XXIII

UN DES MILLE COUPLETS DE LA CHANSON DU COEUR

Espérance et Gabrielle se regardèrent un moment en silence, cédant, l'un et l'autre à l'irrésistible attrait d'une beauté que ni l'un ni l'autre n'avait jamais trouvée aussi complète ailleurs.

Le jeune homme revoyait Gabrielle femme accomplie après l'avoir laissée jeune fille parfaite. Rien de plus suavement pur que les lignes de son visage, dont la pensée et les soucis avaient, s'il eût été possible, ennobli l'expression. Quant au corps, type autrefois irréprochable de grâce et de finesse virginales, il avait gagné en se développant, ce charme voluptueux qui change en frénésie chez l'amant les mélancolies de l'amour. Espérance en voyant ces cheveux dorés aux riches tresses de soie, cette peau d'un blanc frais et moelleux sous laquelle courait l'existence en longs rameaux d'azur, l'oeil bleu dont la langueur fascinait, les lèvres rouges comme un fruit, le sein palpitant qui repoussait la dentelle, Espérance recula, nous l'avons dit, et appuya ses deux mains sur sa poitrine où s'allumait le triple amour de l'imagination, de l'âme et des sens.

Elle aussi, avait admiré dans le prisonnier cette douce noblesse des traits, leur éloquente pâleur, l'expression de tristesse amère qui avait plissé un instant les coins délicats de sa bouche. La vigueur élégante de cette mâle jeunesse lui rappelait les images des dieux anciens, dont le seul aspect révélait la céleste origine.

Espérance ayant rejeté en arrière les cheveux magnifiques qui ombrageaient son front, ce mouvement gracieux et fier remua le coeur de Gabrielle comme tremblait l'Olympe dans Virgile au simple geste de Jupiter.

Le jeune homme rompit le silence.

—Vous ici, madame, murmura-t-il, dans une prison!

—C'était mon devoir, dit-elle vivement. Si je me fusse contentée de vous envoyer délivrer, si je ne vous eusse donné moi-même des explications, peut-être la faute que j'ai commise se fût-elle à bon droit appelée d'un autre nom…. Or, vous avez déjà assez de sujets de m'en vouloir.

—Moi, madame?

—Je suis donc venue: la faute subsiste, mais j'espère que vous voudrez bien me la pardonner.

—J'ignore absolument, madame, dit Espérance, de quelle faute vous voulez parler.

—Mettez-y de la discrétion, monsieur, je mérite cette réserve, mais n'exagérez pas, je vous prie, car sans méchanceté vous blesseriez un coeur, ami malgré tout ce que vous pouvez croire.

—Je ne crois rien, je vous jure.

—Oh! vos yeux parlent un langage contraire. Je sais combien ces yeux disent franchement votre pensée…. Vous m'en voulez. Je vous assure cependant qu'en répondant au roi, j'ignorais que vous fussiez établi dans cette maison de la rue de la Cerisaie; j'ignorais plus: j'ignorais même votre retour à Paris, et, à propos de ce retour, je pourrais parler aussi de votre départ, départ étrange, brusque, mystérieux; mais ce sont des affaires qui ne regardent que vous, monsieur, ainsi, je n'insisterai pas.

—Mon Dieu! madame, s'écria Espérance, je proteste devant vous que je ne comprends pas un mot à ce que vous me faites l'honneur de me dire. Vous daignez vous accuser de torts que je n'eusse jamais songé à vous reprocher. Ces torts, je vous demanderai même de vouloir bien me les expliquer, si toutefois ils existent.

—Mais, dit Gabrielle embarrassée, car elle croyait encore cette ignorance affectée, je veux parler de votre arrestation.

—Elle n'est pas votre fait, je suppose, le roi aura eu des motifs que je ne connais pas, mais qui doivent vous être absolument étrangers.

Gabrielle raconta au jeune homme le malentendu qui avait irrité le roi et l'avait poussé à la vengeance. Elle s'accusa de n'avoir pas éclairci ce quiproquo, source de la désagréable aventure d'Espérance.

—Mais, ajouta-t-elle, à partir du moment où votre nom a été prononcé, où j'ai su que vous étiez celui à qui le roi avait parlé, celui que la colère royale avait injustement frappé, oh! à partir de ce moment je n'ai plus rien à me reprocher, pas même un retard. En effet, je fusse venue plus tôt sans l'horrible événement qui a failli enlever le roi à son État.

