XIV

LA RÉPARATION

M. de Mayenne passa une nuit moins tranquille à Monceaux, que si sa conscience eût été parfaitement nette. Il eût dû cependant bien dormir sous le toit d'une hôtesse loyale comme Gabrielle. Mais le Lorrain savait l'histoire, et se rappelait bon nombre de vainqueurs qui avaient payé par la prison les folles équipées du vaincu.

Il lui tardait que le jour vint, et qu'une assurance nouvelle de Henri IV confirmât les générosités de la veille. La nuit aurait-elle porté conseil?

Il trouva le roi aussi calme, aussi affable qu'après la scène de la grotte. Une troupe nombreuse de courtisans assistait à l'entrevue des nouveaux amis. Henri prit le bras du prince lorrain, et le promena d'un pas rapide dans le parc.

—Causons affaires, comme il était convenu, mon cousin, dit le roi.

—Votre Majesté m'a dit que ce ne serait pas long, répliqua Mayenne.

—Cela durera autant que vous voudrez, mon cousin; l'entretien sera court, si vous demandez peu; long, si vous demandez beaucoup; la chose vous regarde.

Le duc s'assura par un regard pénétrant de la bonne foi d'Henri, et fixa ses conditions avec autant de politesse et de fermeté qu'il le put.

Il demanda, selon l'usage, des villes de sûreté, non pour lui, disait-il, mais pour ses gens pendant six ans.

—Combien vous en faut-il? dit le roi.

—Trois. Est-ce trop, sire?

—Trois, soit. Avez-vous des préférences?

—J'aimerais Châlons, si Votre Majesté n'y a pas de répugnance, puis la ville de Seurre en Bourgogne, et enfin Soissons.

—Vous avez bon goût, mon cousin; prenez. Est-ce tout?

—Sire, il y a eu bien de mes amis engagés dans cette malheureuse guerre.

—Vous les voudriez voir exempts de toutes réparations, accusations et reproches pour le passé?

—C'est cela même, sire, car il me serait cruel de laisser des braves gens dans l'embarras d'où votre bonté m'a sorti.

—Accordé, mon cousin; est-ce tout?

—Je suis honteux de demander tant, mais cette guerre avait été entreprise pour le bien de la religion catholique, et je ne voudrais pas, pour mon honneur, qu'il fût dit que, dans un traité de paix fait avec Votre Majesté, l'ancien chef de la ligue n'a rien stipulé pour…

—Pour les ligueurs, c'est trop juste; voyons ce qui pourrait vous rendre agréable à ces messieurs, vous entendez-vous bien, mon cousin? car, pour ce qui me concerne, je ne tiens pas du tout à leur faire plaisir.

—Oh! sire, un tout petit article, une ombre d'article contre les huguenots.

—Je ne suis plus de la religion réformée, mon cousin, et, par conséquent, j'ai le droit d'accorder ce que vous voulez, à condition pourtant que ce ne sera pas une Sainte-Barthélemy.

Tous deux se mirent à rire.

—Écoutez, ajouta le roi: vous avez vos trois villes, faites-y ce que bon vous semblera.

—Je demande, dit Mayenne, que tous les fonctionnaires et officiers publics de ces trois villes soient catholiques.

—Pendant six ans, mon cousin?

—Oui, sire.

—Eh bien, si c'est là tout le tort que vous faites aux calvinistes, accordé.

—On ne dira pas, ajouta Mayenne en s'éventant, car le roi le faisait marcher à grands pas au soleil, et il ruisselait de sueur, les malveillants ne diront pas que j'ai agi en égoïste.

—Non, mon cousin, dit Henri en regardant malicieusement le gros homme essoufflé, mais en redoublant de vitesse, la religion catholique apostolique et romaine sera contente de vous. Sont-ce toutes vos conditions?

—Me sera-t-il permis, dit Mayenne, de parler un peu de moi, maintenant que j'ai assuré le repos et la considération des autres?

—Parlez, duc, parlez de vous.

—Sire, voici le point délicat. J'ai bien compromis ma fortune pendant cette guerre.

—Je le crois, dit Henri. Mais enfin, les villes que vous occupiez ont bien contribué un peu, par-ci, par-là… mes villes.

