XIII
CONSEIL DE FAMILLE
Le retour du comte d'Auvergne dans sa famille et les nouvelles qu'il y apporta jetèrent la consternation dans l'intéressante société.
—Voilà, dit-il, comment vos plans ont tourné, la marquise est duchesse et a pour allié désormais M. de Mayenne, le héros du jour. Quant au seigneur Espérance, on se l'arrache, le roi l'a embrassé et lui confierait toutes les clés de sa maison. Il faut avouer que vous êtes d'adroites princesses, de m'avoir exposé à recevoir un pareil soufflet en plein visage.
A ces mots Marie Touchet fit une grimace roturière, Henriette rongea ses ongles si beaux. Le comte d'Entragues s'en prit au peu de cheveux qui avaient survécu à tant de déceptions.
—Alors tout est perdu, dit-il avec désespoir.
—A peu près.
—On essayera de s'en consoler, répondit Henriette, pâle de rage. Cependant, moi qui ne suis pas un homme, je ne perdrai pas courage aussi vite.
—Cela vous est aisé à dire, mademoiselle, dit le comte d'Auvergne, qui, dans les bonnes veines seulement, l'appelait petite soeur. Vous n'avez pas les mortifications, vous. J'eusse voulu vous y voir, hier, quand toute l'assemblée me riait au nez, et que le roi me regardait par-dessus l'épaule.
—Nous vous demandons bien douloureusement pardon, monsieur, interrompit le père.
—Votre peine fait la nôtre, mon fils, dit la mère.
—Attendons la fin, ajouta Henriette, pour qui cet orage n'était qu'une pluie d'été. Elle en avait vu bien d'autres.
—Oh! vous n'attendrez pas longtemps, dit le jeune homme avec insolence.
—Cependant, il y a toujours la prédiction de la devineresse, articula sourdement Marie Touchet.
—Une couronne, n'est-ce pas? s'écria le comte d'Auvergne en riant. Oui, comptez-y, vous en prenez bien le chemin.
—Si ce chemin n'est pas le bon, répliqua aigrement Henriette, nous en choisirons un meilleur.
Les trois conseillers furent frappés de la résolution invincible qui éclatait dans ces paroles.
—Tant que vous voudrez, mademoiselle, répliqua le comte. Mais s'il s'agit des grands chemins, par exemple….
—Monsieur!…
—Eh! nous sommes ici en famille, et nous pouvons nous dire nos vérités. Moi, j'ai assez de ces échecs perpétuels; à force d'être battu, le dos me cuit. Je m'étonne que vous y résistiez; c'est de l'héroïsme.
Après cette déclaration si franche, le silence le plus décourageant régna dans l'assemblée.
Soudain on entendit un cheval piétiner dans la cour de l'hôtel, et les valets annoncèrent M. de la Varenne.
Jamais le porte-poulets n'était venu chez les Entragues en plein jour. Il fallait que la circonstance fût solennelle. La frayeur de la famille s'en augmenta. Ce fut bien pis quand le petit homme entra d'un air froid et le sourcil froncé.
Chacun courut à sa rencontre, trois sièges lui furent offerts à la fois. Il se laissa tomber sur le plus large avec un gémissement arraché par la lassitude.
—Ouf! dit-il; votre serviteur, mesdames. Aïe! votre bien dévoué, messieurs. La présence de M. le comte d'Auvergne m'annonce que vous êtes au courant.
—Hélas! murmura le père, tandis que Marie Touchet levait les yeux au ciel.
—Nous l'avons échappé belle, dit la Varenne.
—Nous avons donc échappé? s'écria Henriette en secouant le petit homme avec une vigueur masculine.
—C'est miracle!
—Oh! contez, contez-nous cela, demandèrent quatre voix avides.
La Varenne prit un air imposant.
—Vous savez la surprise du roi et la fête donnée à M. de Mayenne, et le duché conféré à la marquise, et…
—Oui, oui, passez.
—J'attendais le moment des explications. Le roi en soupant me lançait des regards farouches… J'en ai été malade, et le suis encore, mesdames.
