CHAPITRE IV.
Des Verbes.
C’est dans le verbe en général que la langue arabe développe davantage la simplicité et la richesse de son mécanisme, et sa différence avec les langues d’Europe.
En arabe les verbes n’ont que trois temps, le passé, le futur et l’impératif; le présent est absolument le même que le futur.
A défaut d’infinitif, on appelle les verbes par la troisième personne du passé au singulier masculin: ainsi, au lieu de dire le verbe aimer, parler, faire, on dit le verbe, il a aimé, il a parlé, il a fait.
Cette troisième personne masculine est ce que les grammairiens appellent la racine ou le mot radical, parce que c’est sur ce mot que se composent toutes les modifications des temps, des personnes et des conjugaisons, tant régulières qu’irrégulières.
En général, la racine est composée de trois lettres, quelquefois de quatre, presque jamais de plus ni de moins que ces deux nombres. On appelle ces trois lettres, les radicales.
Les radicales sont ou toutes consonnes, ou partie consonnes et partie voyelles, ou même toutes voyelles, mais très-rarement: et il est remarquable que ces radicales voyelles ne peuvent jamais être que les quatre majeures ou alfabétiques â, ï, ω et ả, les voyelles mineures étant toujours rapportées après coup, et servant par leur intercalation à modifier les radicales et à distinguer les temps et les personnes.
Si les trois radicales sont consonnes, le verbe est dit régulier[125].
[125] En arabe, sâlem, sain.
EXEMPLE.
na ʆa r, il a aidé; ħa ka m, il a gouverné.
Si une seule des trois radicales est voyelle, le verbe est dit irrégulier[126].
[126] γair sâlem, non sain.
Si deux sont voyelles, le verbe est doublement irrégulier.
Si les trois sont voyelles, le verbe est complètement irrégulier.
Or la raison de cette irrégularité procède de ce que les voyelles mineures ou intercalées, variant selon les temps et selon les formes actives ou passives des verbes, les voyelles majeures qui en sont affectées varient aussi, et les trois â, ï, ω, se changent de l’une en l’autre, ou même disparaissent entièrement; ce qui nous les fera souvent désigner par le nom de voyelles éclipsées et éclipsantes. L’ảin ne s’éclipse jamais; il devient seulement ĕ ou ỏ, selon qu’il est frappé des voyelles mineures e, o.
Si l’une de ces trois voyelles â, ï, ω, se trouve au milieu de la racine, c’est-à-dire entre deux consonnes, le verbe s’appelle verbe creux, parce que non-seulement la voyelle change dans les formes diverses du temps, mais parce qu’elle s’efface entièrement dans quelques-unes, et laisse pour ainsi dire vide l’espace entre des deux consonnes.
EXEMPLE.
qâl, il a dit; ïaqωl, il dit.
Impératif, qol, dis.
Cet exemple indique la manière dont se conjuguent tous les verbes arabes. On appelle d’abord le passé, puis le futur ou présent, enfin l’impératif et le participe; et l’on commence par la troisième personne, lui, pour finir par notre première moi: il a dit, tu as dit, j’ai dit, c’est-à-dire, l’inverse de notre usage.
L’exemple d’une conjugaison va rendre tous les préceptes généraux plus sensibles que nous ne le pourrions faire de toute autre manière.
Conjugaison du Verbe régulier.
naʓar, il a vu.
| 1 | naʓar | il a vu. |
| 1 | naʓar-at | elle a vu. |
| 2 | naʓar-t | tu as vu. |
| 2 | naʓar-ti | tu as vu. fém. |
| 3 | naʓar-t | j’ai vu. |
| 4 | naʓar-ω | ils ou elles ont vu. |
| 5 | naʓar-tω | vous avez vu. |
| 6 | naʓar-nâ | nous avons vu. |
REMARQUES.
1o On voit que la racine naʓar reste la même à toutes les personnes, et qu’il suffit de lui accoler certaines finales pour faire la distinction de ces personnes.
2o Ces finales appelées serviles, consistent, comme l’on voit, en cinq lettres, t, i, â, ω, n, dont nous verrons les positions diverses servir à distinguer les autres temps.
3o Dans l’arabe littéral il y a un troisième a final à la troisième radicale; et l’on dit naʓara; ce qui établit pour principe cette phrase:
Le verbe régulier prononce sa racine en a; c’est-à-dire que chaque lettre radicale emporte avec elle le son d’a; que si une radicale est voyelle, elle est affectée de ce même son. Ainsi dans la racine ramï, il a jeté, l’ï, troisième radicale étant frappé d’a accessoire, se prononce ramä, et ceci doit rendre clair ce que nous avons dit des verbes irréguliers.
