XV
DES DANGERS DE LA JALOUSIE
Cependant, au milieu de la joie universelle, quand tous les coeurs français savouraient pour la première fois depuis tant d'années, les douceurs de la paix et de l'union, lorsque les gens de guerre envoyaient leurs derniers coups au parti espagnol expirant en France, et que Sully, à la tête des organisateurs, rouvrait toutes les sources du crédit et de la richesse, un homme, en cet heureux pays, était resté malheureux.
C'était Espérance, à qui cette nouvelle prospérité n'avait rien apporté que chagrins et craintes. L'élévation de Gabrielle semblait mettre plus de distance entre eux deux; les dangers croissaient; autour de la favorite s'aiguisaient des haines plus acérées, une envie mortelle. D'ailleurs, n'était-il pas assez difficile déjà d'approcher Gabrielle sans le surcroît d'honneurs qui allait rendre sa maison moins accessible encore?
Et puis, en y réfléchissant, et il réfléchissait, le pauvre Espérance, quel profit l'amant avait-il tiré de son laborieux et délicat amour? Ou donne son coeur, on prodigue sa vie, on s'absorbe, on s'anéantit dans une seule et unique pensée, on quitte tout, gais amis, folles amours, on perd tout, repos, gloire et fortune pour se tenir toujours prêt à obéir au signe imperceptible, à l'invisible caprice de la femme aimée, et qu'en résulte-t-il? les joies pacifiques de la conscience finissent par s'user. La jeunesse parle, elle traduit éloquemment ses inspirations fougueuses, ses besoins dévorants. Elle pare de charmes inexprimables les images d'une volupté moins éthérée, et la sève brûlante refoulée dans les veines s'exhale en vapeurs mélancoliques, en poisons qui calcinent le coeur.
Tel était souvent le désespoir d'Espérance lorsqu'il entendait bruire autour de lui la jeunesse et circuler la vie. Esprit généreux, âme tendre, il n'accusait pas sa douce maîtresse, mais il s'en prenait à la destinée qui ne souffre jamais qu'un homme soit parfaitement heureux.
C'était surtout pendant ses longues promenades aux champs et dans les bois, quand le soir tombe et que les fleurs se confondent avec les feuilles dans la vaste étendue des perspectives, alors que tout est parfum, silence et mystère, que l'oiseau suit l'oiseau sans chanter, que les bêtes fauves se réunissent et respirent sous le hallier sombre, et qu'il s'élève dans toute la nature un souffle harmonieux qui dit aux créatures: reposez-vous et aimez.
Espérance alors rentrait abattu, fatigué des mensonges et des divagations de sa vie. Qu'est-ce alors qu'un festin somptueux où l'on boit seul, qu'une maison où l'on dort seul? Qu'est-ce que le cheval qui vous porte toujours seul, quand il serait si doux de courir à deux sous les allées tapissées d'herbe et de mousse, de boire le vin vermeil dans le même cristal et d'entendre sur les tapis moelleux craquer le pied léger de la femme qu'on aime?
Espérance n'était pas heureux. Il n'avait pas même cette consolation vulgaire, de pouvoir se plaindre ou se faire plaindre par un confident. Trop de dangers entouraient Gabrielle pour qu'il fût permis à l'amant de confier à quelqu'un le secret d'où dépendait l'honneur et la vie de sa maîtresse. Aussi, toujours épié, jamais soutenu, passait-il de misérables heures à mentir même à Pontis, que son indolent égoïsme entraînait ailleurs, même à Crillon plus clairvoyant peut-être, mais aussi plus sévère. Espérance tombé dans le voisinage de Zamet, sous la surveillance de Leonora liguée avec les Entragues, n'avait plus un mouvement libre et sentait le moment approcher où ses ennemis, avec ceux de Gabrielle, ayant forgé dans l'ombre les armes dont ils avaient besoin, passeraient de l'expectative à l'offensive sans qu'il pût éviter un seul de leurs coups.
Certes, c'était une rude épreuve pour ce caractère hardi dans son calme, pour cette nature droite et inflexible, que Dieu avait créée pour marcher insoucieusement au but, grâce à la force toute puissante de ses muscles et à la trempe de son âme. Mais que faire? Seul, Espérance eût tout brisé autour de lui, et les intrigues et les complots d'Henriette eussent été pour son bras un ridicule réseau de fils d'araignée, mais on tenait Espérance par Gabrielle, il le sentait et s'en désespérait, sans pouvoir l'empêcher.
