XVI

LA GRANGE DE LA CHAUSSÉE

Si l'on cherche la plus riche expression de la beauté humaine, elle est assurément sur les traits et dans l'attitude de l'homme de vingt ans qui marche au combat ou à un rendez-vous d'amour.

Il est brave: il aime. Son sourire est fier et doux. Pas une pensée qui ne soit éprouvée par la générosité du coeur, pas un mouvement qui ne participe de l'action réunie de toutes ses facultés. Il a besoin de prudence, on le voit à son regard actif et réfléchi; de force, son pas est ferme et son geste souple; il est heureux, son front rayonne, et quiconque apercevrait dans la brume du soir ce cavalier rapide, devinerait qu'une pensée au-dessus des nuages de l'humanité vulgaire transporte ainsi resplendissants l'homme et le cheval.

C'est qu'il est doux de songer au bonheur qu'on va recevoir et donner; c'est que la confiance de l'amant suffirait à lui créer une beauté ravissante. Espérance a choisi l'étoffe et les couleurs qui plaisent à Gabrielle, il sait le parfum qu'elle préfère. Elle regardera ces broderies, cette dentelle, elle touchera ce gant, elle appuiera sa main sur le satin de cette épaule. Qui sait si, plus hardie, plus éprise, elle ne reposera pas un moment son coeur sur cette écharpe frémissante à chaque battement du coeur d'Espérance.

Car, en courant, le jeune homme emplit son cerveau de doux rêves. Voilà pourquoi, parti lentement, il a peu à peu pressé son cheval qui finit par dévorer l'espace pour obéir à l'involontaire ardeur du cavalier.

Nul doute: le ciel est marbré, les nuages rosés s'éteignent peu à peu dans l'azur; en haut, tout reluit encore, sur terre, l'ombre noircit et les masses de feuillage s'arrondissent vaguement, tout présage la liberté, le silence; c'est un de ces jours comme n'en comptent point toutes les années de la vie. L'air est chauffé au degré des coeurs, une molle langueur tiédit les brises, l'eau refoulée se déroule sur les rives sans chocs, sans bruit, et les roseaux s'y plongent d'eux-mêmes pour ne point faire résistance. Il n'y a pas d'énergie, il n'y a plus de lutte dans la nature. Des yeux qui se rencontreraient, n'auraient pas la force de se fuir, des bras qui se joindraient ne se désuniraient pas, des lèvres qui auraient commencé à murmurer le mot amour ne sauraient l'achever sans mourir dans un éternel baiser.

Telles étaient les flammes qui dévoraient le coeur et brûlaient les veines d'Espérance, qu'il arriva sans s'en douter à la Chaussée. Il laissa son cheval caché dans un taillis, à trois cents pas de la maison, à gauche de la route qui monte à Lucienne par les champs et les allées de châtaigniers.

Espérance, pour aller à pied jusqu'à la maison de Gabrielle, avait choisi le côté le plus sombre de la route, et ses yeux ardents cherchaient la fenêtre de la maison cette fenêtre que Gratienne devait tenir ouverte pour épier sa venue et l'introduire sans éveiller les chiens et mettre sur pied les rares serviteurs de la maison d'Estrées.

Lorsqu'elle en convint à Monceaux avec Espérance, Gabrielle avait bien pensé à fixer le rendez-vous au moulin. Là, on eût été libres et seuls; mais sa délicatesse lui rappela trop de souvenirs. Au moulin, venait Henri autrefois, quand il soupirait après sa timide conquête; les planches du bateau avaient craqué sous son pas, et la duchesse de Beaufort ne voulait pas évoquer un seul des échos familiers à la Gabrielle de cette époque d'innocence.

Moins sûr peut-être était le séjour de la maison. Cependant, quoi de plus sûr? La duchesse se trouvait sans suite dans cette maison modeste, au milieu de serviteurs dévoués, certaine que le roi respecterait sa retraite. Elle ne songeait qu'à parcourir une ou deux heures les allées ombragées qui avaient abrité les jeux de son enfance. Tout bruit du dehors lui parviendrait à l'instant. Espérance avait à peine besoin de se cacher, il sortirait de bonne heure. Ceux-là même qui le verraient entrer ne concevraient aucun soupçon d'une démarche faîte sans mystère, puisque si l'on eût voulu faire du mal, l'amant pouvait entrer par la porte qui donne sur les bois. D'ailleurs on verra peut-être que Gabrielle, ce jour-là, était au-dessus de toute appréhension vulgaire.

