XXII
LE PRISONNIER DU ROI
Le Petit-Châtelet, où le roi avait envoyé son prisonnier, était situé au bout du Petit-Pont, dans la Cité, un peu plus loin que l'endroit où depuis nous avons vu l'Hôtel Dieu.
Sa tour massive fermait le Petit-Pont, et sous la voûte qui traversait cette tour s'ouvrait un passage qui servait de porte à la ville.
Le Petit-Châtelet, sombre édifice, tout empreint de cette lèpre hideuse qui est comme la pâleur des monuments, n'avait cependant point la triste réputation de son aîné le Grand-Châtelet. Les prisons de ce dernier étaient, disait-on, tellement affreuses que l'imagination des plus hardis coquins reculait devant une captivité dans ces tombes. On y parlait d'un certain cachot nommé la Chausse d'Hypocras, où la victime était descendue par une poulie, comme un seau dans le puits. Et là, les pieds dans une eau glacée, le corps brisé par la forme conique de ce réceptacle où l'on ne pouvait se tenir ni couché ni debout, le prisonnier expirait fatalement dans la première quinzaine.
Au Petit-Châtelet, les prisons, quoique plus humaines, devaient toutefois offrir de bien tristes séjours, à en juger par la partie de l'édifice consacrée à la liberté. En effet, les appartements habités par le gouverneur ne recevaient d'air et de jour que par d'étroites fenêtres avarement percées dans les massifs de pierre. Et chacun, disent les historiens de ce temps, détournait la tête avec effroi en passant devant l'antique forteresse.
C'était là que les gens du roi avaient conduit Espérance. Le gouverneur, après avoir lu l'ordre royal et considéré attentivement la figure sereine et charmante du prisonnier, qui marquait plus d'étonnement que de crainte, plus de curiosité que de colère, se contenta de lui désigner une chambre de la prison ordinaire; et tandis que les archers sortaient avec un geôlier pour exécuter cet ordre, Espérance demanda au gouverneur, avec sa politesse persuasive, s'il voudrait lui faire la grâce de répondre à quelques questions, notamment à celles-ci:
—Où suis-je, et pourquoi y suis-je?
Le gouverneur, qui était un petit vieillard affable, gentilhomme huguenot, répondit tranquillement:
—Vous êtes au Petit-Châtelet, prison d'État; quant à la cause de votre arrestation, vous la devez savoir mieux que personne.
—Monsieur, je l'ignore absolument.
—Alors le roi la sait, cela suffit.
Et le gouverneur, après avoir écrit le nom du prisonnier sur son registre, lui tourna poliment les talons.
Espérance, abasourdi malgré sa fermeté habituelle, ne trouva plus rien à demander ou à objecter. Son geôlier vint le prendre et le conduisit dans une sorte de chambre carrée, noire, sale, et meublée de quelques débris honteux, échappés à la fureur des Bourguignons, lorsqu'en 1418 ils égorgèrent les prisonniers du Petit-Châtelet.
Le geôlier tenait à la main une lampe dont la fumeuse clarté avait seule permis à Espérance de distinguer ces affreux détails. Mais quand il eut emporté avec lui cette pauvre lumière, le jeune homme se trouva plongé dans la plus horrible obscurité. Il frappa aussitôt à la porte pour rappeler le geôlier qui s'éloignait. Celui-ci revint.
—Pardon, mon ami, dit Espérance, vous oubliez de me laisser la lampe.
—Si c'est pour cela que vous me rappelez, mon jeune seigneur, répliqua le geôlier, c'était bien inutile. On n'a pas de lampe en prison; une lampe c'est du feu.
—Excusez-moi; c'est que je voulais écrire, et pour cela il faut voir clair.
—Écrire! Est-ce qu'on écrit ici?
—Eh bien! mon ami, répliqua tranquillement Espérance, s'il est défendu d'écrire, je n'écrirai pas. Mais il ne vous est pas défendu à vous de me rendre service, un service bien simple et qui sera bien payé.
—Cela dépend, monsieur. De quoi s'agit-il?
—D'aller trouver M. de Crillon.
—Le brave Crillon? s'écria le geôlier.
—Lui-même.
—Vous le connaissez?
