XXI

OÙ LE ROI S'ENDORT, OÙ GABRIELLE SE SOUVIENT

Lorsque le roi rentra au Louvre après cette promenade qui avait rassuré toute la ville et confondu ses ennemis, Sully l'attendait avec les principaux de son conseil, et l'on vit arriver bientôt le génovéfain qui, lui aussi, avait fait sa promenade et se tenait modestement à l'écart, derrière les plis épais de la tapisserie.

Le roi, un peu souffrant, envoya de sa main au moins un baiser en forme de bonjour gascon, silencieux salut qu'eux seuls comprirent. C'était le payement mystérieux de cet immense service si mystérieusement rendu par l'ami invisible.

Sully, triomphant et nageant dans la joie, vint à la rencontre de son maître, l'aida dans sa marche un peu pesante, en même temps que Gabrielle, accourue aux premiers bruits du retour d'Henri, présentait son front et son bras, une caresse et un appui.

Crillon ne tarda pas à se joindre au groupe, et son bon sens accoutumé lui fit dire à Sully:

—Je pense qu'il y aura quelque chose à faire pour vous.

—Oui, mes amis, interrompit le roi; mais, vous le voyez, je parle si difficilement, et les médecins m'ordonnent si impérieusement le silence, que, ce qu'il y aurait à faire vous allez être forcés de le deviner.

Nous devinerons! s'écria Sully. Applaudissons-nous d'abord du succès de cette sortie que j'avais conseillée au roi.

Henri, regardant son ami le moine, qui souriait de loin sans répondre.

—Applaudissez-vous d'abord, dit-il, du conseil que le père génovéfain m'a donné de faire le mort. Sans cette heureuse inspiration, le complot du faux Valois n'eût pas éclaté.

—C'est vrai, harnibieu! s'écria le chevalier. Mais où est-il, ce brave génovéfain? est-ce qu'on ne le remerciera pas un peu? J'ai des amis, moi, aux génovéfains de Bezons.

Henri indiqua du doigt le capuchon sauvage qui, plus que jamais, cherchait l'ombre. Mais Crillon l'y poursuivit, et, transporté de joie:

—C'est mon brave compère de la Porte-Neuve! c'est mon frère Robert! s'écria-t-il. Oh! nous sommes en bonnes mains; et s'il prête au roi un peu de son élixir pour les blessures, le roi parlera beaucoup demain, et trop après-demain. Ça, messieurs, remercions frère Robert; n'est-ce pas, M. de Sully?

—Ne me remerciez pas tant, murmura le moine, car, moi, je ne me sens pas de force à vous faire des compliments.

—Qu'y a-t-il? bégaya le roi, à qui Gabrielle posait sa douce main devant la bouche.

—Notre frère génovéfain n'est pas encore content dit Sully avec une légère
nuance d'aigreur; nous avons cependant suivi ses conseils, ses ordres.
C'est un moine qui aujourd'hui a gouverné le royaume de France.
Aujourd'hui, Henri IV s'est presque appelé Henri III.

—On avait quelque esprit sous Henri III, répliqua frère Robert avec une froide gravité, et lorsque le roi se laissait conseiller de bonnes choses par les moines au moins trouvait-il des serviteurs qui exécutait l'ordre qu'ils avaient reçu et l'exécutaient avec intelligence.

—Qu'est-ce à dire? demanda le ministre avec émotion, car l'allusion lui semblait trop directe pour qu'il n'y répondit pas.

—Je veux dire, répondit le moine en attachant sur Rosny son regard ferme et lumineux, que Sa Majesté avait ordonné qu'on écoutât mes avis et qu'on exécutât mes ordres; cependant on y a manqué.

—Oh! oh! messire génovéfain, vous êtes amer. Voyez comme l'autorité est enivrante, elle vous a monté tout de suite à la tête; qu'ai-je négligé, s'il vous plaît de ce que vous aviez prescrit? Vous avez voulu qu'on épargnât ce misérable écolier, ce petit Châtel, il est en bonnes mains au Fort-l'Évêque. Vous avez voulu que le roi passât pour mort, on l'a cru mort, qu'il sortit et se montrât, il est sorti, que faut-il de plus?