Marie Touchet chercha des élixirs dans sa cassette, et en offrit une collection au porte-poulets.
—Pouvez-vous continuer? demanda Henriette.
—Oui, mademoiselle. Ce matin, le moment fatal arriva. Je tournais autour du grand vestibule, le roi me fit signe et m'emmena au jardin. «Voilà donc, s'écria Sa Majesté, les rapports qu'on me fait! voila donc les intrigues de la marquise…—c'est duchesse qu'il faut dire à présent!—voilà donc…» Ah! mesdames, j'en ai entendu de cruelles pour l'oreille d'un gentilhomme.
Les Entragues essayèrent de ne point rire en songeant à cette gentilhommerie qui piquait des poulets chez la soeur du roi.
—Qu'avez-vous répondu, monsieur de la Varenne? demanda le père.
—Ce que j'ai pu.
—M'auriez-vous accusée? dit Henriette.
—J'ai eu l'habileté de ne le point faire. «Sire, ai-je répondu, ce n'est pas ma faute.—C'est la faute de ceux qui vous ont instruit, alors, a répliqué le roi….
—Voyez-vous, qu'on nous accusait! s'écria Marie Touchet.
—«Sire, ceux qui m'ont instruit croyaient ce qu'ils disaient.—Que croyaient-ils? dit Sa Majesté avec colère.—Sire, ils savaient le départ de M. Espérance avec Mme la marquise,—la duchesse,—et vu l'intime amitié de Mme la duchesse et de ce seigneur…—Vous êtes un bélître, a dit le roi.» Un bélître! à moi!… «Enfin, sire, ai-je répondu, Mlle d'Entragues avait bien le droit de craindre que Mme la marquise—la duchesse—ne cherchât à surprendre Votre Majesté, puisque déjà pareille chose avait eu lieu chez Zamet.»
—Bien! bien! bravo! s'écrièrent les Entragues, voilà répondre!
—J'ai trouvé cela, dit modestement la Varenne et faisant la roue, j'ai eu cette inspiration miraculeuse.
—Et le roi, qu'a-t-il dit?
—Le roi, frappé de ce souvenir, a baissé la tête; et comme c'est un esprit juste: «Il est vrai, a-t-il ajouté, la chose était à craindre, et l'on ne pouvait soupçonner les desseins de Mme la duchesse sur ma réconciliation avec Mayenne.»
—C'est la précipitation de Votre Majesté qui a fait tout le mal, ai-je cru devoir ajouter.
—Tout le bien, animal,» a répliqué le roi en riant, et il m'a donné un coup de poing dans l'épaule. Jugez de ma joie! Quand le roi m'appelle animal et me rudoie c'est qu'il est enchanté. Aussitôt j'en ai pris avantage.
—«Votre Majesté, ai-je reparti, ne voit pas que la personne la plus malheureuse de ceci est la pauvre demoiselle d'Entragues.
—J'aviserai à la consoler,» a répondu le roi.
Une joie folle éclata dans les yeux du père et de la mère. Un sourire dédaigneux plissa les lèvres d'Henriette.
—Consoler… murmura-t-elle, tout cela!
—En sorte que l'échec n'est pas pour nous, dit le père.
—Non, Dieu merci! fit la Varenne en s'éventant avec son chapeau; mais grâce à qui?
—Nous vous serons reconnaissants, dit Marie Touchet avec intention.
—C'est du bonheur, interrompit le comte d'Auvergne.
—Henriette le disait bien, mon fils, il y a dans tout cela prédestination.
La jeune fille n'était pas aussi satisfaite que ses parents: dans cette prétendue victoire, il n'y avait rien pour son orgueil.
—Quoi, monsieur, dit-elle à la Varenne, voilà tout ce que le roi a jugé à propos de faire pour moi?
—Ce que j'ai à ajouter, répondit le porte-poulets, ne s'adresse qu'à vous seule, mademoiselle.
En parlant ainsi, avec une impudence cynique il prit la main de la jeune fille et la conduisit près d'une fenêtre, tandis que les parents s'excusaient de leur lâcheté sur le respect dû à un message du roi.