—Il n'y avait, pensa-t-il souvent, qu'une femme en France dont l'amour pût me paralyser à ce point, et c'est cette femme que j'ai choisie. Mais, Dieu merci, je l'aime avec courage, et la préserverai tant que je pourrai. Que dis-je de mon courage? Si j'en avais, je serais déjà parti sans rien dire à Gabrielle, et elle serait libre de tout ce que mon amour lui suscite de périls et de chagrins.
Puis, il réfléchissait que, sans lui, Gabrielle eût peut-être été déjà perdue; que Mlle d'Entragues, soutenue par les envieux, fut parvenue à détrôner la favorite.
Il aimait à se répéter que sa présence auprès de Gabrielle était nécessaire, indispensable; que sans la crainte qu'il inspirait à Henriette, sans la menace incessante du billet et des révélations qui eussent dégoûté le roi, ce monstre, cet assassin d'Urbain, d'Espérance et de la Ramée, eût déjà mordu au coeur la douce Gabrielle.
—Oui, disait-il avec énergie, je te combattrai jusqu'à la mort, lâche hypocrite, sirène venimeuse; oui, je défendrai contre toi la meilleure des femmes. Malheur à toi si tu lèves la tête! malheur si j'entends siffler ta langue fourchue, car peu à peu la pitié s'est éteinte en mon âme, et je t'écraserai d'un coup de pied.
Nous avons dit qu'Espérance avait été créé bon, confiant et fort. Ces trois vertus ne laissent pas de place en un coeur pour de longues tristesses. La force exclut la crainte, la bonté exclut la haine, la confiance exclut les soupçons. Espérance, chaque fois qu'il s'était attristé ainsi, se rassérénait au seul nom de Gabrielle, au seul souvenir de son sourire, et recommençait à être heureux en songeant qu'il était utile, et que sans aucun doute, il était aimé.
Le roi, après la visite faite à Bezons, était revenu à Paris pour signer les articles du traité de Mayenne, et aussi pour laisser Gabrielle un peu libre et seule dans la maison paternelle de la Chaussée. Le rendez-vous était fixé par la duchesse au samedi soir.
Samedi arriva enfin. Le jeune homme, en se préparant au départ, espéra beaucoup plus de cette entrevue que des autres. Il se sentait disposé aussi à plus d'ambition. Ses droits avaient grandi depuis le service rendu à Monceaux, et Gabrielle l'avait plaint. Donc elle le croyait lésé. C'est là un avantage dont tout amant profite. Qu'une femme nous remercie d'avoir été désintéressé, elle s'expose à un retour d'exigence.
Avant de partir pour Bougival, ce qu'il comptait faire sans mystère, attendu que tout homme espionné l'est aussi bien en se cachant qu'en se montrant, Espérance fit appeler Pontis pour savoir un peu l'état de ses affaires. Pontis, depuis l'algarade du cabaret, se tenait à l'écart, craignant d'être grondé. Il n'avait pas été indiscret complètement, pas ivre absolument, mais il est certain qu'il eût pu se taire tout à fait sur le compte d'Henriette et ne pas boire du tout, ainsi qu'il l'avait promis. Cette quasi-infraction en partie double était-elle assez grave pour jeter du froid entre les deux amis? Espérance ne le pensa pas, et d'ailleurs Crillon lui avait conté toute l'affaire sans trop charger Pontis, tant il exécrait les Entragues. Le bon chevalier, faut-il le dire? avait ajouté bien bas à l'oreille d'Espérance:
—Le drôle a la langue trop courte, et à son âge, moi, à sa place, j'eusse bavardé trois jours durant sur ce sujet si riche. Harnibieu! je ne sache pas d'épée assez affilée pour couper la langue d'un gentilhomme qui veut parler! Mais vous êtes de pauvres gens aujourd'hui. Une vieille tête paraît et vous ordonne de vous taire, et vous vous taisez. On vous commande de rentrer les épées, et vous rengainez. Pauvres gens!
Cette singulière diatribe contre la jeunesse trop discrète et trop disciplinée réjouit considérablement Espérance et le disposa mieux pour Pontis qui arrivait rue de la Cerisaie, l'oeil fanfaron, le coeur timide, s'attendant à être tancé par son ami.