—Je voulais, répliqua frère Robert, que la mine creusée par les ennemis du roi se découvrit tout à fait et que ces ennemis fussent convaincus.

—Ne le sont-ils pas? N'est-il pas acquis que le traître imposteur la
Ramée, soi-disant Valois, a conspiré contre l'État?

—Où est-il?

—On le cherche.

—Où sont ses complices et instigateurs?

—Patience, messire génovéfain, messieurs du parlement feront leurs enquêtes, et on vous répondra.

—Eh! monsieur, si vous eussiez fait ce que je disais au roi, l'enquête serait finie. Si vous eussiez fait envahir l'hôtel de Mme de Montpensier….

—Il était vide.

—Oui, quand vous vous êtes décidé à y envoyer vos gentilshommes gantés et confits en politesses. Ils ont frappé, n'est-ce pas, montré dents blanches et patte de velours aux portiers. On leur a dit que madame n'était pas revenue de ses terres.

—Précisément.

—Il fallait envoyer-là M. de Crillon avec cent gardes comme je lui en connais quelques-uns. Il fallait emmener tout le quartier dans un réseau d'épées et de mousquets; entrer par les fenêtres, enfoncer les portes, et se jeter dans chaque cave par le soupirail; et alors, monsieur, vous eussiez trouvé la dame au fond de quelque alcôve avec ses papiers, ses grimoires et ses acolytes; vous lui eussiez demandé ce qu'elle faisait-là, cachée, avec des jésuites. Au lieu de cela, tandis que vous grattiez à ses portes comme on fait pour les reines, elle s'est sauvée par des issues secrètes; elle se moque de vous; elle vous défie de la convaincre, et, tout à l'heure, vous la verrez arriver de province avec des officiers poudreux, un glaçon à chaque poil de la moustache, car elle a des moustaches, la noble dame, et quand vous l'accuserez, elle vous dira que vous la prenez pour une autre. Voilà ce qui ne fût pas arrivé sous le roi Henri III, monsieur; et j'en appelle au souvenir de M. de Crillon, qui a eu l'honneur de servir ce prince.

—Harnibieu! murmura le chevalier, tout ce que vient de dire ce révérend frère est d'une vérité flamboyante. Nous avons fait une sottise, monsieur de Rosny! et voilà le roi qui ne peut pas parler, c'est vrai, mais qui rit sous cape. Allons, allons, c'est une balourdise.

—Eh! monsieur, répliqua Rosny, je n'accepte pas votre expression, j'attendrai pour me condamner moi-même.

—Vous n'attendrez pas longtemps, murmura le moine en rabattant son capuchon jusque sur sa barbe. Et, en effet, il avait à peine achevé ces mots, que le capitaine de service accourut empressé, pour annoncer au roi que Mme la duchesse arrivait à Paris, et désirait offrir ses compliments à Sa Majesté.

Rosny rougit, Crillon frappa dans ses mains, le moine ne bougea pas.

—Ah! mon cher Rosny! dit le roi bas au ministre, en lui montrant frère
Robert. C'est qu'il la connaît bien, allez. Qu'on fasse entrer la duchesse!
Reste ici, Crillon.

Le moine s'inclina aussitôt devant le roi et se retira par une porte latérale. Gabrielle le suivit.

—Voilà une impudente princesse, grommela Crillon, et je ne suis pas fâché de voir comment elle expliquera son Valois devant un Bourbon.

—Oh! elle l'expliquera, répliqua Henri. Mais ce n'est pas moi qui parlerai. J'ai la lèvre heureusement fendue. Rosny, vous qui êtes un Démosthènes, vous parlerez!

—Je vais prendre ma revanche, se dit Rosny en s'assurant de la flexibilité de sa voix.

On annonça Mme de Montpensier.

Frère Robert ne s'était pas trompé. La dame était couverte de cette poussière fine que soulève la grande gelée sur les routes. Les glaçons promis avaient dû fondre au feu de ses yeux ardents. Quand elle traversa rapidement la longue galerie, en essayant de donner l'équilibre à ses deux jambes inégales, on vit les plus braves gentilshommes s'écarter du tourbillon de ses jupes traînantes comme d'une atmosphère chargée de peste. Mais elle, insensible à ce mépris mêlé de crainte, poursuivit sa route, faisant baisser les yeux aux plus hardis. Le roi lui-même fut embarrassé de sa contenance, quand les portières de son cabinet se furent refermées derrière la duchesse.