—J'ignore même cet événement, dit Espérance, un prisonnier ignore tout.

Gabrielle fit le récit de l'assassinat et des troubles qui l'avaient suivi. Elle glissa sur le prétendant, sur le faux Valois, tout au plus quelques mots. Ce n'était là que de la politique, et Gabrielle semblait chercher un sujet de conversation.

—Eh bien! dit Espérance en remuant tristement sa tête, voilà comment, soit qu'on habite une prison, soit qu'on parcoure des pays lointains, on vit, le temps passe et change tout sans que nous le sachions, fortunes, existences, affections.

Il étouffa un soupir, et prenant un visage indifférent:

—Enfin, madame, continua-t-il, bénissons le ciel, le roi est sauf, et vous êtes plus heureuse et plus belle que jamais.

Elle ne répondit pas. Elle avait penché sa tête charmante. D'un bras elle s'appuyait au dossier de la grande chaise; l'autre retombait languissant.

—Vous venez de prononcer, reprit-elle, des paroles que j'ai trouvées amères.

—Moi, madame!

—Oui, le sens ne m'en a pas échappé. Vous venez de dire que, dans l'absence, les coeurs sur lesquels on comptait sont changés.

—L'ai-je dit?

—Je l'ai entendu. Ce n'est pas à moi, je suppose, que ce reproche s'adresse?

—Oh! madame… et pourquoi aurais-je la témérité de vous adresser même l'ombre d'un reproche? De quel droit? dans quel but? Un reproche!… Mais j'étais pour vous tout respect, et depuis que je sais votre bonté pour moi, je suis toute reconnaissance.

—Monsieur, dit-elle avec une angélique douceur, le temps me manque pour subtiliser avec vous sur ce texte; je suis d'ailleurs trop ennemie des circonlocutions en usage à la cour. Tenez, regardez le soleil qui se couche et qui jette sur nous ses dernières clartés; il m'avertit que j'ai un moment au plus à passer ici, et qu'après ce moment je ne retrouverai peut-être jamais l'occasion de vous convaincre.

—De quoi? madame.

—De mon regret de vous avoir causé tant d'ennuis.

—Ils sont oubliés! s'écria Espérance; votre démarche eût comblé les voeux d'un prince, d'un empereur. Moi, pauvre étranger obscur, vous m'en voyez ébloui de joie et d'orgueil.

Il mit peut-être à ces mots une véhémence dont elle s'étonna, car aussitôt, se repliant avec la réserve habituelle des femmes qui se sont laissé entraîner par le coeur, elle reprit:

—Je devais à M. de Crillon de vous voir et de vous faire mes excuses. Il m'a reproché mon étourderie. Il a couru, ce matin, pour vous chercher, sans rencontrer le gouverneur, et, en ce moment, forcé par le service de vous négliger encore, il me saura gré de ne pas avoir oublié toute l'amitié qu'il vous porte. Allons, monsieur, vous êtes libre. Tout le grand air de cette ville vous appartient. Retournez à votre petit palais; soyez heureux…. Eh bien! vous hésitez? Ressembleriez-vous déjà à ces prisonniers dont j'ai ouï parler, qui regrettaient leur cachot et refusaient la liberté?

Ce ton d'enjouement affecté fit froncer le sourcil à Espérance. Il s'assombrit.

—Voilà, dit-il, madame, que vous vous repentez d'avoir été trop bonne et trop familière avec moi. Vous vous excusez de la grâce que vous m'avez faite. Cependant, je ne voulais pas en abuser. Je vous écoutais, je me payais par chaque syllabe tombée de vos lèvres des heures tristes que j'ai passées ici. Mais puisque vous l'ordonnez, je suis prêt à sortir.

Elle reprit sa douce humeur à mesure qu'Espérance perdait la sienne. Rêveuse, souriante, le visage illuminé par les feux roses du soleil mourant, elle fit quelques pas vers la fenêtre, en franchit le petit seuil, et trouvant le banc de pierre qui, l'instant d'avant, servait de siège à Espérance, elle s'y plaça les mains pendues au treillis de fer, la tête adossée à la muraille. Puis son visage changea graduellement d'expression. Il pâlit, les prunelles s'éteignirent.

