CHAPITRE II.


Des Pronoms personnels, ou des Mots exprimant la Personnalité.

S’il s’agissait ici de discuter les principes scientifiques de la Grammaire en général, je serais dans l’obligation d’attaquer toute la nomenclature que nous tenons des latins, et de prouver, par exemple, l’impropriété de ces termes, pronoms personnels, pronoms relatifs, etc.; mais le but unique étant de faire connaître les formes qu’emploie la langue hébraïque, il suffit que j’en expose le canevas de la manière la plus brève et la plus simple.

Commençons par les pronoms dont le tableau se trouve régulièrement dressé ci-contre.

SYRIAQUE.ARABE.HÉBREU.
anaprononcéono1ana 1ANI ou ANOKIje ou moi. mascul. et fémin.
Honon2naҥnounaɦno2ANaҤNω ou NaҤNωnous.
antonte3ANTaou(Enté)3ATaH ou ATa ou AT[A]toi homme.
antωnontωn4antom(entom)4ATeM[A]vous hom.
5anti(enti)5ATetoi femme.
antînontain6antonn(entonn)6ATeNvous fem.
7Hωeta7HωAlui hom.
hihoï8hieta8HÎAelle.
henωnetanωn9hom9HeM ou HeMaH[A]eux.
henînetanîn10honn10HeN ou HeNaH[A]elles.
[A] Les grammairiens doublent la consonne, et disent: atta, attem, hemm, hennah.

En comparant les trois dialectes, le lecteur commence à voir en quoi ils se ressemblent, en quoi ils diffèrent. Leur écriture est presque la même; leur prononciation s’écarte davantage: on sent que les variantes de cette prononciation sont des altérations introduites par la classe du peuple, dans un langage primitivement homogène et régulier. Nous verrons bientôt des raisons de penser que l’hébreu surtout est dans ce cas, lorsqu’il supprime l’n à la 2e personne et dit at pour ant (toi): atem pour antem (vous), etc. Dès ce premier tableau l’on conçoit pourquoi, au temps du roi Ezéchias, le peuple de Jérusalem ne comprenait pas un discours tenu en langage syrien: la différence des voyelles eût suffi lors même que les mots eussent été les mêmes. Il était bien plus aisé de l’entendre par écrit.

Nous venons de voir les pronoms personnels, dans l’état simple, quand ils sont régissans.... Voyons-les dans l’état composé, quand ils sont régis ou construits. Je prends pour thème le verbe FaQaD (il a visité), et l’appliquant à chaque personne l’une après l’autre, je dis:

FaQaD NIil a visité-moi (il m’a visité).
Nωil a visité-nous.
ak ou faqad-kail a visitétoi homme.
ek ou kitoi femme.
kemvous homm.
kennfemm.
hemeux homm.
hennelles.

On voit que le mot du verbe ne varie pas, et c’est à sa fin que viennent s’attacher les mots de la personne régie, quelque forme que le verbe prenne.

On voit aussi que les mots NI (moi), Nω (nous) sont des abrégés d’ani et de naɦn: que hêm et henn (eux, elles) restent saines et entières; mais il y a changement total lorsque aT et aTeM deviennent aK ou Ka, KeM ou KeNN, à moins que primitivement le T n’ait été prononcé tché ce qui l’aurait rendu analogue à prononcé tché par nombre d’Arabes. On aurait dit aTch, aTchem; faqad-atch pour faqad-ak, faqad-cha pour faqad-kia; faqad-tchem pour faqad-kem.

Cela prouverait un état antécédent dont l’hébreu ne serait qu’un dérivé altéré. Nous en verrons d’autres preuves.

L’hébreu n’a point nos pronoms possessifs mon, mien, notre, votre, etc. Il y supplée dans le cas absolu, en employant la particule dative et en disant au lieu de: cela est le mien, le tien, le nôtre, cela est à moi, à toi, à nous.

L’I, à moi. Le Nω, à nous (pour mon, mien, notre).