—Oh! sire, pour si peu de chose, tandis que moi et les miens nous nous ruinions.

—Pauvre cousin.

—Votre Majesté m'a coûté gros, ajouta le Lorrain avec un soupir de désolation en même temps que de fatigue.

Le roi allongeait toujours le pas, montant les collines et arpentant les vallées, en vrai chasseur du Béarn.

—Combien donc avez-vous pu dépenser à peu près, demanda Henri qui flairait un total proportionné aux soupirs de Mayenne, et il s'arrêta un moment pour écouter ce total.

Le duc au lieu de répondre poussa un ouf bruyant.

—Si je le laisse réfléchir, pensa Henri, il doublera la somme.

Et il reprit sa course avant que le duc n'eût repris sa respiration.

—Sire, Votre Majesté serait épouvantée si j'accusais le chiffre exact, et, moi-même, je n'oserais jamais prier le roi d'entrer dans mes folies. Il y a en armes, munitions et solde de troupes seulement, plus d'un million.

—Oh! oh! fit le roi en fronçant le sourcil.

—En transactions, pertes sèches et non-valeurs, un autre million.

—Mon cousin…

—Et enfin, en sommes enlevées par vos troupes victorieuses, en contributions levées sur mes domaines, en confiscations et occupations militaires, un autre million tout au moins.

—Vous étiez plus riche que moi, mon cousin, si vous avez perdu tout cela, dit le roi un peu sèchement; car s'il me fallait payer une pareille somme, je ferais banqueroute.

Le Lorrain vit qu'il avait été trop loin.

—Sire, dit-il, à Dieu ne plaise que je veuille faire payer à Votre Majesté les fautes que j'ai commises. C'est le vaincu qui paye, non le vainqueur.

—Il n'y a ici ni l'un ni l'autre, répliqua Henri avec douceur; nous sommes amis.

Et de courir.

—Eh bien, si nous sommes amis, sire, dit le duc rouge comme un coquelicot et pouvant à peine tourner sa langue desséchée, faites-moi la faveur de vous arrêter un moment, car je vais suffoquer si vous ne me faites miséricorde!

—Mon pauvre cousin! s'écria Henri en riant, voilà la seule vengeance que je veuille tirer de vous. Arrêtons nos jambes et nos comptes. Tenez, voici un bon siège de gazon, et remarquez que je vous ai ramené à deux pas du château où, dans les offices de la duchesse, je trouve en abondance ce joli vin d'Arbois que vous aimez tant. La paix, cousin; et pour en finir, quelle somme vous faut-il pour vous remettre à flot?

—Avec trois cent mille écus, sire, je payerai le plus gros; mais s'il y en avait trois cent cinquante…

—Nous ajouterons cinquante mille écus, mon cousin.

—Eh bien, sire, dit le duc joyeux, c'est tout.

—Donnez-moi la main, Mayenne, c'est fini.

Le duc s'essuya le visage en homme sauvé de la mort.

Henri envoya chercher son sommelier pour que le duc fût rafraîchi. En même temps, les courtisans s'approchèrent, et, avec eux, la duchesse de Beaufort.

Mayenne se souleva pour offrir ses compliments à la belle hôtesse.
Gabrielle était éblouissante de beauté, de bonheur.

—Vous voyez, duchesse, dit le roi, que si mes querelles avec M. de Mayenne eussent pu se décider à la course, comme aux jeux olympiques, je l'eusse battu chaque fois.

—Et mis au tombeau, madame, ajouta le duc; car, sans la bonté du roi, j'étais tout à l'heure un homme mort.

—Mais serait-ce que vous voulez courir aussi, duchesse? reprit le roi.
Vous voilà en habit de cheval, ce me semble.

—Sire, j'avais fait voeu d'une neuvaine, si Dieu m'accordait votre paix avec M. le duc, et je me prépare à accomplir mon voeu.

—Ce n'est pas à Saint-Jacques de Compostelle, au moins? dit le roi.

—C'est à Bezons, sire, et je profiterai du voisinage pour visiter la maison de mon père à la chaussée de Bougival.

