CHAPITRE II.


§ Ier.
Du Nom.

En arabe comme en français, le discours est composé de trois parties principales, 1o le nom (de l’agent), 2o celui de l’action ou le verbe, et 3o les particules qui lient l’agent à l’action, c’est-à-dire le nom au verbe.

Dans le nom, l’on distingue, 1o l’article; 2o le cas; 3o le genre; 4o le nombre.

Rien n’est plus simple que la déclinaison du nom dans l’arabe vulgaire; il est le même à tous les cas qui ne se distinguent que par les particules, ou par le sens de la phrase.

EXEMPLE.
Nom.al samakle poisson.
Gén.al samakdu poisson.
Dat.l’al samakau poisson.
Acc.al samakle poisson.
Voc.ïâ samakô poisson.
Abl.men al samak,du ou par le poisson.

On voit par cet exemple, 1o que l’article al est indéclinable, et qu’il répond à tous nos articles le, la, de, du, même aux pluriels les, des, tant au féminin qu’au masculin.

2o Que le nom ne change pas de forme, et qu’il reste le même dans tous les cas; il en résulte l’inconvénient de ne pas distinguer facilement le génitif du nominatif ou de l’accusatif: mais il est convenu en arabe que quand deux noms se suivent et que le premier manque de l’article al, il gouverne le second au génitif.

EXEMPLE.
râsal samak,la tête du poisson.
sarial markab,le mât du vaisseau.

Lorsque c’est un nom propre, l’article al est lui-même supprimé.

bait zaid,la maison de Zaid.
mandîl fâtmat, ou fâtmé,le mouchoir de Fâtmé.

Voilà pour l’arabe vulgaire, à quoi il faut ajouter que par corruption l’on prononce el au lieu d’al dans l’Égypte et dans la Syrie, où le changement d’â en é a lieu dans une infinité de cas.

Remarquons de plus que l’l dans al se perd devant treize consonnes de l’alfabet, appelées solaires, qui sont[122]:

d, đ, t, ȶ, θ, z, ȥ, ʓ, s, ʆ, ῳ, r, n, et qu’à sa place on double ces lettres pour l’agrément de la prononciation; ainsi l’on prononce es’samak, et non el samak; en’nabi, le prophète, et non el nabi; eʓʓolm, la tyrannie, et non el ʓolm: mais c’est à l’usage d’enseigner cela, et non à l’écriture de le tracer, et les signes imaginés par les grammairiens pour diriger cette manière d’écrire, sont aussi ridicules que si chez nous l’on écrivait ces mots, ils ont écrit à Rome, de cette manière: il zon t’écri t’à Rome.

[122] Appelez-les selon le canon alfabétique, da, đo, ta, ȶo, θêta, ȥal, etc.

Quant à l’arabe littéral, connu sous le nom de naħωi, l’équivoque des cas n’y a pas lieu, parce qu’ils y sont distingués par des finales ajoutées au corps du mot, comme en grec os, ωn, et en latin us, a, um.

EXEMPLE.
Nom.al nahr-ole ruisseau.
Gén.al nahr-idu ruisseau.
Dat.l’al nahr-iau ruisseau.
Acc.al nahr-ale ruisseau.
Voc.ïa nahr-aô ruisseau.
Abl.men al nahr-idu ou par le ruisseau.

L’on voit par cet exemple que l’o appartient au nominatif; l’i aux génitif, datif, ablatif; et l’a aux accusatif et vocatif; et cela tant au singulier qu’au pluriel, et tant au féminin qu’au masculin.

Si le nom est un nom propre, ou qu’il soit privé de l’article al, il ne prend plus pour finales o, i, a, mais les nasales on, en, an, le vocatif seul excepté.