Gratienne attendait donc à la fenêtre et alla ouvrir la porte à Espérance. Rien n'indiqua aux regards vigilants de celui-ci la présence d'un espion comme tant de fois il en avait senti sur ses traces.

Un énorme chariot chargé de foins secs récoltés dans l'île et que les faneurs n'avaient pas eu le temps de rentrer, barrait la porte en attendant que le jour permît de joindre cette récolte à la provision entassée déjà dans la grange.

Cette grange, on se le rappelle peut-être, fermait sur la route, comme un mur immense, la propriété de la famille d'Estrées. Elle était adossée, vers son extrémité, à l'aile du château qui revenait sur la chaussée, en sorte qu'à l'intérieur, cette grange, l'aile dont nous parlons et le château formaient, avec le mur de clôture, un quadrilatère qui enclavait les cours, les communs et toutes les dépendances.

Gratienne guida Espérance derrière le chariot qui masquait la porte. Elle le conduisit par la grange aux appartements de l'aile contiguë, où il trouva rêveuse et moins empressée qu'il ne s'y attendait, Gabrielle, ensevelie dans un fauteuil, devant la fenêtre ouverte.

Il espérait la voir se lever, accourir et tendre les bras. Elle tourna vers lui un visage pâle, allongea lentement sa main tremblante, qu'il saisit pour la baiser, en s'étonnant de la trouver glacée.

Gratienne regarda un instant ce groupe silencieux, puis sortit en refermant la porte derrière elle.

Espérance s'était agenouillé près du fauteuil, son front avait touché la poitrine de Gabrielle dont il sentait le coeur battre avec l'irrégularité de l'effroi ou de la douleur.

—Gabrielle, dit-il, ce n'est point là une émotion d'amour. Vos yeux sont humides, je vois des traces de larmes sur vos joues.

—J'ai pleuré, en effet, répliqua-t-elle.

—Vous avez souffert… à cause de moi peut-être!

—Oui, Espérance, à cause de vous.

Il prit les deux mains qu'il réunit dans les siennes et comme il les approchait de ses lèvres avec un mouvement passionné, Gabrielle les retira pour s'en cacher le visage qui, au même instant, fut inondé de larmes.

—Mon Dieu! mais qu'avez-vous? s'écria le jeune homme; moi qui venais ici l'âme joyeuse, un chant à la bouche; moi qui, toute la route, remerciais Dieu du bonheur promis.

—Pauvre Espérance! murmura Gabrielle.

Il se releva, la regarda plus attentivement, et s'assit près d'elle en essayant de se calmer pour mieux voir et mieux comprendre.

—Si c'est moi seul que vous plaignez, dit-il, tant mieux, je serai trop heureux encore. Expliquez-moi le sujet de cette compassion que je vous inspire.

—En vérité, répliqua-t-elle, en attachant sur lui un regard si tendre qu'il en frissonna d'amour, je ne mérite pas tant de bonté, moi assez lâche pour pleurer, pour vous attrister, quand, après tout, je devrais peut-être me réjouir, et vous demander vos félicitations.

—Je ne vous comprends pas, ma Gabrielle.

—D'abord je vais sécher ces misérables larmes. Pardonnez-les à une trop faible créature. Oui, je veux assurer mon regard, ma voix, je veux réjouir votre coeur et raffermir le mien, en traduisant dignement la nouvelle que j'ai à vous apprendre.

—Une nouvelle…

—Qui assurément vous comblera de joie, et dont je n'ai moi-même qu'à me réjouir. J'étais folle, j'étais lâche, je le répète. Oui, Espérance, oui, ami fidèle, ami aimé, bonne nouvelle! C'est ainsi que j'aurais dû commencer. Je vais être libre et toute à vous, mon Espérance!

—Libre!… toute à moi, s'écria-t-il avec un transport de joie si pure que sa beauté égala la radieuse image des archanges. Dites-vous une chose vraie, Gabrielle, une chose possible?