—Eh bien! s'écria Espérance, comme nous voilà beau.
En effet, Pontis reluisait comme une boutique de la foire. Il s'était enrubanné, ciré, pommadé, comme un galant à cent mille écus de rente.
Pontis jeta sur sa toilette un regard négligent et satisfait à la fois.
—Tu me donnes de l'argent, répliqua-t-il, je le dépense.
—Dépense, Pontis, dépense; ne sois avare que de deux choses.
—Ah! je sais, je sais, dit le garde en grondant; avare de vin et de paroles, voila ce que tu veux dire.
—Comme tu devines facilement.
—Eh sambious! je ne suis pas un délicat, moi, c'est à dire un imbécile.
—Peste! où prenez-vous ces théories sur la délicatesse, maître Pontis? elles sont au moins légères.
—Seigneur Espérance, les gens qui rencontrent un loup enragé, et par délicatesse vont lui offrir leur main à mordre, sont des niais. J'aime mieux mordre qu'être mordu. Et malgré le reproche que je vois sur vos lèvres à propos de mon emportement au cabaret, je vous dirai que chaque fois qu'il s'agira de cette louve, de ce chacal, de ce rat empoisonné qu'on appelle Entr….
—Vous allez me faire le plaisir de vous taire, dit Espérance en s'approchant de Pontis avec un regard de dompteur. Je ne vous parle pas de ces gens-là. Quelle mouche vous pique?
—Mouche est encore une épithète que j'oubliais, grommela Pontis.
—Parlons d'animaux plus ragoûtants. Tes amours où en sont-ils?
—Oh! ils vont à merveille. Comment pourrait-il en être autrement?
—Tu n'es pas mal fat.
—Ce n'est pas de la fatuité, c'est de l'esprit de conduite. Les femmes vous emportent quand vous n'êtes pas sur vos gardes; il en est de même des chevaux.
—Voilà que tu retombes dans le genre animal, dit en riant Espérance, c'est ta pente. Ainsi donc, l'Indienne ne l'emportera pas?
—Sambious! non.
—Ce doit être cependant sauvage une Indienne. Après cela la tienne est peut-être fort apprivoisée.
—Il ne faudrait pas s'y fier, dit Pontis d'un air avantageux.
—Enfin, tu l'as domptée, et tu es heureux.
—Je n'en suis encore qu'au caractère.
—Elle te résiste?
—C'est la vertu même.
—Allez donc chercher des Indiennes pour avoir si peu de chance. Mais, mon pauvre garçon, si une femme qui ne parle pas, qui ne comprend pas, et qui n'est pas blanche, est vertueuse par-dessus le marché, quelle espèce de satisfaction te reste-t-il pour compenser tant de disgrâces?
—Oh! beaucoup. Figure-toi bien qu'une femme avec laquelle on se dispute n'ennuie jamais.
—Vous vous disputez?
—Nous nous battons.
Espérance éclata de rire.
—Tu es mon ami, dit-il, conte-moi cela.
—D'abord elle est jalouse.
—Les femmes jaunes le sont toutes. Mais tu lui donnes donc des sujets de jalousie, volage?
—Elle s'en forge.
—Est-elle jalouse en indien ou en français?
—Tu veux rire. Elle l'est à la façon des plus enragées Parisiennes.
Veux-tu que je t'en donne un exemple?
—Donne, mon ami, donne.
—Aujourd'hui, tiens, il n'y a qu'une heure…. Mais d'abord regarde mon pourpoint.
—C'est du satin vert à huit francs l'aune.
—A dix. Vois comme il est froissé.
—En effet.
—Et les coups d'ongles, compte-les!
—Je les trouve nombreux.
—Fructus belli, mon ami. Ce sont mes blessures.
—Comment! l'Indienne se défend de cette façon!
—C'est moi qui me défends.
—Ah! Pontis, je ne comprends plus, explique.
—Je voulais l'embrasser, elle résistait en se débattant. Elle arrête tout à coup. Qu'avez-vous là, sous votre pourpoint? dit-elle du geste. Tu sais, Espérance, ce que j'y cache. D'un coup d'ongle elle découvre ma poitrine et aperçoit la boîte d'or.
Espérance devint sérieux.
—Qu'est-ce que cela? demandèrent les yeux avides d'Ayoubani, tandis que je refermais mon pourpoint en riant.