—C'est mon ami. Dites-lui seulement que je suis au Petit-Châtelet. Vous vous rappellerez bien mon nom: Espérance.
—Un beau nom de prisonnier, dit le geôlier avec un sourire railleur.
—N'est-ce pas? répondit Espérance, sans témoigner ni chagrin ni amertume.
Eh bien, ferez-vous ce que je vous demande?
—Je verrai, dit le geôlier, qui sortit pensif, car tant de patience, de douceur et de beauté l'avaient frappé d'un respect involontaire.
Cet homme n'alla pas trouver Crillon, mais il conta au gouverneur sa conversation avec le prisonnier, et le gouverneur, en qui déjà la figure du prisonnier avait éveillé quelque sympathie, arriva quelques heures après dans la chambre d'Espérance.
—Vous vous dites ami de M. de Crillon? dit-il.
—Oui, monsieur.
—Mais alors vous êtes un grand coupable, car M. de Crillon vous abandonne, puisque vous voilà en prison, et ce n'est pas un homme à laisser ses amis dans l'embarras. Je le connais, moi, qui ai fait la guerre avec lui pendant dix ans.
Espérance raconta ce qu'il savait, ce qu'il faisait, qui il était, il mit dans son récit la sincérité, la pureté de son âme tout entière. Il s'étonnait d'une arrestation sans motif et l'attribuait à un malentendu qui ne pouvait manquer de s'éclaircir aux premières explications.
—En attendant, ajouta-t-il, je vous supplie, monsieur, de ne pas me laisser ici dans ce taudis noirci nauséabond. Je quitte le grand air, le soleil, et si j'étais une femme, je vous dirais que j'ai peur ici. D'ailleurs, le logement que vous me donnerez je ne l'occuperai pas longtemps, et sitôt que M. de Crillon sera prévenu….
—Mais, jeune homme, il ne le sera pas. Tout prisonnier d'État entre ici inconnu. Je n'ai pas le droit de révéler sa présence à qui que ce soit; car ce peut être un secret entre le roi et ce prisonnier, un secret que le roi me fait l'honneur de me confier et que je n'ai pas le droit de trahir. Ici, je n'ai affaire qu'au roi, puisqu'il a signé l'ordre de votre arrestation.
Espérance baissa la tête. Il lui sembla que la porte un instant ouverte, et par laquelle il revoyait le jour et la liberté, se refermait plus lourdement que jamais.
—Comme il vous plaira, monsieur, murmura-t-il. Je ne veux point vous causer de gêne ou heurter vos scrupules. Je souffrirai, et ne dirai plus rien.
Le vieux gentilhomme se connaissait en prisonniers, il savait distinguer la résignation d'avec l'hypocrisie, la patience d'avec la lâcheté.
—Voilà un aimable caractère, pensa-t-il. C'est peut-être un enfant gâté que le roi veut redresser par quelques jours d'abstinence. Ne forçons point la dose. Il a déjà pris son parti le pauvre garçon; il s'est installé sur le grabat.
Il frappa du poing sur la porte, le geôlier reparut.
—Conduis monsieur au comble, dit-il.
Espérance se leva, et devinant qu'une faveur venait de lui être accordée, remercia le gouverneur avec effusion. Il serra la main du vieillard qui lui dit en se dégageant doucement:
—La chambre du comble est bonne. J'y mettais mon fils en pénitence. C'est une prison paternelle.
—Vous avez un fils, monsieur?
—J'en avais un… qui serait de votre âge.
—Vous l'avez perdu?
—À dix-huit ans, d'un coup de mousquet… après la bataille d'Aumale. M. de Crillon le connaissait bien, car il l'avait pris dans ses gardes. Mon pauvre Urbain!…
—Urbain, s'écria Espérance, Urbain du Jardin peut-être?
—Vous l'avez connu?
—Oh! le page huguenot assassiné par la Ramée, pensa le jeune homme.
—Monsieur, murmura-t-il, M. de Crillon m'en a parlé quelquefois.
Le vieillard, ému, se hâta de répondre:
—C'est le brave Crillon qui a relevé Urbain expirant et a reçu son dernier soupir. Qu'il ne soit pas dit que le nom de Crillon a été devant moi invoqué en vain. Allez, monsieur, allez avec le guichetier.