EXEMPLE.
Nom.Moħammad-onMahomet.
Gén.Moħammad-ende Mahomet.
Dat.l’Moħammad-enà Mahomet.
Acc.Moħammad-anMahomet.
Voc.ïa Moħammad-o[123]ô Mahomet.
Abl.men Moħammad-enpar Mahomet.
Nom.nahâr-onjour.
Gén.nahâr-ende jour.
Dat.l’nahâr-enà jour.
Acc.nahâr-enjour.
Voc.ïâ nahâr-aô jour.
Abl.men nahâr-enpar jour.

[123] Dans les noms propres, le vocatif prend o, comme le nominatif des substantifs.

Si le nom propre se terminait par lui-même en an, il ne faudrait plus lui appliquer les nasales, mais bien les lettres o, i, a.

EXEMPLE.
Nom.ỏθmân-oOtman.
Gén.ỏθmân-id’Otman.
Dat.l’ỏθmân-ià Otman.
Acc.ỏθmân-aOtman.
Voc.ïa ỏθmân-oô Otman.
Abl.men ỏθmân-ipar Otman.

On voit par les exemples ci-dessus que l’on appartient au nominatif; en aux génitif, datif, ablatif, et an à l’accusatif, tant au singulier qu’au pluriel, et au féminin comme au masculin.

§ II.
Du Genre.

En arabe comme en français, il n’y a que deux genres, le masculin et le féminin; il n’y a pas de neutre.

La terminaison a et àt prononcée en arabe vulgaire é et ét, est le signe constant du féminin singulier, tant substantif qu’adjectif: au pluriel cet a bref devient ât long.

EXEMPLE.

tinât, des figues.

Il faut en excepter les deux mots χalifàt, un kalife; ảlamàt, un savant, qui sont masculins, malgré leur finale féminine.

D’autre part, les terminaisons ωn, în, ân, sont les signes des pluriels masculins; mais elles se bornent presque exclusivement aux participes actifs et passifs, et suivent, quant aux cas, la règle d’on, en, an.

EXEMPLE.
Nom. sing.al ʓâleml’opprimant.
Nom. plur.al ʓâlem-ωnles opprimans.
Gén.al ʓâlem-îndes opprimans.
Dat.l’al ʓâlem-înaux opprimans.
Acc.al ʓâlem-ânles opprimans.
Voc.ïa ʓâlem-anô opprimans.
Abl.men al ʓâlem-îndes opprimans.
PASSIF SINGULIER.

al ou el maʓlωm l’opprimé.

PLURIEL.
Nom.el maʓlωm-ωnles opprimés.
Gén.el maʓlωm-îndes opprimés.
Dat.l’el maʓlωm-înaux opprimés.
Acc.el maʓlωm-ânles opprimés.
Voc.ïa maʓlωm-anô opprimés.
Abl.men el maʓlωm-îndes ou par les oppr.

Avec les finales àt et ât on fera

SINGULIER FÉMININ.
Nom.el ʓâlem-àtol’opprimante.
Gén.el ʓâlem-àtide l’opprimante.
Acc.el ʓâlem-àtal’opprimante, etc.
PLURIEL.
Nom.el ʓâlem-âtoles opprimantes.
Gén.el ʓâlem-âtides opprimantes.
Acc.el ʓâlem-âtales opprimantes, etc.
PASSIF SINGULIER.
Nom.el maʓlωm-àtol’opprimée.
Gén.el maʓlωm-àtide l’opprimée.
Acc.el maʓlωm-àtal’opprimée, etc.
PLURIEL.
Nom.el maʓlωm-âtles opprimées.
Gén.el maʓlωm-âtdes opprimées.
Acc.el maʓlωm-âtles opprimées, etc.

Voilà les seuls signes auxquels on reconnaisse les masculins et les féminins; mais il s’en faut beaucoup que ces signes soient généraux: au contraire, la presque totalité des noms substantifs en est privée, et l’on n’en peut distinguer le genre par la forme qui, comme en français, est indistinctement commune aux uns et aux autres: l’usage seul peut les faire connaître, et c’est là une des difficultés de la langue arabe; difficulté d’autant plus grande, que le substantif étant équivoque, l’adjectif qu’il gouverne ne peut l’être, et doit se montrer masculin ou féminin.