—Oui, fit-elle, avec un sourire chargé de larmes.

—Insensé que j'étais, dit-il d'une voix sourde, elle pleurait tout à l'heure, elle avait pleuré, elle va pleurer encore; et je me laisse prendre à des paroles que dément son invincible douleur! Comment pourriez-vous être libre, Gabrielle? je ne le vois pas. Libre et heureuse, comprenons-nous bien!

Elle garda un moment le silence, comme si elle cherchait à recueillir ses idées et à chasser les nuages dont s'était voilé son front. La lutte de cette âme tendre contre une souffrance inconnue fit bondir de colère Espérance qui ajouta:

—Vous savez que votre agitation me déchire le coeur!… Parlez, je vous en supplie, il n'est point de malheur que mon imagination ne se représente à la place de cette prétendue bonne nouvelle que vous m'annoncez avec des larmes, avec des soupirs, avec des sanglots.

La chambre dans laquelle se trouvaient les deux amants n'était éclairée que par une petite lampe dont le vent de la rivière agitait la pâle clarté. On voyait, par la fenêtre ouverte, passer et repasser les chauves-souris qui n'osaient entrer et quelquefois venaient se heurter jusqu'aux vitres, après avoir, dans leurs longues tournées, rasé les murailles de la grange.

—Il faut d'abord que vous m'écoutiez avec plus de calme, mon cher Espérance, dit enfin Gabrielle, car jamais, vous allez l'avouer tout à l'heure, nous n'avons eu l'un et l'autre plus besoin de toute notre présence d'esprit; car si je vous ai annoncé que j'allais être libre, cette liberté bienheureuse coûtera quelques efforts, quelques sacrifices à l'un de nous, peut-être à tous les deux. Pour bien en juger, soyez patient, écoutez-moi.

Il ne répondit pas un mot, mais on put voir à l'altération de ses traits combien était douloureuse la violence qu'il cherchait à se faire pour écouter en silence.

—Hier, reprit Gabrielle, le roi est venu dans la soirée. Je ne l'attendais pas. Il était à cheval et seul. Je fus troublée d'abord, en songeant qu'il pouvait soupçonner quelque chose du dessein qui me faisait rester à la Chaussée. Nous ne manquons ni d'ennemis, ni d'espions qui, plus d'une fois, ont su nous deviner, sinon nous perdre. Mais le roi avait l'air si affectueux, si charmé, il était pour moi si bon à la fois et si confiant, que je fus bientôt rassurée quant à ce que je craignais. Ma sécurité pourtant fut courte. Cette bienveillance me cachait bien d'autres périls que j'étais loin d'appréhender. Calmez-vous, Espérance! Le roi me prit par la main et me conduisit au bord de la rivière, où nous trouvâmes le bateau du meunier qui se balançait sur le sable. Nous y montâmes tous deux, moi bien surprise de la gravité mystérieuse de S. M., et, suivant la corde qui dirige cette barque quand la poulie l'entraîne, nous abordâmes au moulin, qui se trouvait désert. Le meunier dormait sur l'herbe, au bord de l'île. Nous nous trouvions absolument seuls, comme si cette scène eût été préparée à l'avance.

Ici Gabrielle s'arrêta et prit la main d'Espérance que ce récit inquiétait et assombrissait.

—Le roi, dit-elle, conservait parmi tous ces détails de la vie familière une sorte de solennité qui m'étonnait de plus en plus. Je le suivis à l'extrémité du moulin jusqu'à un escabeau sur lequel il m'assit doucement, tandis qu'il s'asseyait lui-même sur la poutre transversale qui relie les deux bords à la tôle du bateau. Qui eut reconnu le roi et la duchesse dans ces deux personnages si bizarrement installés sur quelques ais poudreux?

