XII
LES BAINS DE GABRIELLE
Au milieu du parc de Monceaux, dans un vallon couronné par un amphithéâtre planté de marronniers, de platanes et de chênes, s'élevait une grotte de roches moussues que Catherine de Médicis avait fait apporter à grands frais de Fontainebleau, et qui, adossées au poteau dont nous venons de parler, servaient de retraite à la nymphe de Monceaux.
Pour parler en prose, les eaux d'un ruisseau voisin, tiédies par un long parcours au soleil sur le gravier, parmi les roseaux, se précipitaient dans la grotte où les attendait un bassin plus large et plus profond. C'était là que sous la voûte festonnée de lierres et de fleurs sauvages, Gabrielle venait dans les jours brûlants de l'été, se rafraîchir et se reposer. Plus d'une fois, pareille à Diane sous la garde des nymphes, elle s'y baigna dans le bassin au sable doux comme du velours, et pour éviter après le bain, soit de rencontrer dans le parc des hôtes curieux, soit de retrouver trop tôt la chaleur et le grand jour, elle rentrait au château sans être vue, au moyen d'une galerie creusée sous l'amphithéâtre, et qui, par une porte dont le roi seul avait la clé, venait d'une grande allée voisine aboutir à la grotte des bains.
Embellie ou gâtée, comme on voudra, par du marbre et des ornements d'architecture, cette grotte, aujourd'hui ruinée, s'appelle encore les Bains de Gabrielle.
Nul séjour n'était plus propre à consoler du bruit et des embarras de la cour. La solitude l'environnait, l'ombre et le silence y tombaient à flots. Sous les arbres touffus de la vallée, au fond des massifs rafraîchis par le ruisseau, les heureux habitants de la grotte voyaient les merles et les loriots passer en sifflant comme de noirs projectiles. C'étaient partout des pépitements d'oiseaux fourrageant les branchages, et le craquement des bois secs tombant dans ce désert sur une mousse qui absorbait tous les bruits.
La grotte que la nature eût créée moins complaisamment que l'architecte pour les usages du monde et pour l'étiquette, formait une grande et haute salle ovale dans laquelle ouvrait cette porte secrète que nous avons décrite. La salle était précédée du côté du parc d'une sorte de vestibule en forme d'S, dont la sinuosité interceptait pour tout indiscret la vue de l'intérieur et le bruit même des paroles qui s'y prononçaient.
Il résultait de cette savante combinaison de l'optique et de l'acoustique, que Diane en son bain ne pouvait être surprise par un Actéon quelconque, ni même aperçue dans la grotte par le surveillant placé à l'entrée du vestibule.
Telle était la situation d'Espérance, lorsqu'il fut mis en sentinelle par Gratienne dans l'ombre des rochers derrière lesquels l'inconnu avait pénétré avant lui.
L'extérieur de la grotte était doucement éclairé par des flambeaux de cire parfumée, dont pas un souffle n'agitait la flamme. Des sièges, une table, meublaient la salle. On voyait dans l'eau fraîche du bassin nager des fioles au long cou grêle destinées à la collation du soir, tandis que les plus beaux fruits entassés en pyramide par une large corbeille, exhalaient dans leur coin obscur des parfums enivrants.
Gratienne ayant, pour faire entrer l'inconnu, soulevé une longue colonne de lierre qui pendait du haut du rocher comme un rideau frémissant, se retira et laissa sa maîtresse seule avec le mystérieux personnage.
Gabrielle, en robe blanche, ses beaux cheveux blonds reluisant comme des fils d'or au feu des cires, s'avança à la rencontre de son hôte, dont elle prit la main pour le conduire jusqu'à un siège.
—Soyez le bienvenu, monsieur le duc, dit-elle, et excusez-moi de vous recevoir dans un endroit si mythologique; mais j'ai ouï dire que les grands capitaines aiment les positions découvertes, où leurs mouvements sont libres, et je n'ai pas eu la prétention d'enfermer le duc de Mayenne pour le tenir à ma merci.