—Eh quoi! sire, s'écria de loin la duchesse, c'était donc vrai!… Votre
Majesté a donc couru un grand danger!

Henri montra le taffetas noir qui fermait sa plaie.

—Ne parlez pas, ne parlez pas! se hâta-t-elle de dire; oh! l'horrible assassinat!

—Montrez le couteau, murmura tout bas la roi à ses serviteurs.

Sully s'en saisit, et s'approchant de la duchesse, le couteau de Châtel à la main:

—Voici le couteau, dit-il.

—Comme il ressemble à celui de Jacques Clément! dit froidement Crillon, dont le regard fier et provocateur parlait plus clairement encore que sa voix.

La duchesse voulut aussi braver ce regard, mais ce fut en vain; elle abaissa les yeux sur la calme et railleuse figure du roi.

—C'est moi, madame, dit alors Rosny, qui aurai l'honneur de vous entretenir, au nom de Sa Majesté à qui les médecins ordonnent le silence, et d'abord, si vous ne fussiez venue, j'allais vous mander de la part du roi.

Henri fit un signe; on apporta un tabouret à la duchesse, que ces derniers mots ne semblaient pas avoir effrayée.

—J'en suis honorée, monsieur, dit-elle, mais je vous demanderai d'abord des détails sur l'événement.

—N'en savez-vous pas?

—En route… oui… j'ai recueilli quelques paroles çà et là; mais des bruits.

—Vous connaissez l'assassin, madame.

—Moi, monsieur?

—Sans doute, puisqu'il a été votre familier pendant six mois.

La duchesse contracta ses sourcils et ses lèvres.

—Vous faites allusion, je pense, aux étoffes que m'a vendues le petit
Châtel.

—Tous les jours?

—Mais, monsieur, on dirait que vous m'interrogez?

—Parfaitement, madame, et je pense que c'est aussi l'avis du roi.

La duchesse regarda Henri en pâlissant. Celui-ci faisant un effort:

—Il le faut, ma cousine, murmura-t-il, pour que vous nous aidiez à dénouer chaque fil du complot.

—Ah! s'écria la duchesse, s'il en est ainsi, je suis prête à subir tous les interrogatoires possibles. Nous en étions au petit Châtel?

—Qui ne vous quitta pas durant six mois, reprit Rosny.

—Mais que j'ai renvoyé il y a un an.

—Pour le placer aux Jésuites?

—Je crois que oui. Ai-je mal fait?

—Peut-être, madame, car on prétend que déjà Châtel avoue beaucoup de choses qui compromettent….

—Qui donc?

—Les jésuites, répliqua Rosny tranquillement. Mais nous ferions mieux de laisser un moment ce Châtel, qu'on saura bien faire parler assez pour nous éclairer, et de parler un peu du conspirateur son complice.

—Il a un complice?

—Ce prétendu Valois.

—La Ramée, n'est-ce pas, monsieur?

—Vous savez déjà?

—Oui, l'on m'a conté cette bizarrerie.

—Harnibieu! vous appelez cela une bizarrerie, madame la duchesse, s'écria le chevalier; une bizarrerie qui fera brûler l'un et rouer l'autre, sans compter qu'il pourrait y avoir un certain nombre do décapités.

—Monsieur de Crillon, dit sèchement la duchesse en soutenant cette fois le regard de son loyal ennemi, je suis venue ici pour parler au roi. A défaut de Sa Majesté, je parle à M. de Rosny, mais je ne vous parle pas et vous prie de ne m'y pas contraindre.

—Oh! oh répondit Crillon avec une ironie dédaigneuse, quand j'adressais la parole à votre frère de Guise, il n'était pas toujours aimable, mais il savait être toujours poli. Mais, par la mordieu! puisque vous n'en voulez pas, moi je n'y tiens guère et ne recommencerai plus. Je me tais, seulement, j'écoute.

Henri appela le chevalier près de lui d'un petit signe, et pour le calmer s'appuya sur son épaule.

