fit en souriant un peu dédaigneusement le ministre.

—Ceci, répliqua Gabrielle en montrant la lettre qu'elle venait de recevoir chez elle.

—De qui?

—Lisez la signature.

—Frère Robert: je ne connais pas.

—Oh! mais je connais, moi, s'écria le roi, en s'emparant du billet, qu'il lut à haute voix:

«Ma chère fille, ne quittez point le roi, ne le laissez point sortir du Louvre, et ne laissez pas approcher de lui la figure que voici, au cas où vous la rencontreriez sur votre chemin.»

—Voici la figure, ajouta-t-elle en tirant de dessous sa mante la statuette de plâtre peinte avec une merveilleuse vérité.

—Ventre Saint-Gris! s'écria le roi, frère Robert m'avait déjà fait voir cette figure.

—Armée d'un couteau, dit Sully. Mais c'est un épouvantail, une vraie invention de moine.

—Le moine qui a inventé cela, répliqua le roi pensif, n'est pas de ceux qu'on épouvante ou qui cherchent à semer la peur.

Rosny haussa imperceptiblement les épaules.

—Soit, dit-il. Sa Majesté ne sortira pas du Louvre; et quant à la figure signalée, on veillera. Mais en attendant, madame, le roi a des affaires urgentes. Bien des gens réclament sa présence dans la galerie; la galerie est dans le Louvre; nous ne sortons pas de vos conditions en nous y rendant.

—J'y vais, interrompit le roi. Rosny, vous allez sceller ici même cet ordre que je viens d'écrire pour le gouverneur du Châtelet, et madame le prendra.

—Je l'attends, sire.

—Moi, je vais faire le tour de la galerie.

—Et vous revenez!

—Sur-le-champ.

—Vous me jurez que vous ne sortirez pas!

—Je suis trop intéressé à vous obéir, dit le roi en serrant la jeune femme sur son coeur, tandis que le ministre préparait flegmatiquement cire et cachet.

Henri souleva la tapisserie.

L'huissier de service frappa du pied, selon la coutume, pour avertir le capitaine des gardes qui, à ce signal, cria dans la salle:

—Le roi, messieurs!

Henri parut, le sourire sur les lèvres, le front radieux, l'oeil étincelant de bonheur comme en un jour de victoire.

Il s'avança vers les courtisans, dont le nombre avait grossi et qui l'entourèrent bientôt avec une respectueuse familiarité.

Gabrielle le suivait des yeux. Elle le vit se diriger vers le groupe des gentilshommes picards, dont Sully lui avait annoncé la soumission. L'un de ceux-ci adressa au roi une courte harangue, au nom de ses amis. Henri répliqua par quelques mots d'oubli et de clémence. La scène était touchante et intéressa Gabrielle, qui la contemplait de loin.

Sully venait, dans le cabinet, de sceller l'ordre et le tendit à la marquise, dont l'attention fut distraite un moment. Mais aussitôt qu'elle eut pris l'enveloppe, elle retourna à son observatoire. Les gentilshommes remerciaient le roi, le front courbé, le genou ployé. L'assemblée louait Henri de sa générosité par un murmure de reconnaissance.

Tout à coup, un cri partit du fond de la salle, au seuil de laquelle accourait un moine, les bras étendus, les habits en désordre.

—Prenez garde! il est ici! cria-t-il d'une voix lugubre qui fit gémir les voûtes.

—Frère Robert! s'écria Gabrielle, dont les yeux cherchèrent Henri. Mais le roi se baissait pour relever les suppliants, et au-dessus de lui, sur sa tête même, brillait un couteau dans la main d'un jeune homme pâle.

Gabrielle poussa un cri déchirant. Elle venait de reconnaître dans l'assassin la figure annoncée par le génovéfain. Jean Châtel s'était glissé dans le groupe, et, profitant de l'occasion, avait frappé.

Le coup adressé à la gorge du roi le rencontra plus haut, près de la bouche. Il se releva blessé, étourdi, au milieu de la foule pâle et muette d'horreur à la vue du sang qui inondait le visage du roi.

Gabrielle tomba inanimée sur le parquet. L'assassin, pendant ce tumulte, allait s'échapper. Frère Robert le saisit au cou, l'enleva d'un bras nerveux et le jeta aux gentilshommes et aux gardes, dont les épées étaient déjà tirées.