Alors le jeune homme qui la suivait comme si elle eût été l'âme et lui le corps, s'arrêta près d'elle et s'agenouilla sur le seuil en la regardant, les mains jointes.

—Vous vous dites, n'est-ce pas, madame, que l'on peut être bien heureux en prison?

—Oui, c'est précisément cela que je pensais, répondit-elle.

—Et cette idée vous est venue….

—En regardant ma prison à moi….

Elle lui montra le Louvre profilant sur l'eau glacée sa colonnade noire, abandonnée par le soleil.

—Vous allez sortir de celle-ci, murmura-t-elle, et moi je vais rentrer dans celle-là!

Il poussa un soupir douloureux, et dit:

—On n'est pas reine sans être un peu esclave.

—Je ne suis pas reine, s'écria-t-elle amèrement, mais esclave, oh! oui, je le suis bien!

—Par votre volonté, ajouta-t-il le coeur palpitant.

—C'est vrai.

—Vous ne vous repentez pas, j'espère?

—Non, dit-elle si bas et d'une voix si brève que les lèvres seules parlaient.

Mais se remettant avec effort:

—Vous avez une délicieuse habitation, monsieur Espérance, reprit
Gabrielle.

—On vous l'a dit, madame!

—Je l'ai vue.

—Vous?

—Sans doute, ne vous ai-je pas expliqué tout à l'heure que pour mieux surprendre le roi, j'étais entrée chez vous.

—Je n'avais pas bien compris.

—Je vous ai dit que j'avais surpris le roi dans votre maison.

—C'est-à-dire sortant de chez moi.

—C'est-à-dire sortant par votre maison, tandis qu'il était entré par la rue Lesdiguières.

—Je ne sais d'où Sa Majesté venait.

—Pas de délicatesse. Il l'a avoué lui-même. Il venait de voir chez Zamet une femme.

—Ah! madame, si vous laissez pénétrer dans votre coeur ce serpent qu'on nomme la jalousie!

—Je ne suis pas jalouse! s'écria-t-elle.

—Alors, pourquoi vouliez-vous surprendre le roi?

—Vous avez raison, dit-elle froidement.

Et son regard vacillant chercha l'Arsenal comme pour découvrir derrière les arbres de la Cerisaie.

—Je cherche votre maison, interrompit-elle, la voit-on d'ici?

—Non, madame.

—Vous allez être bien heureux, là, n'est-ce pas? C'est riche, c'est charmant.

—On le dit.

—Le jardin est-il beau?

—Très beau.

—Vaut-il celui des Génovéfains? Vous savez… à Bezons?

Espérance tressaillit.

—Avec ses lis qui semblent de grands cierges la nuit, avec ses roses et ses jasmins qui embaument au soleil, et ces oeillets enivrants qui retombaient dans les bordures de thym, où vers midi bourdonnaient tant d'abeilles. Vous rappelez-vous ce beau jardin?

—Oui, madame, dit Espérance, frissonnant.

—J'oubliais les grands orangers, dans l'allée, près du couvent; je ne me promenais pas de ce côté-là sans être inondée de leurs fleurs. Un soir, en revenant à ma chambre, j'en trouvai qui étaient tombées dans mes cheveux et dans ma gorgerette. Ce fut le soir où vous me rendîtes service. Vous étiez bien souffrant, alors; je vous trouvai fort bon pour moi et très-délicat.

Espérance se renversa derrière l'angle de la porte. Il était devenu si pâle, qu'il le sentait et ne voulait pas laisser voir sa pâleur.

—On était heureux dans ce temps-là, dit Gabrielle.

—Ne l'êtes-vous plus? murmura-t-il. Vous avez, dit-on, un fils beau comme vous?

—Un petit ange! dit-elle en rougissant.

—C'est plus qu'il n'en faut pour être heureuse.

—Voilà trois fois que vous me répétez le même mot, dit Gabrielle en se retournant vers Espérance, et vous savez pourtant que vous me faites mal.

—Moi?

—Me croyez-vous heureuse? est-ce possible? Appuyez la main sur votre coeur, et répondez.

—Oh! madame, je ne sais pas, moi.

—Puisque vous ne savez pas, ne dites pas que je suis heureuse. Si je vous ai parlé de votre bonheur à vous, c'est que j'ai la certitude qu'il n'est troublé par aucun nuage, c'est que je sais….