«C'est ici, Gabrielle, me dit-il, que, voilà déjà longtemps, je vous ai demandé votre foi et engagé la mienne. Depuis ce temps, ma fortune a changé, mais non pas mon coeur. Je vous ai causé quelquefois du chagrin. Vous ne m'avez donné que joie et consolation. Tout récemment encore je dois à votre esprit et à votre humeur conciliante l'un de mes triomphes les plus doux, puisqu'il n'a coûté pas une goutte du sang de mes peuples. Il faut que toute cette bonne conduite se paye. Il faut que toutes vos peines s'effacent. À chaque temps son oeuvre, le moment est venu de vous prouver ma reconnaissance. Désormais, Gabrielle, nul ne vous offensera plus en ce royaume. J'y suis le premier, vous y serez la première, car je l'ai résolu, après bien des retards qu'il faut me pardonner, et j'ai voulu vous le déclarer au même lieu où, avec tant de désintéressement quand j'étais pauvre, vous jurâtes de vous consacrer à moi! Vous allez devenir ma femme!»

Gabrielle s'arrêta en voyant la pâleur qui s'étendit comme un voile de mort sur le visage d'Espérance. Le coup qu'il venait de recevoir fit trembler ses yeux. Il crispa douloureusement ses mains blanches et demeura immobile, muet.

—Oh! vous souffrez, dit Gabrielle avec une tendre générosité.

—Non, non, j'admire, répliqua-t-il. Seulement, si c'est là cette liberté que vous m'annonciez tout à l'heure…

—Mon ami, reprit Gabrielle, vous sentez bien que j'ai repoussé aussitôt un pareil honneur, moi qui le mérite si peu.

—Et pourquoi le méritez-vous si peu? demanda Espérance.

—Parce que je n'ai plus que de l'amitié pour le roi et parce que ses bienfaits même, n'ont pu réchauffer mon coeur glacé; parce qu'enfin je vous ai donné tout mon amour.

À ces mots prononcés avec une simplicité inexprimable, Espérance, bien qu'il sentît son coeur se fendre, garda l'expression rêveuse et grave qu'il avait prise au début de l'entretien. Il cherchait encore à se leurrer lui-même. Il luttait contre cet épouvantable orage qui menaçait d'engloutir tout son avenir.

—N'était-ce point une épreuve que le roi voulait vous faire subir? demanda-t-il. N'essayait-il pas de tenter chez vous un orgueil bien légitime?

—Non. Il m'a montré des lettres qu'il envoie à Rome pour décider le saint-père à rompre son mariage avec la reine Marguerite. La réponse, au dire de l'ambassadeur, ne saurait être contraire aux volontés du roi.

—C'était, en effet, le seul obstacle, Gabrielle; et puisque le voilà détruit, rien ne va plus s'opposer à votre fortune.

Il prononça ces paroles sans amertume, sans colère, sans affectation d'un courage qu'il n'avait plus.

—Rien? dit-elle surprise.

—Non, rien.

—Pas même moi? mon Espérance.

—Pourquoi vous opposeriez-vous aux volontés du roi? Est-ce vraisemblable?
Il est le maître.

—J'ai un autre maître encore.

—Qui donc?

—Vous. Est-ce que si je consentais, vous consentiriez? J'en doute!

—Votre bonté est grande, et votre délicatesse infinie, répliqua Espérance, avec un léger tremblement dans la voix. Me consulter ainsi, moi qui suis une ombre fugitive dans votre existence; m'appeler maître, moi qui me fais gloire d'être votre esclave, c'est le comble de la générosité. Gabrielle, je vous en remercie, je n'attendais pas moins de votre coeur inépuisable. Certes, je vous aimais bien, mais, maintenant, quel nom donnerai-je au sentiment que vous m'inspirez?

Gabrielle se méprit à ces protestations. Elle crut qu'il la remerciait de s'être conservée à lui.

—Vous comprenez, dit-elle, dans quel embarras cette proposition du roi m'a jetée. Heureusement, j'ai eu la présence d'esprit de me déclarer incapable de répondre sur-le-champ. J'ai allégué l'éblouissement de cette fortune, mon indignité… Bref, j'ai demandé à réfléchir, comme si mes réflexions n'étaient pas toutes faites. Mais aujourd'hui nous voilà en face de la difficulté. Allons, cher Espérance, une bonne inspiration! Du courage, et reprenez vos fraîches couleurs. Car j'aimerais mieux m'ouvrir le coeur que de vous causer une inquiétude. Oui! que je meure avant de vous chagriner jamais!

—Bonne Gabrielle!