—Gardez-vous de le tuer, dit-il; il faut qu'il parle!

Cependant Sully, tremblant, livide, faisait emporter le roi dans son cabinet. L'assemblée se lamentait, c'était une confusion, une douleur, une rage inexprimables. Frère Robert pénétra dans le cabinet où Sully, dans son trouble, eût laissé entrer tout le monde.

Henri essayait de rassurer ses amis. Il demandait des nouvelles de la marquise, qu'on venait d'amener près de lui. Il souriait à la pauvre femme qui, revenue à elle, pleurait de voir couler le sang.

Derrière les portes on entendait bruire la foule émue. Frère Robert, gardien sombre et inflexible, avait fait fermer les portes par un cordon de gardes, et lavait la blessure du roi, et de ses doigts tremblants rapprochait les chairs tranchées.

—Oh! la statue! murmura Gabrielle, oh! frère Robert.

—Je n'ai pu arriver à temps! répondit le moine d'une voix sourde.

—Qu'est-ce que c'est que cette blessure? demanda Henri, qui voyait que personne autour de lui n'osait adresser cette question.

—Légère, n'est-ce pas? dit Sully les larmes aux yeux.

—Oui, dit le moine.

—Eh bien! s'écria le ministre, il faut se hâter de l'aller annoncer partout!

En disant ces mots, il courut vers la porte. Frère Robert le saisit au passage et l'arrêta de sa main de fer.

—Vous êtes fou, mon frère! demanda Rosny, peu habitué à se voir ainsi contrarié.

—Restez! dit froidement le moine.

—Mais, sire, s'écria Rosny, entendez toutes les voix qui gémissent, la ville est dans le deuil, dans l'angoisse; c'est faire courir un danger réel à l'État que de tarder une seconde à proclamer la bonne santé du roi. Mêlez-vous de vos prières et de vos compresses, et laissez-nous gouverner les affaires publiques.

—Je vous dis, répondit le moine, qu'il faut que le bruit sinistre circule dans la ville: je vous dis qu'il y a danger pour l'État à faire croire que le roi n'est pas mourant. Je vous dis que la blessure est mortelle, que le couteau était empoisonné.

En parlant ainsi il serrait tendrement la main du roi et lui souriait ainsi qu'à Gabrielle, qui comprenaient bien tous deux le sens de la pression et du sourire.

—Mais cet homme est fou! dit Rosny dans le paroxysme de la colère.

—Vous êtes plus fou que moi, vous qui criez si fort, repartit à demi-voix et précipitamment frère Robert. Quoi, vous êtes homme d'État et vous ne comprenez pas ce qui se passe! Vous ne comprenez pas que Mme de Montpensier vient de jouer sa seconde partie, et que vous allez l'empêcher de jouer sa troisième et sa dernière! Regardez le roi, il ne dit rien, il ferme les yeux, vous voyez bien qu'il est mort.

Cette sombre figure éclairée du feu du génie n'avait en ce moment rien d'humain: on eût dit l'un de ces sublimes prophètes dont la pensée et la parole illuminaient comme l'éclair et ébranlaient comme le tonnerre les multitudes béantes devant leurs sinistres révélations.

Sully regarda le roi, qui de son doigt posé sur sa lèvre ensanglantée lui commandait la soumission et le silence. Après quoi il se laissa doucement aller dans les bras de Gabrielle.

Alors le moine entr'ouvrit les portes, que les serviteurs d'Henri refermèrent sur lui. Il entra dans la galerie, et toute la foule se porta à sa rencontre pour obtenir quelque nouvelle.

—Que dit-on?… qu'y a-t-il?… le roi!… le roi!… comment va le roi?… demandèrent cent voix haletantes.

—On dit que le roi est mort! murmura le moine avec un accent de délire qui fit courir des frissons de terreur dans toute l'assemblée.

—Le roi est mort!… répéta la foule… avec des gémissements et des larmes.

En même temps, les gardes faisaient sortir de la galerie la noblesse et le peuple ivres de désespoir.

On entendit courir sous le balcon, et s'étendre par les rues, comme un souffle lugubre, ce lamentable cri: Le roi est mort! Et frère Robert, silencieusement voilé par son capuchon, sortit du Louvre, suivant avec avidité cette trace funèbre qui s'allongeait devant lui à chaque pas envahissant la ville immense!