Espérance, froidement:
—Ah, tu riais? dit-il.
—Si tu avais vu sa colère! Elle me fit signe que c'était le portrait d'une maîtresse; je riais; que c'était un souvenir d'amour; je riais de plus en plus fort. Enfin elle se précipita comme une tigresse sur moi pour me l'arracher. Et il y eut bataille, entremêlée de trêves et de pourparlers.
—À qui est restée la victoire? demanda Espérance, le sourcil froncé.
—Est-ce sérieusement que tu me fais cette question? dit Pontis;
—Mais oui.
—Je vais donc te répondre sérieusement. Ma chère Ayoubani, lui dis-je, si vous touchez à cela, moi taper sur les petits doigts à vous, et si vous persistez, moi brouiller moi avec vous.
—Elle a compris?
—Admirablement. Elle a boudé, elle a fait mine de vouloir partir. Mais c'est ici que je te veux prouver l'avantage de la fermeté en amour. Ayoubani a senti que ma décision était irrévocable et n'a plus insisté. Nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. Je lui ai juré seulement que c'était une relique de saint Laurent.
—Pontis, dit Espérance, que cette narration burlesque n'avait pas déridé un instant, rends-moi la botte.
—Plaît-il?
—Rends-moi, te dis-je, ce billet. Je ne le trouve plus en sûreté dans tes mains.
-Es-tu fou?
—Je suis sage; rends-le-moi.
—Ah ça! mais, Espérance, on dirait que tu te défies de moi.
—Parfaitement. L'homme qui appartient à une femme ne s'appartient plus. Aujourd'hui tu as résisté à la curiosité d'Ayoubani, demain tu y succomberas.
—Tu m'offenses.
—Pas du tout, je t'avertis.
—Espérance, ce n'est pas raisonnable. Comment veux-tu que cette Indienne soupçonne le billet et son importance? elle ne sait peut-être pas seulement lire l'indien.
—Je ne crois pas à ton Indienne, je ne crois pas à Ayoubani, je ne crois à rien. Donne-moi la boîte.
Il prononça ces paroles avec un ton décidé qui glaça le sang dans les veines de Pontis.
—D'ailleurs, ajouta Espérance, ce n'est pas seulement ta maîtresse qui est à craindre. Tu aimes les soupers et les longues nuits.
—Le vin, n'est-ce pas?
—Oui, le vin.
—Tu m'insultes tout à fait, s'écria Pontis les yeux étincelants. Suis-je ivre en ce moment? Non, n'est-ce pas!
—De colère, peut-être.
—Assurément, de colère, car votre injustice me révolte. Eh bien! puisque vous voulez reprendre votre confiance à celui qui ne l'a jamais trahie, à celui qui pour vous eût donné sa vie, soyez satisfait.
Il arracha son pourpoint et chercha d'une main tremblante la boîte d'or cachée sous sa chemise. Dans ses efforts irrités il labourait sa poitrine dont le sang apparut sur la toile fine et blanche.
—Seulement, murmura-t-il en cherchant à briser le lacet de soie qui retenait la boîte, à l'avenir restons séparés!… Je vais vous rendre la clé de votre petite maison.
Espérance fut touché. Il voyait le sang sortir du coeur, les larmes jaillir des yeux de son ami.
—Je ne peux lui expliquer, pensa-t-il, que ce billet garantit Gabrielle encore plus que moi-même. Il me prendra pour un peureux, pour un égoïste, et ne comprendra pas. Faut-il donc rompre avec un vieil ami pour un danger peut-être chimérique?
—Assez, dit-il à Pontis, assez, n'en parlons plus, j'ai tort, tu es un bon et brave garçon; à la grâce de Dieu. Va, rattache ton pourpoint, calme tes nerfs, ne t'irrite plus contre moi.
Pontis demeurait incertain, encore boudeur; peut-être parce que l'émotion l'avait brisé.
Espérance ferma tranquillement le pourpoint sur la boîte, pressa les mains de Pontis et lui ayant adressé un affectueux sourire, regarda l'horloge qui avait déjà sonné l'heure du départ.
—Bonne chance et joyeuses amours, dit-il à Pontis et aussitôt, montant à cheval il disparut.