—Bezons! c'est vrai, j'avais oublié, murmura le roi rêveur.

—Bezons? est-ce donc une communauté religieuse si célèbre? demanda le duc.

—De génovéfains, oui, mon cousin, répliqua Henri avec une intention marquée. C'est la communauté dont fait partie ce religieux, que la duchesse vous nommait hier.

—Mon conseiller de paix, monsieur le duc… le premier auteur de notre tranquillité présente.

—Frère Robert, je crois.

—Oui, duc, dit-il. Eh bien, continuez vos préparatifs, duchesse. Il serait possible que nous fissions route ensemble… de ce côté-là.

Gabrielle étonnée allait s'enquérir. Le roi lui fit un petit signe qu'elle comprit et elle passa pour le laisser seul avec Mayenne.

—Mon cousin, reprit le roi après un court silence, nous croyions tout à l'heure avoir terminé nos affaires, eh bien! non, ce n'est pas fini encore, car il me reste, sinon une condition à vous poser, du moins une demande à vous faire…. Tranquillisez-vous, c'est une délicatesse qui ne coûtera pas, je l'espère, à un galant homme tel que vous.

—Je suis tout attention, sire. A quel propos?

—À propos de frère Robert.

—Je ne le connais pas, sire.

—C'est vrai; mais il vous connaît, je crois. D'ailleurs, ce n'est pas ainsi qu'il convient de traiter avec vous cette affaire, il faut que je remonte plus haut. Vous m'écoutez, n'est-ce pas, mon cher cousin?

—Que va-t-il me dire? pensa Mayenne, surpris de l'air sérieux du roi après tant d'expansion et de familiarité amicale.

Henri, le front appuyé sur une de ses mains, semblait absorbé dans la préoccupation de trouver une entrée en matière convenable. Mayenne attendait les premières paroles, non sans une certaine anxiété.

—Vous me promettez de m'accorder ce que je vais vous demander, mon cousin, dit le roi.

—Si cela dépend de moi, sire, je le promets.

—Eh bien, c'est aussi facile que d'arracher cette mauvaise herbe, duc. Oui, vous arracherez ce mauvais souvenir du coeur de quelqu'un… mais je commence.

Mayenne était sur les épines.

—Mon cousin, j'avais près de moi, autrefois, un bon ami, un brave gentilhomme qui avait aussi servi mon frère, le feu roi Henri III. Bon ami, digne et excellent gentilhomme gascon…

—Qui s'appelait? demanda le duc.

—Je ne me rappelle pas bien son nom en ce moment, dit le roi avec un léger trouble, il me reviendra plus tard, et à vous aussi peut-être. Ce Gascon n'était pas heureux; il avait éprouvé au début de sa carrière un terrible malheur.

—Ah! fit le duc.

—Jugez-en, mon cousin. Le pauvre gentilhomme avait quelque part à Paris, à l'angle de la rue des Noyers, je crois, une maîtresse, jeune et charmante créature. Une nuit qu'il la venait voir, certain prince jaloux de lui, fit entourer la maison, saisir l'amant et bâtonner si rudement que le malheureux passa par la fenêtre et sauta du balcon dans la rue au risque de se tuer. L'insulte était de celles qu'un brave homme n'oublie pas, et le prince qui l'avait commise…

—Sire, interrompit M. de Mayenne, dont les couleurs trop vives avaient fait place à une extrême pâleur, l'action de ce prince était lâche, et il en a plus d'une fois demandé pardon à Dieu, d'autant plus humblement que le pauvre offensé ne pardonna jamais, et qu'il a, dit-on, fini par mourir misérablement.

—Vous savez de qui je veux parler, mon cousin; je le vois à votre émotion.

—Oui, sire, je connais le Gascon, et je connais le prince. Pauvre Chicot, que ne peux-tu aujourd'hui pardonner à Mayenne!

—Il s'appelait Chicot; vous avez raison, dit le roi. Venez un peu à l'écart, mon cousin, car j'ai peur qu'on ne finisse par nous entendre; venez pour que j'achève mon récit; mais à votre douleur, à votre repentir, je pressens que nous allons tomber facilement d'accord.