Et il redescendit sans ajouter une parole laissant Espérance plongé dans sa surprise douloureuse. Quoi! lui, victime échappée au couteau dirigé par Henriette, il allait remplacer dans sa chambre la victime tombée sous le plomb du même assassin.
Cette prison du comble, effrayante pour un enfant rebelle, sembla un paradis à Espérance, après l'enfer qu'il venait d'habiter. La voûte en était basse, le carreau glacé, mais l'air y circulait librement, largement, le soleil couchant l'emplissait de ses rayons rouges, et par deux fenêtres semblables à des yeux de pierre, le prisonnier, en se haussant, voyait à travers les barreaux ce magnifique panorama de la ville antique, et ses collines, que la brume du soir commençait à baigner, et, sur la droite, Notre-Dame qui dominait, et la Seine, charriant ses glaçons sous les arches.
Espérance poussa un cri de joie. Son palais, trouvé la veille, lui avait fait moins de plaisir.
Ce fut bien autre chose encore, lorsque le guichetier, désormais aussi empressé à plaire qu'il l'avait été peu d'abord, leva les barres d'une porte massive qui donnait sur un petit balcon entièrement fermé de barreaux comme une cage. De là la vue était admirable et facile, pour peu que le prisonnier s'assît sur le banc formé par la saillie circulaire. Le treillage de ce balcon était disposé de façon que nul du dehors ne pût voir a l'intérieur; mais l'habitant du donjon, suspendu au-dessus du vide, voyait et respirait sans danger et sans gêne.
Espérance fouilla dans sa poche et donna au guichetier la moitié des pistoles qu'elle renfermait.
Cet homme prépara le lit, alluma le feu dans la cheminée, déposa sur une table assez propre un souper raisonnable, et se retira en fermant les verrous dont Espérance charmé ne remarqua pas même le grincement lugubre.
La nuit était venue. Un silence glacé montait de la ville au faite du Châtelet. Le jeune homme, après avoir rempli ses poumons d'air pur, ferma la porte du balcon et vint s'asseoir devant le feu, dans un fauteuil où le pauvre Urbain avait sans doute passé plus d'une nuit de pénitence.
Et là, malgré l'odeur du souper qui fumait dans un grand plat de terre, malgré la bonne apparence d'une bouteille aux flancs larges, au long col, malgré la douce influence du feu qui pétillait joyeusement et ronflait dans l'âtre sonore, Espérance perdit peu à peu son humeur sereine, et sa gaieté, retrouvée un instant, s'envola par bouffées avec les tourbillons gris de la fumée qui escaladait le ciel.
Il pensait, le pauvre enfant, à cette punition si prompte que lui envoyait Dieu après un bonheur exagéré. La compensation ne s'était pas fait attendre. On n'atteint pas impunément le sommet des prospérités humaines, à plus forte raison, quand on le dépasse, doit-on s'attendre à recevoir tous les éclats de la foudre.
Espérance, cherchant à creuser les causes de sa disgrâce, ne trouvait obstinément que ceci: Une imposture lui avait donné la jouissance du palais de la Cerisaie, cette imposture, qui cachait peut-être un crime, avait été découverte. Le roi, instruit de tout et honteux d'avoir été un moment protégé par ce faux propriétaire, s'en vengeait en réduisant le fanfaron à l'état d'un simple voleur.
Quant au silence de Crillon, comment l'interpréter, sinon par le même motif? Crillon aussi avait pu se considérer comme le jouet d'une supercherie destinée à usurper sa protection, et convaincu par le roi, il se taisait. Quant à Pontis… hélas! le noble Espérance accusa Pontis d'ingratitude ou de faiblesse!