Mayenne, car c'était lui, répondit à ce compliment avec une bonne grâce qui lui était naturelle et que commandait impérieusement l'irrésistible sourire de Gabrielle.
—Vous voyez, madame, dit-il ensuite, que je ne crains pas de me mettre à votre merci, et sous ces roches le plus grand guerroyeur du monde serait pris aussi facilement qu'un oiseau entré dans une cage, surtout quand la porte est gardée par un compagnon comme celui que vous m'avez envoyé. Hercule avec la tête d'Adonis.
Gabrielle se sentant rougir offrit un siège et s'assit elle-même.
—Monsieur, dit-elle, vous êtes ici plus en sûreté qu'au milieu de votre armée. Le roi est à Paris; ma foi vous garantit sauf et libre. Quant au guide qui vous a amené, s'il eût existé en France un plus loyal et plus brave gentilhomme, je l'eusse choisi pour vous escorter et vous protéger dans la démarche que vous avez bien voulu faire, et dont je sais apprécier la généreuse confiance.
—Vous m'en aviez donné l'exemple, madame, en me venant trouver, il y a quinze jours, à la Ferté-sous-Jouarre où je me cachais, et où, pouvant me faire surprendre, vous vous êtes confiée à ma prud'homie. Vous avez entamé ainsi les conférences, je me dois de vous payer par la réciprocité.
—Ah! monsieur! je voudrais au prix de mon sang réconcilier deux princes qui tiennent dans leurs mains le bonheur de la France.
—Cela ne dépend pas de moi seul, madame, dit Mayenne. Le roi me hait.
—Vous vous trompez, s'écria vivement Gabrielle. Le roi vous craint. Voilà tout.
Cette flatterie éclaircit le front du duc.
—S'il était vrai, dit-il, tout serait déjà concilié. Mais votre délicatesse ne m'empêche pas de voir l'animosité qu'on met à me faire la guerre.
—Monsieur, répliqua Gabrielle, si je pouvais, sans vous affliger, citer un nom de votre famille… un nom encore enveloppé de deuil….
—Ma soeur… murmura Mayenne.
—Oui, monsieur, Mme de Montpensier: elle est la seule personne de votre maison qui ait mérité l'inimitié du roi.
Mayenne garda le silence.
—Nul n'ignore ajouta la charmante diplomate, combien le roi est bon et prompt à oublier les offenses.
—Cependant, il arme encore maintenant, et au lieu de laisser tomber peu à peu la guerre, il se prépare à ruiner mes dernières ressources.
—Vous n'êtes pas un adversaire qu'on puisse ménager.
—Si vous saviez, madame, comme je suis fatigué de ces querelles, dit le duc en s'essuyant le front, d'où ruisselait la sueur, malgré la nuit, malgré la fraîcheur de la grotte; si vous saviez, depuis la mort de ma soeur surtout, combien je sens le vide de toutes ces prétentions. Roi! je n'ai jamais voulu l'être; seulement, duc et prince je suis né, je voudrais mourir dans mon état.
Gabrielle se tut à son tour. Elle offrit à Mayenne un canon de vin, des biscuits et des fruits.
—Ma démarche vous a prouvé, dit-il en acceptant le verre, que je désire entrer en arrangement, mais non pas comme un rebelle vaincu. J'ai une armée encore, et s'il survivait en moi une seule goutte de ce fiel ambitieux qui animait ma malheureuse soeur, j'arriverais à me faire offrir des conditions meilleures. Ah! madame, Dieu vous préserve de comprendre jamais ce qu'il en coûte pour gagner le nom de grand capitaine! Le roi a eu ce bonheur de s'illustrer en invoquant le bon droit. Moi, je suis un révolté. Je fais bonne mine aux Espagnols, qui me détestent et que j'exècre. Chaque fois qu'on se bat, mes alliés me voudraient voir mort et je voudrais les voir tous tués. Tous mes amis tombent les uns après les autres, ou, fatigués, me quittent. Je me trouverai bientôt seul. L'âge vient. Je suis gros, lourd, et il a fallu pour venir ici que votre guide me hissât sur mon cheval. Quand trouverai-je un bon accord qui me rende le repos, la considération publique et des amis heureux de m'avouer. Hélas! tout cela, il le faut conquérir par la guerre, et je ne serai vraiment honoré, vraiment tranquille que du jour où une balle d'arquebuse m'aura couché sur le champ de bataille.