Les deux interlocuteurs disparurent pendant près d'un quart d'heure sous les ombrages, et lorsqu'ils revinrent, le visage de M. de Mayenne portait les traces d'une altération profonde. Celui du roi était radieux, et les courtisans, toujours aux aguets, ne purent saisir que ces mots de Mayenne:

—Votre Majesté sera satisfaite.

Henri lui serra affectueusement la main.

—Eh! bien, messieurs, dit-il à voix haute, nous allons à Bezons, pour obéir à Mme la duchesse. Elle a fait un voeu, nous l'aiderons à l'accomplir; et comme mon cousin de Mayenne est du voyage, nous ferons une charmante route, par ce beau temps, avec l'aimable compagnie de madame.

En effet, toute la cour quitta Monceaux et alla coucher à Saint-Denis où l'on arriva tard. Dès le lendemain, après déjeuner, cette troupe brillante se remit en marche, grossie par tout ce qu'on avait recruté de gentilshommes et de dames.

Le roi avait défendu à Gabrielle de faire prévenir les génovéfains. La cour fit halte devant le couvent au moment où la cloche appelait les religieux à vêpres.

La surprise de la communauté fut grande. Déjà le roi et les courtisans avaient pénétré dans la chapelle, et Gabrielle cherchait des yeux frère Robert qu'un des servants était allé appeler dans le jardin; deux autres avaient roulé dom Modeste sur sa chaise jusqu'à la première place du choeur.

Frère Robert arriva sans rien savoir, sinon que le roi venait rendre visite au couvent, et déjà il se dirigeait vers Gabrielle, plus reconnaissable à sa robe de soie verte et aux riches dentelles de son corsage, lorsque tout à coup il s'arrêta comme si ses pieds eussent pris racine dans la dalle de pierre.

Ses yeux perçants avaient dû rencontrer quelque obstacle étrange, car une pâleur effrayante envahit peu à peu son front. Ses narines dilatées soufflaient une vapeur brûlante, et le capuchon, renversé en arrière par cette secousse imprévue, laissait à découvert un visage animé d'une expression menaçante. Toute cette flamme monta tumultueusement de son coeur à sa tête et jaillit par les prunelles.

C'était Mayenne que frère Robert regardait ainsi, et qu'il semblait vouloir exterminer par cette explosion d'une seconde.

Le duc, étonné lui-même, essaya vainement de soutenir ce regard terrible.
Peut-être y eût-il réussi sans un signe mystérieux que lui fit le roi.
Mayenne détourna la vue et parut contempler avec intérêt l'architecture de
la chapelle.

Le capuchon du génovéfain retomba sur ses yeux, et ensevelit tout, colère et flamme.

Cependant Gabrielle agenouillée priait avec ferveur, le roi priait aussi, la tête courbée. Autour d'eux, la cour imitait ce recueillement, et l'on n'entendait que la psalmodie des deux religieux qui alternaient chantant les versets au choeur. L'office se termina bientôt, et les religieux se préparèrent à sortir de la chapelle.

Mais le roi s'était placé à la porte ayant le duc à ses côtés. Celui-ci, pensif, cherchait timidement et à la dérobée le regard désormais insaisissable de frère Robert toujours agenouillé près d'un pilier, bien que tout le monde se fût relevé à la fin de l'office.

Les assistants comprenaient vaguement l'approche de quelque scène solennelle.

—J'ai bien prié, dit le roi d'une voix claire, pour remercier Dieu de la faveur qu'il vient de faire à ce royaume. Je l'ai prié pour mes sujets, pour mes amis; et vous, monsieur le duc?

—Moi, sire, répliqua M. de Mayenne, je l'ai prié pour mes ennemis qui sont nombreux, et dont je voudrais éteindre l'inimitié. Oui, messieurs, ajouta-t-il, c'est au moment où la protection du plus grand roi du monde me rend invulnérable, c'est en ce jour où j'ai été pardonné, que je voudrais avoir la conscience purifiée par le pardon de tous ceux que j'ai offensés dans ma longue carrière d'orgueil et de violences.

Les courtisans s'entre-regardèrent surpris. Le roi se taisait, il baissait les yeux pour éviter le regard étonné de Gabrielle. Dom Modeste écarquillait ses yeux dans la direction de l'angle où gisait frère Robert.