Mais le père Entragues ne cessait d'observer le visage d'Henriette; Marie Touchet elle-même suivait sur les traits de sa fille l'effet de chaque mot prononcé par la Varenne.
Henriette rougit et ses yeux rayonnèrent. Le sourire de joie rusée et voluptueuse qui éclaira son front eût inspiré à un peintre la véritable expression du démon femelle chargé de tenter un saint.
Ayant achevé son ambassade, la Varenne partit, non sans avoir reçu un gage de la reconnaissance de Marie Touchet: c'était une boîte de perles d'or, présent compact, d'un prix certain, comme il convient au salaire de ces spéculateurs positifs.
Henriette semblait rester en extase après le départ du porte-poulets. Son père et son frère vinrent lui prendre les mains en minaudant.
—Eh bien! dirent-ils.
—Eh bien!… dit-elle charmée de les faire languir.
—Que nous veut le roi?
—Une misère.
—Dites cette misère, petite soeur.
—Un simple rendez-vous, pour explications.
—Oh! oh!… fit M. d'Entragues en se redressant avec orgueil, il paraît que Sa Majesté ne peut se passer de nous. Et qu'avez-vous répondu?
—Bien des choses.
—Vous n'aurez pas manqué de dire qu'une fille de votre condition n'accepte point de rendez-vous?
—Certes…
—Sans garanties pour son honneur, se hâta d'ajouter Marie Touchet, qui rentra ainsi dans la conversation.
—Oui, madame.
—Et qu'a dit la Varenne? demanda le comte d'Auvergne. Approuve-t-il ces stipulations?
—Qu'il approuve ou non, dit M. d'Entragues, c'est à nous de juger.
Le jeune homme fut surpris de ce ton tranchant du comte, si respectueux d'ordinaire envers lui.
—L'opinion du roi est bien pour quelque chose dans tout ceci, dit-il, et moi qui le connais, je ne le crois pas disposé à se laisser dicter des conditions d'avance.
—Le roi est trop léger, mon fils, pour qu'on se fie à sa parole. Tel n'était pas le roi Charles, votre glorieux père.
—Il me semble, interrompit M. d'Entragues, qu'un bon douaire, bien assuré… trente ou quarante mille écus par exemple, donneront de la consistance à la parole du roi.
—Il m'en fut assuré cinquante mille en un temps où l'argent était plus rare qu'aujourd'hui, dit Marie Touchet.
—Qu'est-ce que l'argent? murmura Henriette avec mépris, un moyen de se dégager sans scrupule de la parole donnée.
—Pas d'argent, s'écria Marie Touchet.
—Mais, mordieu! dit le comte d'Auvergne, que vous faut-il donc, voulez-vous que le roi l'épouse avant de lui avoir parlé?
—Pourquoi non, dit Henriette, puisqu'il en faut toujours arriver là?
—Eh! faites donc rompre d'abord le mariage de la reine Marguerite. Le roi est bien et dûment marié, ma chère.
—On rompra ce mariage.
—Il faut du temps; et cependant ferez-vous que le roi soit un homme de patience? Vous le dégoûterez au profit de gens moins serrés que vous.
—Il y a du vrai, dans ce que dit monsieur le comte, murmura d'Entragues.
Je maintiens donc qu'un douaire de quatre-vingt mille écus…
—Mettez-en cent mille, et concluez quelque chose, s'écria le jeune homme.
Henriette haussa les épaules avec colère.
—C'est un encan, dit-elle.
—Vous êtes une sotte, reprit le père. Aimez-vous mieux rien, comme Dayelle, Tignonville, Fleurette, Corisande d'Andouins, Antoinette de Pons, et tant d'autres?
—J'aime mieux une couronne, monsieur.
—Eh! mordieu, dit le comte d'Auvergne, si c'est un hochet qu'il vous faut, achetez un cercle d'or, et amusez-vous à vous le mettre au front quand vous serez devant un miroir. Vous ressemblez à ces petites filles qui veulent porter des boucles d'oreilles et ne veulent point avoir l'oreille percée. Arrangez-vous, et pendant toutes vos façons, le caprice du roi ira ailleurs.
—Caprice?… dit Henriette piquée.