En général, les noms de femmes, de pays, de villes, d’élémens sont féminins.

EXEMPLE.
mariamMarie.meʆrl’Égypte.
el ârđla terre.ῳâmla Syrie.
el sale ciel.qobrosCypre.
el mâ’l’eau.ħalabAlep, ville.
el nârle feu.boγdâdBagdad.
el haωâl’air.baʆrâBasra.
el rîħle vent.ʆωrTyr.
el ῳamsle soleil.tedmωrPalmyre.
el qamar[124]la lune.etc.

[124] Plus souvent masculin que féminin.

Sont aussi féminins les membres pairs:

el ïadla main.
el ảïnl’œil.
el aȥnl’oreille, etc.

Et quelques mots en ä; tels que ȥekrä, souvenir; oωlä, première; ȶωlä, plus longue;

Et d’autres en â; kobriâ, l’orgueil; maῳiωχâ, sénat; ħamrâ (chose), rouge.

Souvent il est permis de rendre féminin un nom masculin, surtout quand il est susceptible d’être de l’un ou de l’autre sexe.

EXEMPLE.
đjaddaïeul,đjadd-àtaïeule.
ảmmoncle,ảmm-àttante.

Cela se pratique généralement pour les adjectifs.

EXEMPLE.
kabîrgrand,kabîr-àtgrande.
ʆaγîrpetit,ʆaγîr-àtpetite.
nađîfnet,nađîf-àtnette.
ảȥîmtrès-grand,ảʓîm-àttrès-grande, etc.

Si l’on prononce comme le vulgaire, kabîr-é, ʆaγîr-é, nađif-é, on voit que cette forme ressemble à celle du français, où l’e final rend féminins les adjectifs masculins, grand-e, fort-e, petit-e, etc.

Que si les adjectifs commencent par un a, cet a passe à la fin du mot pour le genre féminin.

EXEMPLE.
aʆfarjaune, masc.ʆafrâ, fém.
ahdabà longs cils,hadabâ.
aħmarrouge,ħamrâ.
abiađblanc,baiđâ.

Cette règle a spécialement lieu pour les comparatifs qui tous se forment par l’a initial, avec la seule différence que l’ä porte deux points.

EXEMPLE.
aȶωalplus long,ȶωläplus longue.
akbarplus grand,kobrâplus grande.

Quelquefois la terminaison at s’ajoute à un nom masculin, et alors il exprime spécialement l’unité.

EXEMPLE.
tebn,de la paille,tebnat,une seule paille.
ȥahab,de l’or,ȥahab-at,un peu d’or.
đarb,coup,đarb-at,une tape, etc.

Une bizarrerie de la langue est que quelquefois un nom singulier en at prend au pluriel une terminaison en apparence masculine, sans cesser d’être féminin.

EXEMPLE.

madinàt, une ville; modon, des villes; amràt, une femme; nesωân, des femmes, etc.

Enfin une dernière bizarrerie est que quoique en général l’adjectif suive le genre du substantif, cependant la plupart des objets inanimés, ou même non raisonnables, gouvernent également dans le pluriel les adjectifs au féminin singulier.

EXEMPLE.

el ảʆâfîr el ȶâïéràt, (mot à mot) les oiseaux la volante, (pour) les oiseaux volans;

el ħađjar el ʆalîđàt, les pierres la dure, (pour) les pierres dures.

Sur quoi nous remarquerons en passant, que l’article el se répète toujours devant l’adjectif, sans quoi il emporterait l’équivoque de gouverner le génitif.

§ III.
Du Nombre.

Les Arabes distinguent comme les Grecs trois espèces de nombres, le singulier, le pluriel et le duel, ou nombre deux.

Le duel n’est point usité dans l’arabe vulgaire; il a seulement lieu dans l’arabe savant ou littéral, où il est employé tant dans les noms que dans les verbes.