L’aK ou Le Ka, à toi homme; l’eK ou l’eKi à toi femme (ton, tien).

Le KeM, à vous hom. Le KeNN, à vous fem. (votre).

Le HeM, à eux. Le HeNN, à elles (le leur).

Quand ces possessifs s’appliquent à un nom de chose, voici la forme qu’ils prennent: par ex.

Le mot ṢR ou aR signifie ennemi: l’on dit:

aR-I ennemi mien. aR-Nω ennemi notre.
aR-aKsien. hom.KeM.votre,m.
aR-eKtien. fem.KeN.
f.
aRtien. hom.aR-eM.leur,hom.
aR-aH ou eHsien. fem.aR-EN.leur,fem.

On voit que le mot ne change pas, et que les possessifs s’y adaptent par un mécanisme très-simple.

Cette simplicité persiste tant que le mot finit par une consonne; mais s’il finit par une voyelle ou par h doux, le choc des voyelles donne lieu à des variations qui ont pour but ce qu’on appelle euphonie, l’adoucissement de la prononciation.

Ce cas a lieu même avec la finale IM qui, en hébreu, caractérise le pluriel des noms masculins. Par exemple, aR, ennemi, au singulier, fait aR-iM au pluriel; il semblerait simple de dire aR-iM-i, mes ennemis; l’usage ne l’a pas voulu. Les Hébreux comme les Latins paraissent avoir nasalé le m, et avoir prononcé comme nous, in pour im: ce qu’il y a de sûr c’est qu’ils élident ici le m comme font les Latins dans monstr(um) informe, et de plus ils le déclinent: ils disent aRi-i, mes ennemis, au lieu de aRîm-i; MaLaKII, mes rois, au lieu de MaLaKiM-i.

Ce redoublement de ï n’aura sans doute été marqué dans la prononciation qu’en rendant l’i plus long, et en appuyant sur lui. Or, comme l’écriture orientale n’admet pas volontiers le redoublement d’une même lettre, les rabbins l’ont indiqué en ajoutant le signe de petit i (ou hireq) au grand I (iod) ce qui fait î plus i.

Il y a cependant des exceptions puisque NoQI (innocence) fait NoQi-I, mon innocence; NoQiî-Ka, ton innocence; NoQii-Nω, nos innocences; NoQii-Kem, vos innocences, etc.

Si le mot singulier termine en h, il subit des variations diverses selon qu’il est masculin ou féminin: par exemple ҤeKMaH, sagesse, mot féminin, se dit ҤeKMaT-i, sagesse mienne; ҤeKMaT-Nω, sagesse notre; ҤeKMaT-Ka, sagesse tienne, etc. Ainsi, à tous les cas le t remplace le h: même chose a lieu en arabe et en syrien.

Il n’en est pas ainsi quand le mot est masculin: par exemple, pour ŠaDeh (un champ), on dit: ŠaDi, mon champ; ŠaD-Nω, notre champ; ŠaD-Ka ou ŠaD-aK, ton champ; ŠaD-hω, son champ, etc.: ŠaD-î, mes champs; ŠaDÎ-K, tes champs; ŠaDÎ-Hem, leurs champs, etc.

L’on voit ici que le H radical s’élide par euphonie ou douceur de prononciation. Ces exemples suffisent à indiquer ce mécanisme: il appartient au dictionnaire de spécifier ce qui convient à chaque mot. Si l’on en voulait croire les grammairiens, en déclinant chaque mot, il faudrait changer les petites voyelles et dire dabar, parole; debar-i, ma parole: SeFeR, livre; SiFR-i, mon livre; SiFRê-Kem au lieu de SiFRî-KêM, vos livres. Ces changemens sont sans utilité ni autorité; le mot une fois établi, soit au singulier soit au pluriel, on ne doit point le changer. MaLeK, roi, reste malek à tous ses cas singuliers en prenant ses possessifs mon, ton, etc. De même malek-im au pluriel. Si la langue était parlée, l’usage nous réglerait; mais puisqu’elle est morte, tenons-nous-en au plus simple.