4o Enfin l’on voit qu’il y a équivoque dans l’arabe vulgaire sur le mot naʓart qui signifie également j’ai vu et tu as vu; mais dans le littéral, les finales o et a servent à distinguer ces deux personnes; et l’on dit naʓarto pour j’ai vu, naʓarta pour tu as vu. On dit aussi naʓartom, vous avez vu, au lieu de naʓartω; mais il n’en résulte pas d’inconvénient pour le sens.
A l’égard du présent qui est aussi le futur, la racine, pour le former, se retourne de manière, 1o que les lettres serviles â, n, t, ï, qui étaient à la fin, passent au commencement du mot; 2o que la première radicale devient fermée, c’est-à-dire privée de voyelle intercalaire, et que les deux autres intercalaires se changent, savoir, la troisième constamment en o, et la seconde tantôt en e, et plus souvent en o. Un exemple va rendre tous ces préceptes sensibles.
PRÉSENT ET FUTUR ACTIF.
| ïanʓor | il voit ou il verra. |
| t’anʓor | elle voit ou elle verra. |
| t’anʓor | tu vois ou tu verras. masc. |
| t’anʓori | tu vois ou tu verras. fém. |
| anʓor | je vois ou je verrai. |
| ïanʓorωn | ils voient ou ils verront. |
| t’anʓorn | elles voient ou elles verront. |
| t’anʓorωn | vous voyez ou vous verrez. masc. |
| t’anʓorn | vous voyez ou vous verrez. fém. |
| nanʓor | nous voyons ou nous verrons. |
REMARQUES.
1o Cet exemple prouve ce que nous avons dit: 1o que les lettres serviles sont passées devant la racine; 2o que la première lettre radicale est devenue fermée, parce que son a syllabique la précède; 3o que la seconde radicale change a en o; à quoi il faut ajouter que la troisième radicale qui manque de voyelle dans l’arabe vulgaire, prend o dans l’arabe littéral, où l’on dit ïanʓoro, tanʓoro, anʓoro, nanʓoro, et après les n, vient a final, ïanʓorωn-a, tanʓorωn-a, et tanʓorn-a.
2o L’équivoque qui existe entre la première personne féminine, elle voit, et la seconde masculine, tu vois, tanʓor, pour les deux, est un défaut qui ne se remédie qu’en appliquant le pronom de chacune,
hi tanʓor, elle voit.
ent tanʓor, tu vois. masc.
3o Dans le littéral le futur se distingue du présent par la particule sa placée devant le mot, et rien n’empêche d’en adopter dans le vulgaire l’usage qui est simple.
| s’ïanʓor | il verra. |
| hi sat’anʓor | elle verra. |
| ent sat’anʓor | tu verras. masc. |
| sat’anʓori | tu verras. fém. |
| s’anʓor | je verrai. |
| s’ianʓorωn | ils verront. |
| s’tanʓorn | elles verront. |
| sat’anʓorωn | vous verrez. masc. |
| sat’anʓorn | vous verrez. fém. |
| san’anʓor | nous verrons. |
L’impératif n’est caractérisé que dans la seconde personne singulière et plurielle.
| onʓor | vois. masc. |
| onʓori | vois. fém. |
| onʓorω | voyez. comm. |
Le reste des personnes se conjugue comme au présent en faisant précéder la particule l’ qui signifie que et pour que.
| l’ïanʓor | qu’il voie. |
| l’anʓor | que je voie. |
Le participe est formé des trois radicales prononcées la première en â long, la seconde en é bref, et la troisième avec les finales des noms, ce qui en fait un adjectif déclinable, selon ce que nous avons dit, article des genres.
EXEMPLE.
| nâʓer | voyant. |
| nâʓer-ωn | voyans. |
| nâʓer-àt | voyante. |
| nâʓer-ât | voyantes. |
Il faut encore compter dans le verbe régulier deux formes qui produisent deux noms substantifs très-expressifs et très-commodes. Le premier de ces noms exprime l’action active, le faire de l’agent, s’il est permis de le dire.
EXEMPLE.
el naʓro, l’action de voir, le regardement.
Le regard est un terme équivoque, puisqu’il s’applique également au coup-d’œil qui est la chose, et à l’action de regarder. Notre langue française manque habituellement de ce substantif actif, et elle est forcée d’employer le substantif passif; ainsi l’on dit cet homme entend bien la composition, et l’on devrait dire, cet homme entend bien le composement, l’art de composer; car la composition est la chose composée, RES COMPOSITA, au passif, au lieu que le composement est la faculté et l’action de composer, considérée dans l’agent qui compose: ainsi la fortification d’une ville est le matériel de ses murailles; mais l’action, l’art de la fortifier est le fortifiement: la discussion d’une question est la chose discutée, secouée; mais l’action, l’art de la discuter est le discutement; la persuasion, et la conviction qui en résulte, sont des états passifs de l’esprit persuadé, convaincu; mais l’opération, l’art de celui qui a persuadé est le persuadement, le convainquement.