—Le roi, dit vivement la duchesse, est fatigué de ce verbiage, sans doute, et nos discussions….

—L'éclairent! reprit Sully, en la retenant doucement sur son siège. Nous disions, s'il vous plaît, que vous avez ouï parler du crime de cet imposteur.

—On m'a tout conté. Oui, monsieur.

—La Ramée aussi était au nombre de vos serviteurs?

—Je le nierais vainement.

—C'est un malheur étrange, madame, et là, réellement, je remarque une bizarrerie: voilà deux hommes accusés, l'un d'avoir assassiné le roi… il fut à vous six mois; l'autre, de vouloir détrôner Sa Majesté, il était des vôtres encore hier.

—N'est-ce pas, ma cousine, que c'est singulier? murmura le roi.

—C'est douloureux, sire.

—Vous devez en être au supplice.

—J'en tomberai malade.

—Eh! eh! moi, j'en ai failli mourir, dit Henri, incapable de résister au plaisir de lancer une gasconnade.

—Sire!… silence! cria le chevalier du ton d'un huissier de la Tournelle.

—Eh bien! madame, reprit Sully, dans le procès qui va résulter de ces événements, il sera impossible que vous ne figuriez pas.

—Monsieur!… interrompit la fière Lorraine.

—Comme témoin, madame. Ainsi ne direz-vous pas d'avance à Sa Majesté ce que vous savez?

—Mais je suis prête.

—Et d'abord, ce prétendu Valois, qui l'a inventé?

—Mais il s'est inventé seul, je suppose. D'ailleurs, vos juges le lui demanderont.

—Harnibieu! s'écria le chevalier, elle sait bien que… mais pardon, sire, je me tais.

—M. de Crillon voulait dire, madame, que cet imposteur a échappé.

—Ah! dit-elle froidement, mais vous le rattraperez sans doute?

—On fera tout pour cela. Quel peut être son plan? De se jeter dans les provinces, où, trouvant plus d'ignorance, de besoins, de crédulité, il exploitera quelques misérables et soulèvera des séditions.

—Cela est possible; la province est mal confirmée dans le devoir.

—Mais ne pensez-vous pas, madame, que son imposture doive tomber devant l'examen de ses titres?

—Je pense que vous vous trompez sur ce point, dit la duchesse en regardant tranquillement Henri et Crillon. L'examen de ses titres soulèverait plus de faveur que de répulsion.

—Vous les connaissez? demanda vivement le roi malgré la douleur de sa blessure.

Cette question renfermait tout le procès. La duchesse l'accepta bravement.
Avec de tels ennemis, elle ne pouvait faire longtemps la petite guerre.

—Sire, répondit-elle, connue pendant longues années pour une adversaire des rois de France, je ressemble à ces aimants qui attirent, dit-on, et le fer et l'orage, on oublie que j'ai eu le bonheur de me réconcilier avec Votre Majesté, on m'apporte tout ce qui est une plainte, un grief, une arme contre vous.

—Et elle s'en sert vilainement, harnibieu! grommela Crillon dans sa moustache.

—Il résulte, continua la duchesse sans feindre de remarquer l'étonnement où son audace jetait Sully et Henri lui-même, que ce la Ramée m'a communiqué, l'autre jour, toutes ses idées de race, toutes ses prétentions à la royauté. D'abord, je traitai cela de rêverie.

—D'abord, dit le roi. Mais ensuite?

—Je commence par affirmer au roi que ce la Ramée m'était étranger, que je m'intéressais à cette figure à cause de sa ressemblance avec un prince que j'ai connu, mais qu'en dehors de ce vague intérêt, je traitais la Ramée comme tous mes serviteurs et officiers de troisième ordre. Cependant, aussitôt qu'il m'eut révélé sa condition, qu'il m'eut fait voir ses titres….

—Il a des titres! s'écria Rosny.

—Sans doute, répondit froidement la duchesse. Sans cela, comment le croirait-on?

—-C'est juste, murmura Henri.

—Oui, harnibieu! il a des titres, s'écria l'incorrigible chevalier. Il en a; je les connais, moi! Il est voleur, assassin, et des plus fieffés.

—Silence! dit le roi à son tour. Laisse parler ma cousine, qui a vu les preuves.