—Monsieur d'Auvergne a cent fois raison, repartit le père. Cent mille écus forcent un homme à réfléchir, et valent bien les marquisats et les duchés qui se prodiguent.
—J'ai une idée qui conciliera tout, dit Marie Touchet avec la majesté d'un oracle. Grâce à mon moyen, le roi fera voir si c'est par caprice ou par amour qu'il recherche mademoiselle. Le roi s'engagera pour l'avenir sans compromettre le présent: le roi garantira l'honneur de cette maison, sans rien perdre des droits de son amour.
—Peste! c'est la panacée universelle que votre moyen, madame, dit le comte d'Auvergne. Veuillez nous le communiquer.
—C'est une promesse de mariage, faite par le roi à Mlle Henriette de
Balzac d'Entragues.
—J'accepte! dit Henriette.
—De cette façon, interrompit Marie Touchet qui jouissait de son triomphe, le roi est libre de ne se point marier, s'il veut, après la mort de la reine Marguerite; mais alors il n'épousera personne, et les rivalités ne seront point à craindre pour Henriette.
—En effet, dit M. d'Entragues, une promesse serait efficace.
—Si le roi signait, dit le comte d'Auvergne; mais signera-t-il? Cela me rappelle l'homme qui eût passé la rivière à sec si son cheval en eût bu toute l'eau; mais la boira-t-il?
—Si le roi ne signe pas, c'est qu'il n'y a aucun fonds à faire sur sa tendresse, et j'y renoncerai, dit Henriette.
—Vous ferez bien, ma fille, l'honneur avant tout; mais cela n'empêche point le douaire de cent mille écus, ajouta le père Entragues.
—Au contraire, dit le comte d'Auvergne.
Marie Touchet compléta ainsi son discours:
—En agissant de la sorte, nous sommes à jamais délivrés de nos perplexités. Un oui ou un non bien articulé, l'affaire est faite ou rompue à jamais.
—Vous tenez au roi la bride bien haute, mesdames.
—Qui nous en empêche désormais, repartit Marie Touchet fière de se rappeler les dangers passés, et cette mort de la Ramée qui avait rendu libre à jamais Henriette. Rien ne nous fait plus obstacle, et plus on demandera au roi, plus il aura bonne opinion du trésor qu'il recherche.
—Un vrai trésor, dit le comte d'Auvergne avec un sourire et un salut des plus galamment outrageants pour sa soeur.
—Un trésor sans prix! ajouta le digne père en baisant avec componction ce front virginal éprouvé par tant de honteuses rougeurs.
Un valet, grattant à la porte, annonça que la signora Galigaï attendait ces dames dans leur cabinet.
—La devineresse! s'écria le comte d'Auvergne, je me sauve!
—Non, demeurez, dit le père Entragues, pour méditer avec moi l'acte de donation et la promesse de mariage.
—Je tiens à en surveiller la rédaction, s'empressa d'ajouter Marie Touchet en s'asseyant près de son fils et de son mari.
—Allons vite trouver Leonora, pensa Henriette toute tremblante, sa visite aujourd'hui m'inquiète.
Elle passa dans le cabinet où Leonora, un coude sur la table, et son front dans la main, suivait du doigt sur le tapis les arabesques capricieuses de la broderie de laine. Elle était soucieuse et oublia de prodiguer ses baise-mains comme à l'ordinaire.
—Qu'y a-t-il encore? demanda Henriette, habile à deviner les impressions de sa confidente.
—Une grave affaire, dit l'Italienne. M. de Pontis s'est battu hier soir.
—Que nous importe! Et d'abord comment connais-tu cet homme?
—Je le connais: c'est notre intérêt à tous. Quant au sujet de ce combat… faut-il vous le dire!
—Tu m'effraies avec tes précautions oratoires. Serais-je pour quelque chose dans la querelle?
—Jugez-en. Pontis était au cabaret où dînent les gardes de service; on parlait des amours du roi et de la succession de la marquise de Monceaux, aujourd'hui duchesse de Beaufort…
—Eh bien!
—Plusieurs personnes vous nommèrent: c'est un droit de votre beauté.