Mayenne, en parlant ainsi, essuyait la sueur de son visage, et Gabrielle s'étonnait de le trouver si mélancolique et si abattu.
—Que je voudrais, s'écria-t-elle, que le roi vous entendît; la paix serait bientôt faite! Un ennemi malheureux est presque un ami pour lui.
Mayenne se leva, l'oeil enflammé.
—Si cela arrivait, dit-il, si le roi entendait mes paroles, j'en mourrais, je crois, de honte et de douleur. Mais le roi ne m'entend pas, n'est-il pas vrai, madame, continua le duc en promenant autour de lui un regard inquiet et sombre, vous ne m'auriez point tendu ce piège pour m'exposer humilié aux sarcasmes de mon ennemi.
Et il faisait déjà un pas vers l'issue de la grotte.
—Ah! monsieur, dit Gabrielle en lui prenant la main, vous m'offensez; n'êtes-vous pas ici sur la foi jurée? suis-je une âme perfide?… Rassurez-vous, seule j'ai entendu vos paroles, seule je sais votre secret, et vous pouvez me confier les conditions de la paix que je veux proposer au roi en votre nom.
Elle achevait à peine, qu'un pas précipité retentit à trois pas d'elle, une serrure cria, la porte secrète s'ouvrit et le roi apparut, un flambeau à la main, le visage altéré, les yeux brillants de colère.
—Avec qui êtes-vous ici, Gabrielle? demanda-t-il en cherchant à reconnaître les visages autour de lui.
—Oh! trahison! murmura Mayenne qui recula pour mettre l'épée à la main.
—M. de Mayenne! dit Henri, tellement stupéfait à la vue du Lorrain, que sa main tremblante laissa échapper le flambeau.
—Monsieur! monsieur! s'écria Gabrielle en étendant les mains vers Mayenne, ne m'accusez pas; je suis innocente. S'il y a trahison, elle vient du roi!
—Je comprends, madame, répondit Mayenne avec un dédaigneux sourire. La scène est jouée à merveille; vous n'attendiez pas le roi. Le roi arrive à l'improviste. Il vous trouve par hasard avec M. de Mayenne, et comme, par hasard aussi, Sa Majesté est bien accompagnée sans doute, l'on s'empare du rebelle, la guerre est terminée. Bien joué, madame.
—Oh! sire, dit Gabrielle en versant un torrent de larmes, voilà une offense que je n'oublierai de ma vie! Vous avez raison, monsieur le duc, tout m'accuse. Vous avez le droit de m'appeler lâche et perfide. Oui, c'est justice de me traiter avec cette rigueur.
Mayenne, étonné au milieu même de sa fureur, contemplait en silence la scène étrange qui s'offrait à ses regards.
D'un côté, Gabrielle en pleurs, se tordant les mains avec l'expression la plus sincère d'une douleur loyale; de l'autre, Henri IV, pâle, atterré, le front courbé, plus semblable à un vaincu qu'à un vainqueur, et sur le visage duquel on lisait la honte et le regret d'une faiblesse qui le dégradait à ses propres yeux.
—Dites donc au moins, sire, s'écria Gabrielle, que je n'ai pas trempé dans le guet-apens dont M. le duc est victime… Rendez-moi l'honneur, sire, à moi qui voulais vous donner la paix et l'amitié de ce galant homme.
Le roi comprit à ces mots toute l'étendue de sa faute. Il venait, par cette brusque surprise, de renverser l'édifice élevé si péniblement par Gabrielle. Quelle honte et quel malheur!