Toutefois, il se disait:
—Le temps m'a manqué aujourd'hui, mais demain je saurai ce que c'est que l'Indienne, et à quel point elle est jalouse de Pontis. Aujourd'hui encore laissons cette prise au malin démon, puisque nous ne pouvons faire autrement; mais demain, oh! demain, plus d'imprudence. Demain, sans secousse, sans affectation, je reprendrai la boîte d'or à Pontis pour la mettre en sûreté chez M. de Crillon.
Quant à Pontis:
—Espérance devient quinteux, pensait-il. C'est la trop grande richesse qui change ainsi les caractères. Un homme à qui tout réussit devient bien vite un homme insupportable. Se défier d'Ayoubani! On voit bien qu'il est gâté par les femmes de la cour, toutes scélérates à la peau blanche. Ne me parlez pas de ces peaux blanches. Fi!… Mais voici bientôt l'heure d'aller porter mon bouquet à l'Indienne. Puisqu'elle est si docile à mes volontés, soyons au moins exact. Pauvre chère colombe… jaune!
Et il s'achemina vers la petite maison.
Espérance et Pontis avaient disparu chacun de son côté lorsque Leonora, qui se disposait à sortir, fut saisie à l'improviste par l'arrivée d'Henriette.
Mlle d'Entragues, introduite avec hésitation par une camériste, força la porte et pénétra aussi vite que la servante chez Leonora, qui causait tout bas avec deux femmes inconnues auxquelles, d'après ce que put recueillir le rapide coup d'oeil d'Henriette, l'Italienne semblait donner des instructions intéressantes. La vue de Mlle d'Entragues arrêta court Leonora, qui demeura embarrassée malgré sa présence d'esprit habituelle.
Une idée traversa l'esprit d'Henriette, dont la surveillance ne quittait pas l'Italienne depuis quelques jours.
—Achevez ce que vous avez à dire à ces dames, dit-elle précipitamment. J'ai oublié d'ordonner à mes gens de mieux cacher mon carrosse. Un mot à mon laquais et je reviens.
Elle sortit de l'appartement, appela son laquais, homme de confiance des
Entragues et lui dit:
—Deux femmes vont sortir de cette maison, vêtues de telle et telle façon, vous les suivrez pour me dire qui elles sont, ce qu'elles vont faire, et où elles demeurent.
Puis, le laquais étant parti, elle rentra calme et l'air dégagé chez l'Italienne, qui, de son côté, congédiait les deux femmes sans affecter ni soupçon ni inquiétude. Henriette crut comprendre qu'elle leur fixait un rendez-vous, mais elle n'en put saisir l'heure.
—Vous me pardonnerez, dit Leonora; ma qualité de devineresse m'expose à des visites continuelles: ces deux dames me consultaient et votre présence au moment des explications…
—Vous a gênée, peut-être?
—Non pour moi, mais pour vous, qui n'aimez pas à être vue ici. Je crois, dit l'Italienne avec adresse, que vous me saurez gré d'avoir abrégé la consultation.
—Merci, répliqua Henriette, dont l'avide curiosité, si habilement dissimulée qu'elle fût, n'échappa point à l'oeil pénétrant de Leonora.
—Pour que vous arriviez à cette heure et si précipitamment, ajouta-t-elle, ne faut-il pas qu'il soit survenu quelque nouveauté?
—Oui. Vous savez que la duchesse est à sa maison de la Chaussée?
—Je le sais.
—Savez-vous aussi que l'autre vient de partir?
Henriette désignait ainsi celui qu'elle n'osait nommer Espérance.
—Je le sais encore, répliqua froidement Leonora; je l'ai vu sortir de chez lui.
Henriette, étonnée de ce calme quand il s'agissait de leurs affaires:
—Eh bien! vous allez, j'espère, savoir ce qu'il adviendra de cette double absence? Si je m'étonne d'une chose, c'est que vous ne soyez point partie vous-même.
—Je le saurai parfaitement sans cela, dit Leonora du même ton assuré. J'ai dû hier envoyer Concino à la Chaussée. La duchesse n'y est que d'avant hier; elle n'aura pas été perdue de vue un moment; c'est moi, ajouta l'Italienne avec un regard malicieux, qui vous trouve bien tiède et bien indifférente de n'être point en ce moment à la Chaussée ou dans les environs.
—Moi! s'écria Henriette.