—Je dois avouer, sire, qu'elles ébranleront beaucoup d'esprits.

—Le vôtre, peut-être, madame la duchesse? demanda Rosny en contenant
Crillon qui trépignait.

—Je ne le nie pas absolument, sire; mais j'ai promis fidélité à Votre
Majesté, et je ne m'en croirai dégagée que….

—Que quand je serai mort, ma cousine.

—Elle s'est crue dégagée ce matin, murmura Crillon.

—Oui, sire, dit l'audacieuse, je vous dois fidélité jusqu'à la mort. C'est ce qui fait que malgré les apparences, je n'ai pas même écouté les prétentions de la Ramée, et je défie qu'il se dise autorisé par un mot de moi qui étais encore dans mes terres quand il a commencé son entreprise.

Crillon, Sully et Henri IV se regardèrent en mémoire du frère Robert, qui leur avait prédit l'effronterie de la duchesse.

—Il résulte aussi de tout cela, dit Rosny, que les preuves dont dispose cet imposteur sont brillantes et peuvent éblouir, et que, sans l'immuable fidélité de madame à son roi, elle eût accueilli ce prétendant.

—Pourquoi non? si c'eût été un Valois! et que le malheureux événement de cette matinée nous eût enlevé Henri IV, qui n'a pas d'héritier.

—Oh!… s'écria Sully entraîné par la colère et par le sentiment du danger que venaient de lui révéler ces paroles, le roi n'a pas d'héritiers légitimes, non! mais je jure Dieu qu'il en aura!

—C'est ce que je souhaite de tout mon coeur, répondit la duchesse en se levant. De cette façon, je ne serai plus soupçonnée d'ambitionner une couronne que Dieu n'a pas daigné mettre dans ma famille; de cette façon, au premier péril du roi, mes ennemis ne m'accuseront pas de collusion ou même de complicité, comme certains audacieux se permettent de le faire.

Crillon haussa ses puissantes épaules pour secouer cette flèche féminine.

—Et de cette façon, répliqua-t-il, personne ne sera tenté, par disette, de greffer des Valois sur des la Ramée. Oui, harnibieu! sire, ayez des enfants! ayez-en de quoi faire reculer tous les Châtel qui se présenteraient.

—Cette fois, monsieur parle d'or, dit aigrement la duchesse. Je termine en souhaitant à Sa Majesté toute la prospérité qu'elle mérite.

La duchesse salua et se dirigea vers la porte du cabinet, puis, après une nouvelle révérence, traversa, aussi majestueusement qu'à son arrivée, la galerie pleine de murmures et de regards sombres.

—Vous voilà battu, Rosny! dit le roi épuisé de fatigue, en se renversant sur son fauteuil. Cette scélérate nous cache encore quelque trame.

—Oui, il y a péril, murmura le ministre; mais je me charge de l'intérieur.

—Et moi de l'extérieur, s'écria le chevalier; je monte à cheval pour suivre la bande de ce coquin de Valois, dont la duchesse paye certainement les relais. Je cours donc et le ramène ici perdu ou pendu.

—Allez, mes bons amis, allez, dit le roi tout pâle. Moi, je suis las, je suis triste de toutes ces horreurs. Qu'on prie madame la marquise de vouloir bien venir me réjouir un peu les yeux par sa bonne présence. Et puis je dormirai, et demain, j'espère me retrouver un homme.

En effet, dix minutes après, Sully parcourait la ville avec ses gens, et
Crillon courait la campagne avec ses gardes.

Le roi s'endormit doucement, après avoir vu son petit César, et reçu les tendres soins de Gabrielle.

Celle-ci quitta la chambre royale, et, secouant sa tête alourdie par tant d'événements:

—Tout va mieux, murmura-t-elle: les ministres pensent à la tranquillité des peuples, Crillon au châtiment des coupables, il est temps que je songe, moi, au pauvre innocent que tout le monde oublie en cette bagarre.

Elle prit sur sa table l'ordre signé le matin par le roi pour la mise en liberté d'Espérance, et qui, depuis le matin, était resté là, oublié.

—Il souffre par moi, murmura-t-elle, c'est par moi qu'il sera guéri.