—Que savez-vous, vous-même, je vous prie?

—Que vous avez voyagé gaiement, insoucieusement, au point d'oublier tous ceux qui s'inquiétaient de vous à Paris. M. de Crillon l'a dit souvent en ma présence. Et au retour, vous avez trouvé toute prête la maison que vous vous étiez bâtie. Riche, jeune, libre, que manquait-il? La liberté, je vous la rends. Et si désormais je passe encore devant votre porte, je me dirai avec certitude: Là demeure un homme heureux.

—Vous venez de parler comme je parlais tout à l'heure, dit Espérance, et vos calculs vont être bien dérangés, madame, car si vous passez encore devant ma maison, ce n'est pas cela que vous direz.

—Pourquoi?

—Parce que, d'abord, je n'y demeurerai pas.

—Qu'est-ce à dire?

—J'y coucherai ce soir pour la dernière fois, ajouta Espérance.

—Je ne vous comprends pas, monsieur. Quel logis plus charmant trouverez-vous dans Paris?

—Demain, poursuivit-il, j'aurai quitté Paris.

—Par exemple!…

—Je m'y ennuie. Oui, madame, l'homme heureux par excellence s'ennuie.

—Ah!… et… vous retournez à vos voyages, peut-être.

—Probablement, madame.

—Pour longtemps?

—Mais pour toujours.

Elle fit un mouvement plein de trouble et d'inquiétude.

—À votre âge, dit Gabrielle, a-t-on des affaires si sérieuses qu'elles prennent toute la vie?

—Je n'ai pas d'affaires, non.

—Ah! je comprends… Pardon, c'est qu'en vérité, j'ai l'air de vous questionner. Mais, si je suis curieuse, c'est un peu par amitié. Nous avions fait certain pacte d'amitié, autrefois; vous l'avez oublié, sans doute?

—Non, assurément, murmura Espérance.

—Je disais donc que cette absence éternelle ne peut avoir pour cause qu'un établissement… éternel aussi.

—Je ne saisis pas bien.

—Peut-être vous vous mariez, voilà ce que je veux dire, ajouta-t-elle d'un ton bref.

—Nullement.

—Il est vrai que sans se marier on peut aller rejoindre pour ne les plus quitter des personnes qu'on aime.

—La personne que je veux rejoindre, dit gravement Espérance, je l'aime en effet; mais c'est ma mère et elle est morte.

—Oh! alors, s'écria Gabrielle en lui prenant les mains, alors vous ne pouvez partir, car rien ne vous y force et tout vous le défend.

—Qui donc, madame, m'ordonnerait de rester en une ville où chaque bruit, chaque voix m'apporte une souffrance nouvelle. Je vous ai dit que je suis malheureux ici, que j'y mourrais de douleur. Pourquoi donc y resterais-je?

—Mais vous y êtes revenu, mais vous y étiez installé hier?

—Hier, c'était possible… Aujourd'hui plus.

—Mais vous avez des amis ici!

—M. de Crillon et Pontis: un protecteur et un protégé, deux mémoires éphémères.

—N'en avez-vous pas d'autres?

—Qui ne pensaient pas à moi hier, qui m'auront oublié demain.

Elle baissa la tête avec une mélancolie profonde.

—Vous avez raison, dit-elle. Il faut savoir se passer d'appui en ce monde.
Elle est rude, mais salutaire, votre leçon!

—Vous ne dites point cela pour vous, madame, vous toute-puissante, vous que le monde invoque, et qui n'avez besoin de personne.

—Ah! s'écria-t-elle le coeur brisé, nommez-moi donc un seul ami!… nommez! je n'ai pas même mon fils, car ses yeux sont encore fermés pour moi comme son coeur. Tout le monde m'attaque, tout le monde me hait. Nul ne me défend, nul ne peut même faire cet effort de mentir poliment pour m'offrir un peu d'amitié. Vous qui me l'aviez jurée, vous reprenez votre serment!

—Ah! madame, dit Espérance d'une voix éteinte, il est des serments qui engagent au delà de notre puissance, et l'homme est parfois une créature trop faible pour tenir ce qu'il promet.

—Quoi! vous m'abandonnerez! vous me verrez souffrir et vous ne me tendrez pas votre main?

—Si je voyais ce triste spectacle, je ne le supporterais pas, aussi refusé-je de le voir.