—Comme vous me dites cela froidement. Ne suis-je que bonne pour vous? Et, pour me témoigner si discrètement votre joie, craignez-vous d'éveiller en moi un regret des splendeurs que je sacrifie? En ce cas, Espérance, vous ne connaissez pas mon âme et vous faites bien du mal à ce pauvre coeur qui avait tant besoin d'expansion et de caresses au moment où il se faisait fête de vous donner la première preuve d'amour.

Espérance se leva et prit la main de la jeune femme.

—Je crois, dit-il avec effort, que nous ne nous sommes pas compris.

—Comment?…

—Vous voudriez deux choses, Gabrielle: d'abord l'expression plus vive de ma reconnaissance… Vous l'avez reçue aussi vive, aussi chaleureuse que j'ai pu l'arracher de mon sein. Vous voudriez aussi me voir joyeux et triomphant. Mais pourquoi? A cause du sacrifice que vous me faites, n'est-ce pas? Or, ce sacrifice je ne veux pas l'accepter.

—Vous n'acceptez pas; vous voulez que j'épouse le roi!

—Oui.

—Mais c'est notre éternelle séparation, Espérance, songez-y donc.

—Je le sais bien.

—La maîtresse du roi a pu jeter les yeux sur un homme digne d'être aimé. Fière de rester innocente et pure, elle a pu abandonner son coeur à cet amour; elle a voulu lui laisser envahir toute sa pensée, toute sa vie; mais la femme du roi, Espérance; mais la reine… Oh! la reine ne peut plus aimer, même dans l'ombre la plus profonde de son coeur.

—C'est vrai, murmura-t-il d'une voix étouffée.

—Et vous demandez, s'écria-t-elle, à ne plus être aimé de moi! Vous pourriez vous passer de mon amour! ajouta-t-elle avec un accent déchirant qui remua jusqu'aux dernières fibres du malheureux jeune homme.

—Moi, répliqua-t-il avec la noblesse d'une résolution inébranlable, j'ai arrêté mes yeux sur la femme que le roi aimait et qui un jour pouvait devenir libre; j'ai pu vivre uniquement depuis tant de jours de cette passion, de ce délire. Mais oser adresser ces voeux brûlants, ces folles invocations, ce criminel espoir à une reine!… Oh! jamais, Gabrielle! c'est impossible.

—Voilà bien, dit-elle, en le serrant dans ses bras, pourquoi je ne serai pas reine de France, et pourquoi tout à l'heure je vous ai annoncé que j'étais libre!

En parlant ainsi elle l'étreignit avec l'ardeur de son coeur énergique, et comme ses lèvres atteignaient au col incliné d'Espérance, celui-ci se sentit brûler sous la dentelle.

Ses yeux s'embrasèrent d'un feu sombre; il arracha ces douces mains qui se croisaient sur son épaule, les serra dans ses doigts frémissants, et d'une voix véhémente, irrésistible:

—Il faut être reine! dit-il, votre honneur en dépend! votre fils l'exige! lui qui un jour sera homme et pourra vous demander compte de ce que votre fausse générosité lui aurait fait perdre. Car vous avez un fils, Gabrielle, ne cherchons pas à l'oublier. Le roi l'idolâtre. Oterez-vous son enfant à ce pauvre prince? Priverez-vous cet enfant d'un si illustre père? Oh! vous ne savez pas ce que souffrent les enfants qui ne trouvent point l'honneur dans leur berceau…. Je le sais, moi. Ma mère, du fond de son tombeau, me jette en vain des trésors, j'aimerais mieux un de ses sourires. Son baiser ne m'a pas béni, voilà pourquoi rien ne me réussira jamais en ce monde. Quelle torture sera pour vous la tristesse de cet enfant qui vous reprochera votre opprobre et le scandale d'une rupture avec le roi quand il vous était permis de lui conserver un père et de lui conquérir une couronne. Et moi, je souffrirais cette injustice! moi, je vous condamnerais à vivre humiliée, obscure, ensevelie, quand Dieu ne vous a faite si belle et si parfaite que pour vous asseoir sur le premier trône du monde! Moi aussi, Gabrielle, je me croirais tombé au-dessous de moi-même. L'homme que vous avez daigné aimer ne serait plus qu'un lâche égoïste, qu'un vulgaire pleureur, et quand, dans la retraite avilie où j'oserais cacher cette reine, je songerais à la gloire qui l'attendait sans moi, je mourrais de honte comme un larron meurt de faim dans sa caverne sur les joyaux volés d'une couronne royale. Oh! comme il faut que je vous aime, Gabrielle, pour m'arracher le coeur en vous parlant ainsi. Soyez reine! et continuez de m'estimer à l'égal de votre illustre époux, car s'il vous a offert son trône, c'est moi qui vous y aurai conduite par la main, car c'est moi qui vous aurai conservé votre fils, et chaque fois que vous regarderez cet enfant, chaque fois qu'il recevra les caresses de son père, vous serez fière de m'avoir aimé, vous vous sentirez le droit de me regretter et de m'aimer toujours!