Mais ce qui domina toutes ses douleurs, ce qui résista aux luttes que soutenait le jeune homme contre sa mauvaise fortune, ce fut l'idée qu'il allait être raillé, méprisé partout, et que le bruit de son écroulement parviendrait aux oreilles d'Henriette et de Gabrielle. Henriette rirait et se réjouirait. C'était une vengeance. Gabrielle se dirait que l'aventurier Espérance ne valait plus un souvenir. Alors, du haut de sa grandeur, de sa beauté bienheureuse, elle laisserait tomber la sentence infamante qui, à jamais, exclurait Espérance de son esprit et de son coeur. Cette figure du blessé de Bezons, auquel pendant trois jours elle s'intéressa, auquel, naïvement tendre, elle demanda et offrit une éternelle amitié, cette figure s'effacerait souillée, et Gabrielle chercherait autour d'elle d'autres amis, dans cette foule de beaux gentilshommes moins délicats qu'il ne l'avait été à ménager les amours et l'amour-propre du roi.
Cette idée arracha non pas des larmes mais du sang aux yeux gonflés du pauvre jeune homme, car il s'avoua, en présence de cet affreux malheur, que depuis une année son coeur n'avait pas battu sans qu'un seul battement n'eût répété comme écho une syllabe du nom de Gabrielle. Cette immense douleur, cette soif de mouvement et de sanglots, c'était la maladie d'amour: le besoin d'appeler une mère à jamais perdue, c'était le tourment de l'âme en peine; et cette folle joie de revoir Paris après une absence volontaire, c'était l'espoir mal dissimulé de retrouver la femme qu'il avait fuie par-delà les mers.
Un moment, il s'était dit en se mirant dans l'or et le marbre de son palais, que Dieu semblait compatir à ses chagrins d'amour; que Gabrielle, dans sa cour du Louvre, dont les rayons éblouissaient, ne serait pas plus brillante ni plus recherchée que lui; qu'elle entendrait parler de sa richesse, du goût de sa maison, du bien qu'il ferait aux pauvres, et que le concert des louanges et des bénédictions arrivant aux oreilles de cette femme adorée, conserverait à son âme le doux et poétique souvenir qu'elle avait dû garder de son ami d'un jour.
Il s'était bercé de ces rêves charmants, s'excusant de son orgueil sur la complaisance de Dieu, qui les lui avait envoyés, et voilà que d'un revers terrible de sa main, Dieu renversait l'édifice et l'architecte, et tout cela s'en allait, poussière et fumée, rejoindre dans l'éternité passée tous les rêves d'ambition qu'a fait naître et qu'a détruits l'amour.
Plus de palais, plus de louanges, plus de richesse, plus de bruits caressants pour l'oreille de Gabrielle. Rien que le silence de la honte ou le bruit d'un écroulement scandaleux, que couvrent d'ordinaire les éclats de rire de la foule.
Telles étaient les pensées d'Espérance. Cependant les heures marchaient. La braise sifflait avec de petits murmures et se couvrait de flocons blancs, précurseurs d'une extinction prochaine. Déjà la lampe exhalait ses dernières lueurs; bientôt l'obscurité, le froid, allaient envahir la chambre.
Espérance demanda pardon à Dieu de sa vanité, se recommanda pieusement à sa miséricorde, et s'étendit sur le lit en songeant au pauvre Urbain du Jardin, dont l'ombre mélancolique venait peut-être chaque nuit visiter cet asile heureux de ses premières années. Le sommeil succéda à ces agitations, et le seigneur de la Cerisaie oublia sous la voûte de pierre le velours, l'ébène et les franges d'or de son lit de prince.
Le lendemain fut un jour malheureux. Espérance après avoir reçu son déjeuner et sa provision de bois vit disparaître le guichetier qui ne reparut pas, même à l'heure du dîner. Il vit comme un mouvement étrange dans les rues éloignées, car il ne pouvait voir que loin, tout ce qui avoisinait le Châtelet lui étant caché par la convexité de la tour. Il remarqua des gens qui levaient les bras au ciel, d'autres qui semblaient s'essuyer les yeux; il entendit un bruit d'armes dans la forteresse; d'autres bruits également belliqueux autour des portes. Bon nombre de cavaliers, à la tête desquels il crut reconnaître vaguement M. de Rosny, traversèrent le quai à l'extrémité du Petit-Pont, et se perdirent dans la Cité. Que signifiaient ces bruits, ces promenades militaires? Que signifiait surtout l'oubli dans lequel on le laissait, sans feu, sans vivres, sans nouvelles, sans amis, même irrités? M. de Crillon, Pontis, que ne lui faisaient-ils traduire au moins leur mécontentement?