—Ainsi, quelqu'un de vos amis serait menacé de mort, vous craindriez ce triste spectacle; et pour ne pas le voir, vous partiriez, abandonnant au lieu d'aider. Je vous croyais un coeur.

—J'en ai un, madame, que vos reproches injustes déchirent. En effet, pourquoi resterais-je, à quoi puis-je vous servir? Est-ce vous qui désirez de me voir souffrir?

—Souffrir… de quoi?

—Par grâce, ne m'arrachez pas une parole de plus. Vous voyez combien je lutte.

—Dites-moi votre souffrance, et vous verrez si je suis lâche et faible pour vous seconder ou vous guérir.

—Eh bien! s'écria-t-il, vaincu par la passion, vaincu par la généreuse opiniâtreté de Gabrielle, je vais vous le dire, puisque vous m'y forcez; aussi bien, après m'avoir entendu, ne pourrez-vous plus m'arrêter dans mon dessein, ni me reprocher ce que vous m'aurez contraint de faire. Si je suis parti brusquement, étrangement, l'année dernière, c'est que je vous avais vue sortir de chez le roi le lendemain de la prise de Paris, c'est que mon courage était épuisé, c'est que je vous accusais de trahison et de mensonge, c'est que je vous maudissais de m'avoir promis l'amitié et de ne pas m'avoir donné l'amour; je sais bien qu'en parlant ainsi je me sépare à tout jamais de vous; mais la destinée m'entraîne, ce que je vous dis, je ne le répéterai plus, mon coeur y perdra tout son sang, mais avec le sang la douleur s'échappe. Oui, je suis parti malheureux, et plus malheureux je suis revenu. Si je vous eusse trouvée heureuse, enivrée, sans mémoire, oh! je l'espérais, j'avais préparé à mon coeur la consolation de l'oubli, celle du mépris… Oui du mépris… pardonnez-moi si je me perds tout à fait, madame…. Mais au lieu de cela, vous m'apparaissez douce, tendre et bonne; je vous vois malheureuse; tout en vous intéresse mon coeur et mon âme; je sens que je vais vous aimer si follement que j'en perdrai le respect comme j'en ai perdu le repos. Or, vous n'êtes pas libre et vous aimez le roi, c'est donc pour moi deux fois la mort au bout de chaque pensée; et qui sait si ma mort même ne vous perdrait pas? J'ai fini; mon coeur est vide; encore un jour, et peut-être j'y sentirais entrer le désespoir. Ne vous irritez pas, plaignez-moi; faites-moi la grâce de me laisser ensevelir ma folie dans un coin du monde où vous ne m'entendrez pas si je soupire, où vous ne saurez pas si je vous aime.

Gabrielle, pâle et la tête renversée, avait fermé les yeux. On eût dit que cet ouragan de passion l'avait brisée, qu'elle ne respirait plus, qu'elle était morte.

Espérance, honteux de sa faiblesse, cachait son visage dans ses mains. Il ne vit pas la jeune femme se ranimer peu à peu, passer une main glacée sur son front, et se tourner vers lui pour lui dire:

—Vous m'aimiez donc, à Bezons?

—Oui, madame.

Elle leva les yeux au ciel et soupira. Sans doute elle se disait que des deux routes ouvertes alors devant ses pas, elle avait choisi la moins heureuse. Mais cette âme ne savait pas composer avec la loyauté.

—Je m'étais promise au roi, répondit-elle simplement, comme pour se répondre à elle-même.

—Oh! voudriez-vous dire, s'écria Espérance, que sans cela vous m'eussiez aimé?

—Oui, et il y a plus, je vous aime tendrement.

—L'amitié, toujours!

—Je ne sais pas si c'est de l'amitié ou de l'amour, je n'y cherche point de différence. Je ne savais même pas que je vous aimais. Seulement, quand vous m'avez dit que vous alliez partir pour ne plus revenir, je m'en suis aperçue. Ne partez point.

—Vous m'avez entendu, et vous parlez ainsi?