Quant au génovéfain agenouillé, sans doute il n'avait pas entendu ces paroles, car après un mouvement machinal, il continua, courbé jusqu'à la dalle, son oraison silencieuse au pied du pilier.

—Messieurs, reprit Mayenne en faisant un pas de ce côté, beaucoup d'entre vous comprennent que j'ai fait allusion aux méchantes actions de ma vie. Ma rébellion contre mon prince en est une; mais qu'il me permette de le lui dire, tout énorme qu'elle est, ce n'est pas celle que je me reproche le plus. Le roi était fort et se défendait jusqu'à être vainqueur; alors j'étais rebelle et non pas lâche. Mais plus d'une fois je me suis trouvé le plus fort avec des ennemis moins illustres que j'écrasai de ma puissance. C'est à ceux-là que je veux demander pardon.

Un silence de plomb comprimait jusqu'au souffle de tous les assistants. Le moine releva lentement sa face voilée qui touchait la terre. Les yeux du gros prieur étincelèrent d'un rayon d'intelligence.

—Parmi ces malheureux que j'opprimai, continua Mayenne, il en est un que je voudrais retrouver ici, au pied de l'autel, à la face de Dieu, en présence du roi. C'était un honnête et brave gentilhomme qui méritait toute mon estime, tout mon respect. Je l'outrageai lâchement. Cependant, il valait mieux que moi. Il est mort, dit-on, en me maudissant.

Le moine, redressant sa haute taille, se releva tout à fait, s'adossa au pilier, son capuchon toujours couvrant sa tête.

—Oui, il est mort, poursuivit le duc en s'approchant peu à peu du moine; mais si Dieu voulait le ressusciter, car rien n'est impossible à Dieu, je viendrais me courber humblement devant ce gentilhomme, comme je le fais devant le religieux que voici. Je lui demanderais pardon d'une offense injuste autant que cruelle, et je lui offrirais comme je l'offre à ce frère, le bâton que je tiens à la main, en disant: «Je vous ai offensé, Chicot, vengez-vous sur moi, et reprenez votre honneur. Je vous fais réparation.»

En disant ces mots, Mayenne étendit une main tremblante et présenta sa canne à frère Robert. Celui-ci, quand le nom de Chicot frappa son oreille, se découvrit soudain le visage; ses yeux avides, brillants, regardèrent avec une joie qui tenait de l'extase, et l'assemblée, et le duc et le roi et Gabrielle, tous profondément émus de ces paroles auxquelles la qualité de celui qui les prononçait prêtait tant de solennité.

Mayenne baissa la tête. Celle de frère Robert le domina quelque temps avec un inexprimable orgueil. Puis le génovéfain se renversa palpitant sur le pilier, les mains appuyées sur ses yeux d'où s'échappèrent deux grosses larmes le long de ses doigts amaigris.

On vit dom Modeste lever les mains au ciel et retomber dans sa torpeur.

Mayenne se retira lentement. La cour attendait un pas du roi pour sortir à son tour, mais le roi fit signe qu'il ne voulait pas qu'on l'attendit, et demeura dans la chapelle, d'où tout le monde s'écoula peu à peu derrière Gabrielle et le duc.

Resté seul avec frère Robert, qui semblait une statue pétrifiée sur la colonne de pierre, le roi lui prit la main avec une douce violence, et d'une voix attendrie:

—Eh bien! dit-il, ai-je retrouvé mon ami? t'appelles-tu toujours pour moi frère Robert?

Le moine poussa un sanglot et tomba aux pieds du roi en murmurant avec effort:

—Je m'appelle Chicot, et je remercie mon roi. Il m'a payé toutes ses dettes.

Henri le releva pour l'embrasser et sortit précipitamment de la chapelle de peur d'éveiller la curiosité autour d'eux. Alors Chicot courut à dom Modeste qu'il secoua dans un transport de joie délirante.

—À présent, dit-il, sois heureux aussi, sois libre!… Parle!

—Oh!… merci, répondit le prieur en soufflant comme un des phoques de
Protée après un siècle d'immersion.