—Ainsi ferai-je, murmura la roi d'une voix entrecoupée… Je suis seul coupable. Sur un avis qui m'a été donné que Mme la marquise avait rendez-vous à Monceaux avec un amant, j'ai pris de la jalousie et me suis mis en route. J'arrive il n'y a qu'un moment; je trouve ou crois trouver des visages embarrassés, nul ne me veut apprendre où se cache madame. Personne dans les appartements. Je heurte et j'appelle, rien. L'idée m'est venue que la marquise cherchait la solitude en ses bains. J'ai la clé de l'entrée secrète. Je suis accouru, et le bruit de deux voix m'a fait ouvrir vivement la porte…
Mayenne gardait son attitude à la fois calme et méprisante; un sourire forcé contractait ses lèvres; il avait remis son épée au fourreau.
—Il ne faut pas douter, monsieur, dit le roi avec douceur; voyez mon trouble, ma peine, et persuadez-vous que je ne sais point mentir. Je dois d'abord des excuses à la marquise que, par trop d'amitié, j'ai follement et indignement soupçonnée. Quant à vous, qui jusqu'à un certain point, avez le droit de suspecter sa franchise et la mienne, je ne vois qu'un seul moyen de vous prouver l'injustice de vos accusations. La scène a lieu entre nous, sans témoins; vous étiez venu librement, vous êtes libre de retourner, et je vous offre non-seulement mes chevaux, mais une escorte avec ma parole de roi. J'y ajouterai mes excuses, mon cousin, car j'ai tort, et voudrais pour un royaume, racheter l'opinion que je vous ai laissé prendre un moment de ma maîtresse et de moi!
À ces mots que prononça Henri en se redressant peu à peu de toute la hauteur de son âme, Gabrielle sécha ses larmes et le duc regarda en tressaillant ce visage ouvert, ces yeux limpides où respirait la loyauté.
—Ce qui vient d'arriver nous dégage, monsieur, nous n'avons rien dit, s'écria Gabrielle, en se rapprochant de Mayenne. Reprenez vos paroles, duc, nul que moi ne les saura jamais.
Cette candeur et l'élan de cette âme délicate et probe firent sur Mayenne une impression profonde. Il baissa la tête à son tour et tourna son chapeau dans ses mains, comme un vrai paysan gêné par les bontés de son seigneur. Un combat acharné se livrait dans cette âme altière entre l'orgueil et la reconnaissance. Il demeurait immobile, impuissant pour le bien ou pour le mal.
Henri prit cette hésitation pour un reste de défiance. Surmontant le chagrin qu'il en éprouvait:
—Il se pourrait, dit-il vivement, que vous craignissiez une embuscade hors du château. Après ce qui s'est passé, vous avez le droit de tout craindre, mon cousin. Je vous accompagnerai donc moi-même tant que vous le jugerez à propos, ma personne vous répondra de la vôtre, et si l'otage vous suffit, faites un signe, je suis à vos ordres.
—Vraiment, s'écria Mayenne emporté par la noblesse d'un pareil procédé, voilà trop de façons avec moi, sire, je suis votre sujet et sens bien qu'il vous faut servir. D'ailleurs, j'étais plus qu'à moitié gagné par la bonté, par l'éloquence de madame. Vous venez d'achever l'oeuvre, sire; c'est moi qui demande pardon à Votre Majesté, et me voilà à vos genoux, seulement je ne sais pas si je m'en pourrai relever.
A ces mots, il s'agenouilla tremblant d'émotion.
—Ventre-saint-gris! je m'en charge, dit Henri les yeux pleins de larmes. Et il releva en effet Mayenne, en l'embrassant si tendrement, que les coeurs les plus durs n'eussent pas été à l'épreuve d'une pareille scène.
—Encore! et encore! s'écria le roi en recommençant, et toujours!… Mon cousin, voilà une grande joie qui m'arrive. Plus de guerre civile en ce royaume et un bon ami de plus!