—Quand tu me fais un compliment, Leonora, je frissonne. Passe! passe!
—«Messieurs, dit Pontis étourdi par le vin, cette personne que vous nommez ne sera jamais rien au roi.» On lui demanda pourquoi.
—Oui, pourquoi? murmura Henriette, de plus en plus inquiète.
—«Parce que JE NE LE VEUX PAS!» a répliqué Pontis.
Les deux femmes se regardèrent. Leonora continua son récit.
—«Quoi! dit un des gardes à Pontis, Mlle d'Entragues, belle, noble et irréprochable, ne mériterait pas l'amour du roi?»
—«Irréprochable! s'écria Pontis avec un rire amer. Ah! sambious!… si c'est à sa vertu que le roi s'adresse, je peux lui en donner des nouvelles.»
—Le misérable! balbutia Henriette; et que lui as-tu répondu?
—Les épées sortaient du fourreau, lorsque M. de Crillon appelé à temps a paru.
—Il a fait justice de l'insolent, je suppose?
—Voici ce qu'il a dit aux gardes, ajouta Leonora: «Vous êtes aussi bêtes les uns que les autres et vous garderez tous les arrêts.»
—Ceci est une insulte, dit Henriette livide.
—Plus dangereuse que vous ne croyez, repartit Leonora, car ce bruit peut aller jusqu'au roi. Il est temps que vous y mettiez ordre par quelque plainte énergique.
Mais elle se tut en voyant Henriette, l'oeil fixe, les lèvres serrées, baisser la tête et méditer profondément sous le double poids de la honte et de la peur. Leonora comprit que Mlle d'Entragues ne s'humiliait pas à ce point sans motifs.
—Après tout, qu'importe l'accusation de ce Pontis, reprit Leonora, s'il ne peut la prouver.
En même temps, elle fouillait du regard l'âme troublée d'Henriette toujours silencieuse.
—Est-ce qu'il peut la prouver? murmura-t-elle.
—Peut-être, articula faiblement Mlle d'Entragues.
—Et comment? demanda Leonora.
—Il existe une lettre de moi.
—À qui donc, mon Dieu?
—À… à l'ami de ce Pontis.
—À Speranza? s'écria l'Italienne.
—Oui.
—Et vous ne me l'aviez pas dit… quel désastre! cette lettre, il faut la ravoir.
—Oh! j'ai tout essayé: pleurs, menaces, prières, il n'a pas voulu me la rendre. Il me tient en échec. Il ne songe qu'à cela nuit et jour; mais où la trouver? Où l'a-t-il cachée? Que de fois j'ai pensé à faire incendier la maison, que de fois j'ai voulu le faire poignarder lui-même, ce lâche Espérance!… Mais la lettre est-elle bien dans sa maison? la porte-t-il sur lui? n'aurais-je pas commis une violence inutile? que faire?… Comme je souffre! J'en deviendrai folle!
—Et qu'a dit votre mère? demanda Leonora.
—Crois-tu donc que je lui aie avoué cette faute? n'ai-je pas fait assez d'aveux, n'ai-je pas bu assez ma honte en sa présence?… Tu es la seule, Leonora, qui sache mon secret; mais sauve-moi! Toi qui découvre tout, cherche dans tes cartes où est cette lettre… reprends-la, sauve-moi!
—Elle est donc bien compromettante, la lettre?
—Qu'elle tombe entre les mains du roi, je suis perdue.
—Vraiment? s'écria l'Italienne avec une expression singulière. Eh bien! calmez-vous, signora, je vous sauverai.
—Tu la retrouveras?
—Oui, mais retournez près de votre mère; plus un mot!… laissez-moi faire! vous aurez bientôt de mes nouvelles.
Henriette embrassa l'Italienne avec une effusion qui ressemblait au délire.
—Ce que les cartes ne me diraient pas, pensa Leonora souriante, je le saurai par Ayoubani.
—J'ai été trop loin, pensa Henriette, et je suis à la merci de Leonora; mais je la surveillerai.
Elle rentra près de sa mère. L'Italienne partit par l'escalier dérobé.