—Pourquoi non? Que vous m'aimiez à mille lieues ou ici, qu'importe? C'est mon âme que vous aimez, puisque ma personne ne vous appartient pas. Oh! rien ne vous empêchera d'aimer mon âme. Quant aux souffrances dont vous avez peur, est-ce que mon sourire, est-ce que la pression de ma main ne vous guériront pas? Quand vous serez sûr d'être mon ami le plus cher, d'occuper ma pensée, d'embellir ma triste vie, quand vous me consacrerez toute la vôtre, m'aidant, me conseillant, me défendant, n'aurez-vous point assez de plaisir et de peine pour défrayer les journées? Ne me quittez pas, je n'ai plus de père; le mien m'a reniée, il ne m'aime plus, il ne m'estime même pas, puisqu'il use de ma protection pour avoir une charge à la cour. J'ai le roi, me direz-vous. Eh bien, il me trompe, vous le savez mieux que personne, et sans mon enfant, à qui je me dois, sans la blessure faite par l'assassin d'hier, j'allais me séparer à jamais du roi et m'ensevelir dans une retraite éternelle. Maintenant, voyez tout ce qui m'entoure, des ambitieux que je gêne, ou des ambitieux que je sers, des femmes qui m'envient ma place, des prétendus amis du roi qui lui conseillent de me quitter; ici des perfidies, là des embûches, plus loin des coups de poignard ou du poison, voilà ma vie en attendant la mort…. Oh! ne jugez-vous pas que j'ai besoin d'un ami qui soutienne mon coeur et m'empêche de désespérer à mon âge? J'ai lu, dès le premier jour, dans vôtre âme, et vous avez cru comprendre la mienne, vous ne vous êtes pas trompé; je suis tendre, je suis fière, j'ai de la force pour aimer. N'êtes-vous pas de même, et ne donnerons-nous pas à Dieu le spectacle de deux coeurs si tendrement unis, si noblement dévoués, qu'il ne puisse refuser à notre amitié sainte ses bénédictions et son sourire? Oh! depuis hier, cette idée a grandi dans mon sein, elle m'a épurée comme une flamme divine, elle me dévore; c'est une joie ineffable!… Si vous saviez comme je vous aimerai! Vous sentirez les rayons de cette tendresse qui vous ira chercher partout pour vous pénétrer comme un soleil vivifiant. Songez que j'ai vingt ans, que mon coeur déborde, et que je mourrai jeune. Aimez-moi! secourez-moi!… ne me laissez pas seule en ce monde, vous dont l'âme, je le sens, a été faite pour la mienne!

—Ah! s'écria Espérance éperdu de joie et de douleur tout ensemble, vous me demandez là toute ma vie!

—Toute!

—Bien! vous l'aurez! C'était ainsi qu'il fallait me parler pour être comprise. Je me donne à vous pour jamais; mon esprit, mon corps et mon âme, prenez!… mais voici mon marché, je fixe le salaire.

—Dites.

—Vous me parlerez quand vous pourrez, vous me sourirez quand vous ne pourrez pas m'adresser la parole, vous m'aimerez quand vous ne pourrez pas me sourire.

—Oh! murmura Gabrielle les yeux mouillés de larmes, Dieu est bien bon de vous avoir créé pour moi.

Des pas pesants l'interrompirent. Le guichetier, engourdi sans doute d'être resté longtemps assis, marchait dans la chambre et cherchait à rallumer le feu.

—Nous avions oublié cet homme, dit Espérance.

—Allons!… s'écria Gabrielle radieuse, la liberté est là-bas! Allumez un flambeau, brave homme, et nous éclairez l'escalier.

Le guichetier se hâta d'obéir. Tous trois descendirent. Gabrielle, précédée du porte-flambeau, précédait elle-même Espérance. Tout en descendant, elle se retournait lui souriant incessamment, comme eût fait un ange; et rien n'était si beau que cette lumière et cet amour rayonnant sur ces deux jeunes fronts.

Arrivée aux portes, où le gouverneur l'attendait pour la conduire jusqu'à sa litière, elle jeta sa bourse pleine d'or aux pauvres qui regardaient et admiraient l'équipage.

—Jour de joie! dit-elle.

Quand elle eut monté dans sa litière, et que ses gens à cheval commencèrent à marcher, elle tendit ses deux mains brûlantes à Espérance, et l'attira si près d'elle qu'il respira son souffle parfumé.

—À ma libératrice, merci! dit-il à haute voix en s'inclinant avec respect.

—Merci à mon ami, dit-elle tout bas.

Et en se baissant elle appuya ses lèvres sur la main d'Espérance.

Sa litière était déjà loin, que le jeune homme cherchait encore ses idées et son chemin.