Elle ne répondit pas, ses bras tombèrent languissants, la force abandonna cette tête charmante qui pencha comme une fleur blessée.

—Oui, mon fils est au roi, soupira-t-elle après un douloureux soupir.
Mais, enfin! Espérance, est-ce qu'il va falloir se quitter ainsi!
Espérance, je vous aime comme jamais on n'a aimé.

—Que je suis heureux! dit d'une voix étranglée l'intrépide jeune homme.

—Espérance, continua Gabrielle les yeux noyés de larmes, et ses belles mains tordues comme une suppliante, si j'eusse été meilleure pour vous, si, plus courageuse, moins égoïste, j'eusse, en me donnant à vous, consacré entre nous un lien éternel, vous ne me diriez pas aujourd'hui: séparons-nous! soyez reine! Mais j'ai joué avec cette passion! j'ai tressé une chaîne qui n'a blessé que vous, retenu que vous…. Et moi, j'échappe, et moi, qui ai eu tout le bonheur, je deviens libre! C'est impossible, Espérance, vous m'accuseriez, vous me maudiriez, vous ne m'aimeriez plus! Oh! par grâce, moins d'estime, moins de respect, moins d'honneur, s'il le faut!… mais toujours votre amour!

—Gabrielle, tant que mon coeur battra, tant que mes yeux verront la lumière, tant que mon esprit fera germer une pensée, je vous aimerai. C'est la condition de ma vie, comme mon sang, comme mon souffle. Du courage! Séparons-nous!

—Jamais! jamais!

—Nos amours, ma Gabrielle, n'auront pas été comme les autres, composés de joie et de transports enivrants. Le bonheur est chose trop vulgaire, Dieu nous réservait des voluptés plus nobles, plus choisies, la volupté des tourments, celle des larmes et des regrets éternels! Oh! Gabrielle, voilà seulement que mes souffrances commencent, eh bien! je vous le jure, rien, pas même la mort, ne me fera déclarer que votre amour n'est pas pour moi la félicité suprême. Gabrielle, adieu; je t'aime éperdument, adieu! Tu m'as donné les plus beaux jours de ma vie.

—Espérance! j'aime mieux mourir.

—Non, non! gardons cette douce mémoire, mais sauvons l'honneur du roi, le vôtre, celui de votre fils. Sauvons le mien! Ah! Gabrielle! s'écria-t-il dans un un transport d'insupportable douleur, pourquoi m'avoir dit l'offre du roi! Je serais encore à vous, je serais encore libre, mais maintenant vous voyez bien que notre séparation est faite, puisque vous m'avez ôté le droit de vous prendre sans nous déshonorer tous les deux!

Comme elle se préparait à lui répondre, un bruit étrange, un craquement sinistre perça les murs, et traversa comme un avertissement funèbre les ombres de la tranquille nuit.

Tous deux écoutèrent, Gabrielle s'élança vers la fenêtre, des cris lointains montaient de la plaine pareils à des gémissements. Tout à coup le ciel rougit à leur gauche, une longue colonne de flamme et de fumée s'élança par-dessus les toits de la grange, une chaleur épaisse fondit soudain comme un nuage et fit irruption dans l'appartement.

Gabrielle saisit Espérance par la main, l'amena au balcon, et lui montra le ciel livide.

—Le feu est là, ce me semble, dit le jeune homme en désignant le toit de la grange, dont l'arête droite se profilait en noir sur un fond de pourpre.

—Le feu! le feu! cria Gratienne en se précipitant effarée dans l'appartement.