—Que de grâces à rendre à Dieu! dit Gabrielle, en joignant les mains avec ivresse.
—Croyez-vous donc qu'on doive vous oublier vous-même, dit Henri en quittant Mayenne pour courir à Gabrielle qu'il serra sur son coeur. Voici, mon cousin, l'ange de miséricorde et de réconciliation! Voici mon ange gardien, la plus parfaite femme qui soit en France!
—Ce n'est pas moi qui dirai le contraire! s'écria Mayenne avec chaleur.
—Et on la calomniait! reprit le roi, et je venais la surprendre, l'outrager!
—J'en bénis le Ciel, dit Gabrielle.
—J'en ai bien souffert, ma chère âme; mais voilà qui est fini. Après cette épreuve douloureuse, nous sommes trop heureux pour récriminer.
—Je demanderai une récompense pour mes dénonciateurs, dit Gabrielle en souriant, car ils sont la cause du succès que je n'eusse jamais obtenu toute seule.
Que cherchez-vous donc autour de vous, sire?
—Je cherche si le duc est venu ainsi….
—Seul?… Oui, sire, répondit Mayenne. J'ai confiance, moi, aux anges que je rencontre.
—Bien plus, dit Gabrielle, monsieur le duc avait accepté un garde de ma main.
Gabrielle conduisit le roi hors de la grotte et lui montra Espérance adossé à un rocher, son épée à la main.
—Voilà donc le galant dont on me faisait fête, murmura le roi en reconnaissant son rival. C'est là celui qui devait vous préparer des relais pour venir me surprendre à Paris! C'est là celui que vous me préfériez! Ah! maître la Varenne! Allons, allons, c'est à moi de rougir.
Il ne vit pas combien de vermillon ces imprudentes paroles faisaient monter aux joues de Gabrielle. Espérance aussi se détourna pour cacher non pas sa rougeur, mais une douleur insurmontable que lui causait la présence du roi, et ce rude réveil après tant de beaux rêves!
Cependant, comme en passant près de lui, Gabrielle lui prit la main pour le remercier, il rappela son courage et exhala toute l'amertume de son coeur dans un inoffensif soupir.
—Il me reste à vous demander, mon cousin, dit Henri à Mayenne, quelles sont vos intentions pour ce soir. Vous plaît-il souper avec nous, comme de bons amis, à la barbe des traîtres et des coquins, qui enrageront de nous voir réconciliés? aimez-vous mieux retourner chez vous et réfléchir?
—Réfléchir… s'écria le duc, ah! Dieu m'en garde, sire; assez de réflexions j'ai faites, assez de nuits j'ai passées sans dormir. Il doit y avoir ici de bons lits et de bon vin.
—J'en réponds, dit Gabrielle.
—Daignez m'offrir l'un et l'autre pour cette nuit, et demain….
—Et demain nous causerons affaires, voulez-vous dire, ajouta le roi. Pardieu, ce sera bientôt fait; comme j'accorde d'avance tout ce que vous me demanderez….
—Tout? dit le Lorrain avec un sourire.
—Et encore quelque chose avec, dit Henri, pourvu que ce ne soit pas madame; car en ce cas feriez-vous mieux de me demander ma vie.
—Je n'aurai garde, sire, et pourvu que madame me veuille honorer de son amitié, je me déclare satisfait.
—J'ai trop de reconnaissance pour ne point vous aimer de tout mon coeur, dit Gabrielle.
—En vérité, pensa Espérance, qui les suivait à distance, ces gens-là s'arrachent tellement ma Gabrielle qu'il ne m'en restera plus rien.
On se dirigea vers le château, que l'arrivée subite du roi avait rempli de confusion et de tumulte.
Déjà les commentaires allaient grossissant. On supposait Gabrielle surprise, chassée: on désignait la prison qui lui serait assignée. Le parti d'Entragues triomphait avec un commencement d'insolence. Plus d'un serviteur prévoyant de la marquise faisait ses paquets.