Sa forme dans les noms est simple; elle consiste à ajouter au nom singulier la finale ân pour le nominatif, et ain pour les génitif et accusatif, tant au masculin qu’au féminin.

EXEMPLE.

rađjol, un homme, rađjol-an, deux hommes.
Gén., acc., dat. rađjol-ain, de deux hommes.

madinat, une ville, madinat-an, deux villes.
Gén, acc., dat. madinat-ain, de deux villes.

A l’égard des singulier et pluriel, masculin et féminin, nous avons vu dans le paragraphe des genres comment ils se composent pour les participes et les adjectifs; et comment les finales ωn, în, ân, at, at forment les pluriels masculins et les féminins singuliers et pluriels. Ce sont-là en quelque sorte les seuls noms qui conservent de la régularité: quant aux noms substantifs, la presque totalité, tant masculins que féminins, ne suit aucune règle constante ni uniforme pour passer du singulier au pluriel; au contraire ils se replient de manières si diverses et si singulières, que c’est-là une des plus grandes difficultés pour les novices dans la langue.

Les grammairiens ont pris la peine d’en former vingt-deux classes; mais cette multiplicité, loin d’éclaircir le sujet, ne fait que l’embrouiller, et il vaut mieux s’en tenir à la pratique, et apprendre à mesure du besoin le pluriel de chaque mot.

Nous allons cependant donner quelques exemples qui serviront à prouver cette vérité, et à donner une idée de cette difficulté.

EXEMPLE.
SINGULIERPLURIEL.
iaħiàtla barbe,ioħiân.
kobrâplus petite,kobar.
ảmωdune colonne,ỏmωd et ảωâmid.
qađibun bâton,qođob.
aħmarrouge,ħomr.
qerbàtune outre,qerâb.
romaħune lance,remâħ.
rađjolun homme,ređjâl, et arđjâl.
kảbtalon,kảâb.
đjabalmontagne,đjebâl.
raqabàtle cou,reqâb.
đersgrosse dent,đorωs.
ῳâhedtémoin,ῳohωd.
kâmelparfait,kamalat.
γâȥenattaquant,γoȥâàt.
dobbun ours,debâb et debâbàt.
zῶđjmari,zeωađjàt.
âχfrère,eχωàt.
ωađjhface,aωđjoh.
ïadmain,aïden.
maȶarpluie,amȶâr.
raγîfpain,arγefàt et roγfân.
amâlnord,ῳamâïel.
âđjωzvieille,ađjâïez.
tâđjcouronne,tiđjân.
saqfvoûte,soqfân.
arifnoble,ῳorafâ.
baχilavare,boχa.
ħabibaimé,aħebbâ.
γaniriche,aγniâ.
đjariħblessé,đjarħa.
qaȶîltué,qaȶla.
ʆaħrâdésert,ʆaħara.
ảȥrâla vierge,ảȥâra.
nafsl’ame,nofos et anfωs.
baħrla mer,bohor, ebħâr, abħor.
akbarplus grand,akâber.
l’eau,miâh, amωâ.
fommla bouche,afωâàt.
emràtfemmenesâ, nesωân, nesωat.
ensanhomme,anâs, et enes.

C’en est assez pour faire sentir que l’usage seul peut apprendre la variété de ces formes; et cependant il arrive que quand on a saisi le génie de la langue on devine souvent par analogie quel pluriel doit résulter d’un singulier donné.

§ IV.
Du Comparatif et du Superlatif.

Le comparatif se forme tout simplement, en appliquant a devant l’adjectif.

EXEMPLE.
ħasanbon,aħsanmeilleur.
ʆaγirpetit,aʆγarplus petit.
ħabibcher,abbplus cher.

Et le que qui suit s’exprime par men.

EXEMPLE.

Plus généreux que,
akrâm men.

Plus grand que le sultan,
aảʓam men el solȶan.