Ce substantif actif, qui a lieu dans presque tous les verbes arabes, et qui se forme, comme on l’a vu, des trois radicales, prend jusqu’à trente-trois formes, que l’usage apprend bien mieux que les préceptes; mais il prononce toujours sa première radicale en a bref, sa seconde fermée, et sa troisième avec les finales grammaticales o, i, a, ce qui en fait un nom et non pas un infinitif, comme le prétendent les grammairiens.
EXEMPLE.
| Nom. | el naʓr-o | le regard. |
| Gén. | el naʓr-i | du regard. |
| Dat. | l’el naʓr-i | au regard. |
| Acc. | el naʓr-a | le regard. |
L’on se rappelle que ces finales grammaticales o, i, a, ne sont usitées que dans l’arabe savant.
Ce substantif est ordinairement employé d’une manière singulière en sens confirmatif, avec la finale a’n propre aux adverbes.
EXEMPLE.
| naʓart-ho naʓra’n | je l’ai vu d’un regard. |
| đarabt-ho đarba’n | je l’ai frappé d’un coup. |
Ce qui diffère de naʓart-ho nâʓeran, je l’ai vu regardant; đarabt-ho đare-ban, je l’ai frappé, frappant.
La première tournure, a’n, l’a fait regarder comme un participe, ce qui n’est pas.
Un second substantif est celui qui se forme en plaçant un ma devant les lettres radicales dont la première se ferme, la seconde s’ouvre en a[127], et la troisième prend les finales grammaticales; et ce genre de substantifs exprime le temps et le lieu de l’action.
[127] Douze font exception et prononcent la deuxième radicale en e comme el maῳreq, l’orient; et el maγreb, le couchant, etc.
EXEMPLE.
| el manʓar | le temps de voir, le lieu où l’on voit. |
| el maktab | le temps d’écrire, le lieu où l’on écrit. |
Et ces noms ont des pluriels qui communément prennent la forme suivante:
el manâʓer les lieux et le temps de voir.
el makâteb les bureaux, lieux et temps d’écrire.
C’est-à-dire, première radicale en â long, seconde en e bref, et troisième en finales grammaticales, selon les cas.
Avec de légers changemens cette forme sert à exprimer des instrumens, des outils analogues à une action; ainsi l’on dit:
| meftâħ | une clé, | de fataħ | ouvrir. |
| meksaħat | un balai, | de kasaħ | balayer. |
| meħlab | un vase à traire, | de ħalab | traire du lait. |
Où l’on voit que l’m se prononce en e, et la seconde radicale en a; mais cette règle est moins constante et moins générale, et il faut s’en rapporter au dictionnaire[128].
[128] Nous avons omis les duels usités seulement dans l’arabe littéral; les voici:
DUEL DU PRÉTÉRIT.
| naʓara | eux deux ont vu. |
| naʓarota | elles deux ont vu. |
| naʓaratoma | vous deux avez vu. |
L’on voit que l’a long final est la lettre caractéristique.
DUEL DU PRÉSENT.
| ïonʓor-ân | eux deux voient ou verront. |
| tonʓo-ân | elles deux et vous deux voyez, ou verrez. |
DUEL DE L’IMPÉRATIF.
| onʓora | voyez vous deux. |
DUEL DU PARTICIPE.
| nâʓeran ou naʓerain | voyant eux deux. |
| nâʓeratan ou nâʓeratain | elles deux voyant. |
Cette première conjugaison peut donner une idée de toutes les autres, elle en est un modèle en ce que la troisième personne tant du prétérit que du passé, étant une fois connue, tout le reste de la conjugaison l’est aussi, parce que la difficulté consiste seulement à connaître la qualité et l’inversion des petites consonnes.
Or ces autres conjugaisons consistent en trois classes qui sont:
1o Les conjugaisons dérivées, c’est-à-dire formées de la première régulière, par l’addition ou la combinaison de certaines lettres.
2o La conjugaison des verbes sourds, c’est-à-dire, dont la seconde consonne est fermée ou sans voyelle, et est redoublée.
EXEMPLE.
| madd | il a étendu; | radd | il a rendu. |
3o Les verbes défectifs ou à voyelles radicales changeantes et éclipsantes.
| raħ | il est allé; | ïarωħ | il va. |
A quoi il faut ajouter les passifs de toutes ces conjugaisons. Nous allons traiter d’abord des conjugaisons dérivées.