Henri était parti vite de Paris; mais ses officiers l'avaient rejoint à Monceaux, et leur arrivée augmentait le désordre, comme l'huile jetée sur un brasier double la flamme.
Lorsque cette foule inquiète, émue, curieuse, en tête de laquelle était le comte d'Auvergne, aperçut le roi débouchant tranquillement de la grotte dans le parc, appuyé d'un bras sur Gabrielle, de l'autre sur un homme encore inconnu, tandis qu'Espérance et Gratienne venaient ensemble à leur suite, personne ne put comprendre ce calme et la présence de ce tiers à Monceaux.
Mais Henri, riant dans sa barbe, et méditant le coup qu'il allait frapper:
—Messieurs, dit-il du plus loin qu'il lui fut possible, commandez vite un bon souper pour moi et mon cousin de Mayenne, qui veut boire aujourd'hui à ma santé.
Le nom de Mayenne retentit dans cette assemblée comme un éclat de tonnerre, et quand, à la lueur des flambeaux, chacun reconnut le duc au bras du roi, la stupéfaction s'exhala par un murmure qui caressa doucement le coeur de Gabrielle. M. d'Auvergne en pâlit de désappointement.
—Oui, messieurs, dit le roi en pénétrant dans la grande salle du château, mon cousin de Mayenne me signifie que je n'ai pas de meilleur ami que lui, et je déclare ici qu'il n'aura pas désormais de meilleur ami que moi.
—Grâces en soient rendues à Dieu, dit Sully en s'approchant avec un visage rayonnant de joie.
—Et grâces surtout à madame, répliqua le roi en désignant Gabrielle, car c'est elle qui a tout fait par son esprit, par son coeur et son amitié pour moi. Je lui dois la paix et la fortune de mon royaume.
Puis, au milieu du silence qui planait sur l'assemblée bouleversée par un dénoûment si imprévu:
—Allons, dit le roi, qu'on serve Mme la duchesse!
—La duchesse! demandèrent quelques gens surpris par ce titre nouveau, car
Monceaux n'était qu'un marquisat.
—Oui, répéta le roi. Mme la duchesse de Beaufort, marquise de Monceaux et de Liancourt. C'est le nom que madame doit porter à compter d'aujourd'hui.
—Oh! sire, dit Gabrielle, où s'arrêteront vos bontés?
—Plus loin! répondit tout bas le roi. Mais nous sommes servis, donnez-moi le bras, mon cousin. Ah! Gabrielle, quelle idée vous avez eue là de me réconcilier avec Mayenne!
—Elle n'est pas de moi tout à fait, sire, dit modestement la jeune femme.
—Qui donc vous l'a inspirée?
—L'âme de toute bonne oeuvre, frère Robert.
—Frère Robert! s'écria le roi. Lui!… c'est lui qui vous a inspiré de me réconcilier avec M. de Mayenne?… Oh! ce serait sublime!
—Qui donc est ce frère Robert? demanda Mayenne, surpris de l'agitation du roi.
—Je vous conterai cela quand nous serons seuls, mon cousin; l'histoire en vaut la peine, et plus que tout autre vous saurez l'apprécier. Oh! frère Robert!… Et je ne lui payerais point ce service! Ventre-saint-gris! nous y songerons!… A table, mon cousin, à table! Duchesse, invitez notre ami Espérance, et buvons frais, car il fait chaud!
Et comme Gabrielle voyait leur ami s'assombrir involontairement:
—Je comprends, lui dit-elle tout bas; vous trouvez que j'ai reçu ma récompense, tandis que vous n'avez rien, comme à l'ordinaire. Eh bien! ce ne serait pas juste. Venez samedi à ma maison de Bougival, nous y passerons une belle soirée avec Gratienne.
—Avec Gratienne! Vous vous défiez donc de moi?
—Non! c'est de moi que je me défie. A samedi! Quant à ce soir, buvons à la santé du roi et à la confusion de nos ennemis!
—Tope! dit Espérance.