—Où donc le feu?

—Le chariot de foins s'est enflammé, on ne sait comment; la flamme a glissé par une fenêtre de la grange; tout brûle. Le mur qui borde la route n'est plus qu'un long cordon de feu.

—Fuyez! Espérance, dit Gabrielle au jeune homme.

—La cour est déjà pleine de gens assemblés, répliqua-t-il, ils vont monter ici, ils frappent en bas à la porte.

—J'ai fermé cette porte à double tour, interrompit Gratienne. Fuyez! fuyez! monsieur Espérance, j'emmènerai madame! le feu va gagner!

—Mais il n'y a qu'un passage pour elle, pour nous, n'est-ce pas Gratienne, et c'est la cour?

—Sans doute, monsieur; mais passez d'abord, personne ne vous remarquera.

—Vois donc tous ces visages inconnus qui guettent…. On me verra sortir d'ici, puis madame la duchesse; ma présence sera une accusation pour elle.

—Mais, Espérance, dit bravement Gabrielle, qu'importe qu'on vous voie, ne faut-il pas toujours que vous sortiez?

—C'est quelque piège qu'on nous aura tendu, murmura Espérance.

—Piège ou non, il faut sortir… Tenez! on m'appelle; mes gens me cherchent, ils ébranlent la porte du bas.

—Et voilà ici le mur qui craque derrière nous! s'écria Gratienne pâle de terreur. Ce mur touche au grenier de la grange, le feu le mine… le feu tout à l'heure entrera ici.

Gabrielle enveloppa Espérance de ses bras.

—Allons! dit-elle, allons!

—Tenez! s'écria Espérance, en montrant à la duchesse la cour illuminée de reflets flamboyants, et dans laquelle un grand nombre de figures, gesticulant avec terreur, traçaient des ombres immenses qui remontaient jusque sur la prairie.

—Qu'y a-t-il?

—Là bas! derrière ce marronnier, près du puits… Attendez un nouveau jet de lumière.

—Je vois un homme dans son manteau, un homme qui semble se cacher et guetter tout à la fois.

—C'est Concino! un de nos espions! Il me savait ici, il veut m'en voir sortir.

Gabrielle frissonna.

—Avez-vous vu l'éclair de ses jeux qui dévorent cette seule issue qui nous reste.

—Monsieur! monsieur! cria Gratienne avec terreur, le mur se fend! le mur éclate! voyez!

En effet, une large brèche venait de s'ouvrir dans cette muraille, derrière laquelle apparaissait la grange pleine de feu et de fumée. Au delà du bâtiment en flammes, reluisait la rivière, pareille à un lac de plomb bouillant.

Gabrielle et Gratienne saisirent Espérance, qui semblait fasciné par ce spectacle, elles l'entraînèrent vers la porte. Il était temps, l'escalier s'emplissait déjà des serviteurs, qui cherchaient la duchesse et Gratienne.

Mais Espérance les poussa dehors l'une et l'autre, colla ses lèvres sur les lèvres de Gabrielle, qui se retournait pour l'emmener plus vite, et alors, tirant la porte sur lui, après en avoir ôté la clé, malgré les efforts des deux femmes que vingt bras dévoués entraînaient dans l'escalier, il regarda d'un côté l'espion qui attendait en bas, et de l'autre la grange toute rouge, et la liberté qui resplendissait à trente pieds au delà du feu, dans une complète solitude.

—Oui, attendez-moi en bas, lâches coquins! dit-il avec un héroïque sourire. Ah! vous n'avez pas cru devoir garder la rivière! Vous vous en êtes fiés au feu. Ce n'est point de ce côté-là que vous m'attendiez! Et bien! mort ou vif, je ne vous servirai pas de preuve contre Gabrielle car si j'échappe, vous ne m'aurez pas vu, et si je meurs, cette flamme ruisselante ne vous laissera pas même un vestige de mon cadavre.

Il leva les yeux au ciel pour recommander son âme à Dieu, roula son manteau tout autour de sa tête, mit l'épée à la main comme pour combattre l'incendie, et rassemblant toutes ses forces, il se jeta d'un bond formidable au milieu du grenier en feu dans la direction de la fenêtre béante.