La journée parut bien longue au pauvre prisonnier; tous ses fantômes noirs que le jour avait dissipés revinrent lorsqu'il sentit que dans une ou deux heures la nuit allait revenir. Cette vie serait-elle donc sa vie? Dormir, souffrir, c'était donc désormais pour lui le chemin et le but! Peu s'en fallut qu'il ne tombât dans le désespoir quand il vit le soleil, tournant derrière le Louvre, abaisser ses rayons de pourpre sur les cheminées des maisons et venir caresser de son adieu quotidien les treillis de fer et le balcon de sa chambre.
—Quoi! s'écria-t-il, personne ne m'aimait donc en ce monde? Quoi! des pierres entassées suffisent à séparer un homme de tous ceux qui l'ont connu, et pas un coeur n'aura eu la force de lancer un soupir qui franchisse ces murailles et parvienne jusqu'à mon coeur! Je fais bien voler, moi, mes voeux et mes prières par delà l'horizon; ne se trouvera-t-il personne qui me le rende?
En disant ces mots, il s'assit découragé sur le banc, derrière le treillage du balcon, et appuya dans ses mains, en la serrant bien fort pour qu'elle n'éclatât point en sanglots, sa tête lourde de douleurs qu'il n'avait pas méritées.
Cependant, les verrous avaient grincé, la porte s'était ouverte, le guichetier avait traversé toute la chambre pour venir frapper sur l'épaule du prisonnier.
Ce contact de la grosse main qui voulait être caressante réveilla
Espérance.
—Ah! s'écria-t-il, vous voilà enfin.
—Un peu tard, n'est-ce pas, monsieur? mais j'avais bien d'autres soucis, allez!
—C'est peu poli, dit Espérance en souriant.
—Vous ne savez donc pas, vous, qu'on a failli tuer le roi?
—Mon Dieu! s'écria le jeune homme avec consternation, est-ce possible!
—Un roi si bon!
—Oh! oui, dit le généreux Espérance, la perle des rois!
—Et vous comprenez qu'en apprenant cela, je n'avais pas le coeur à nourrir les prisonniers, ajouta naïvement le guichetier.
—Pas plus que les prisonniers n'auraient eu de coeur à manger. Mais, le roi, comment va-t-il?
—Trêve de détails… on monte, et vous en saurez assez long tout à l'heure.
—On monte?… ici?… quelqu'un vient me voir?
—Le gouverneur.
—Ah! dit Espérance désappointé, le gouverneur.
—Oui, il accompagne naturellement les visites qui arrivent.
—Il m'en arrive donc, des visites?
—Pardieu! sans cela notre seigneur se dérangerait-il? Le donjon est trop élevé pour ses vieilles jambes.
—Oh! mon ami, laissez-moi aller au-devant de ceux qui viennent.
—Inutile, dit le geôlier, ils sont arrivés.
Espérance dévorait des yeux l'entrée de sa prison. Il y vit apparaître le gouverneur, et puis derrière le vieillard, une femme dont la mante de velours cachait la tête, dont un masque couvrait le visage. Cette femme, à l'aspect du triste réduit, fit un geste d'effroi et de compassion. Elle s'arrêta comme si ses petits pieds eussent refusé de la porter plus loin.
Le gouverneur s'avança, le visage riant, vers Espérance, qu'il amena par la main en face de la dame inconnue. Celui-ci se laissait guider, le coeur doucement ému de reconnaissance et de curiosité. Lorsqu'il fut à deux pas de la visiteuse, le vieillard salua, et partît laissant le cachot ouvert, tandis que le guichetier, sur un signe de l'inconnue, s'asseyait au seuil de la porte.
—Vous êtes libre, monsieur Espérance, dit la dame d'une voix tremblante qui fit courir un frisson dans les veines du prisonnier.
Il s'avança, les bras étendus; elle ôta son masque dont la pression, sans doute, avait rougi légèrement son visage d'ange.
—Gabrielle!… s'écria Espérance en joignant les mains… Oh! pardon, madame!
Et il recula éperdu devant son rêve, qui surgissait vivant et embaumé du sol de l'obscur cachot.