—Sans doute. Que pourrais-je faire, moi, pauvre étrangère, au cas même où je découvrirais le rendez-vous de Speranza et de la duchesse? De quoi servirait mon témoignage, à moi, qui ne tiens à rien en ce pays? Vous, au contraire, vous qui aspirez à convaincre le roi que vous êtes seule digne de lui; vous qui pourriez amener sur les lieux des témoins imposants par leur rang et leur autorité, c'est vous, signora, qui devriez être ce soir à la Chaussée.
Henriette se pinça les lèvres.
—Nous nous renvoyons la corvée, dit-elle; et, si je ne me trompe, vous m'expédiez où je comptais vous prier d'aller ce soir.
Elle appuya sur ce dernier mot. Leonora comprit l'intention. Elle se sentit soupçonnée; mais son visage n'accusa aucun mécontentement.
—Je ne trouve pas la corvée nécessaire, répondit-elle, et ce soir, d'ailleurs, je ne pourrais l'entreprendre.
—Ah! vous êtes occupée ce soir? demanda Mlle d'Entragues.
—Oui, signora, et pour vous.
—Vraiment!… dit Henriette d'un ton qui trahissait la plus complète incrédulité.
—J'ai ce soir une conjuration des plus importantes à faire, au sujet de la lettre dont vous m'avez parlé l'autre jour.
Henriette tressaillit.
—Je vais savoir bientôt où elle se trouve, ajouta Leonora.
—Par une conjuration?
—Oui, signora.
—À laquelle je ne pourrais assister, ma bonne Leonora? demanda Henriette hypocritement caressante.
—Oh! non, votre présence romprait le charme. Depuis quand les puissances consentiraient-elles à parler devant l'objet intéressé à leurs aveux? Le meilleur moyen de ne rien apprendre serait de vous présenter. Voilà pourquoi peut-être eussiez-vous fait sagement d'aller à la Chaussée suivre avec les yeux du corps la partie matérielle de nos affaires, tandis que je m'entretiendrai avec les esprits.
Henriette, faisant sur elle-même un effort bien pénible pour son indomptable orgueil, prit la main de l'Italienne et lui dit amicalement:
—Je t'obéirai, bonne Leonora. J'irai ce soir à la Chaussée. Concino y est allé, dis-tu?
—En maugréant, le paresseux; mais il y est et il a de bons yeux, quand il consent à ne pas dormir.
—J'irai aussi. Ce n'est pas bien utile, car peut-être ne surprendrai-je rien du tout. Tu sais qu'on ne surprend jamais une femme qui se défie. Mais c'est une agréable promenade; et, pour que tu sois bien seule ce soir, bien tranquille, pour que ta conjuration réussisse, j'irai.
Elle mit dans ces dernières paroles un naturel, une affable douceur qui trompèrent Leonora et lui firent croire qu'elle avait persuadé sa complice.
—Demain, dit l'Italienne, pour récompenser cette docilité, pour entretenir cette confiance d'Henriette, demain j'irai vous apprendre le résultat de la mystérieuse opération. A partir de demain, vous ne tremblerez plus pour ce billet qui vous a causé tant d'insomnies!
En disant ces mots, elle baisa la main de Mlle d'Entragues, qui l'embrassa selon toutes les lois de la reconnaissance et prit congé.
Quand elle eut regagné son carrosse, sachant bien que Leonora devait la suivre du regard derrière quelque rideau, elle ne perdit pas une minute, et ses chevaux détournèrent dans la rue Saint-Antoine.
Là, son valet l'attendait, et vint causer avec elle à la portière.
—Eh bien? dit Henriette.
—Ces deux femmes sont allées chez le célèbre apothicaire du roi, Mocquet, le grand voyageur, et en ont rapporté des plumes d'autruche, des colliers de verre, des flèches sauvages et des étoffes orientales.
—Pourquoi faire? demanda-t-elle étonnée, comme si elle se fût parlé à elle-même.
—Je n'en sais vraiment rien, dit le laquais, elles riaient fort, en sortant, de considérer toutes ces sauvageries.
—Et elles n'ont rien dit que tu aies pu recueillir?
—Rien, sinon qu'il fallait qu'elles fussent habillées de bonne heure pour être de bonne heure à la petite maison.
—Elles ont dit cela! s'écria Henriette les yeux brillants de joie.
—Oui, mademoiselle.
—Bien! bien!… à la petite maison? C'est là que Leonora va conjurer les esprits. J'en sais un sur lequel elle ne compte pas, et qui sera de la partie!