PREMIÈRE QUESTION.

Quelles seront les suites probables des démêlés des Russes et des Turks?

Pour obtenir la solution de cette espèce de problême, nous devons procéder, à la manière des géomètres, du connu à l’inconnu: or, l’issue du choc des deux empires, dépendant des forces qu’ils y emploîront, nous devons prendre idée de ces forces, afin de tirer de leur comparaison le présage de l’événement que nous cherchons. A la vérité, nos résultats n’auront pas une certitude mathématique, parce que nous n’opérons pas sur des êtres fixes; mais dans le monde moral les probabilités suffisent; et quand les hypothèses sont fondées sur le cours le plus ordinaire des penchants et des intérêts combinés avec le pouvoir, elles sont bien près de devenir des réalités. Commençons par l’empire ottoman.

Il n’y a pas plus d’un siècle que le nom des Turks en imposait encore à l’Europe, et des faits éclatants justifiaient la terreur qu’il inspirait. En moins de quatre cents ans l’on avait vu ce peuple venir de la Tartarie s’établir sur les bords de la Méditerranée, et là, par un cours continu de guerres et de victoires, dépouiller les successeurs de Constantin, d’abord de leurs provinces d’Asie; puis franchissant le Bosphore, les poursuivre dans leurs provinces d’Europe, les menacer jusque dans leur capitale, les resserrer chaque jour par de nouvelles conquêtes, terminer enfin par emporter Constantinople, et s’asseoir sur le trône des Césars: de là, par un effort plus actif et plus ambitieux, on les avait vus, reportant leurs armes dans l’Asie, subjuguer les peuplades de l’Anadoli, envahir l’Arménie, repousser le premier des sofis dans la Perse, conquérir en une campagne les pays des anciens Assyriens et Babyloniens, enlever aux Mamlouks la Syrie et l’Égypte, aux Arabes l’Yémen, chasser les chevaliers de Rhodes, les Vénitiens de Cypre; puis, rappelant toutes leurs forces vers l’Europe, attaquer Charles Quint, et camper sous les murs de Vienne même; menacer l’Italie, ranger sous leur joug les Maures d’Afrique, et posséder enfin un empire formé de l’une des plus grandes et des plus belles portions de la terre.

Tant de succès sans doute avaient droit d’en imposer à l’imagination, et l’on ne doit pas s’étonner qu’ils aient fait sur les peuples une impression qui subsiste encore. Mais les Turks de nos jours sont-ils ce que furent leurs aïeux? Leur empire a-t-il conservé la même vigueur et les mêmes ressorts que du temps des Sélim et des Soliman? Personne, je pense, s’il a suivi leur histoire depuis cent ans, n’osera soutenir cette opinion; cependant, sans que l’on s’en aperçoive, elle se perpétue: telle est la force des premières impressions, que l’on ne prononce point encore le nom des Turks, sans y joindre l’idée de leur force première. Cette idée influe sur les jugements de ceux mêmes qui ont le moins de préjugés; et il faut le dire, parmi nous c’est le petit nombre. Au cours secret de l’habitude, se joint un motif d’intérêt produit par notre alliance et nos liaisons de commerce avec cet empire; et ce motif nous porte à ne voir les Turks que sous un jour favorable: de là une partialité qui se fait sentir à chaque instant dans les relations de faits qui nous parviennent sous l’inspection du gouvernement; elle régnait surtout dans ces derniers temps que, par une prévention bizarre, un ministre s’efforçait d’étouffer tout ce qui pouvait déprécier à nos yeux les Ottomans. J’ai dit une prévention bizarre, parce qu’elle était sans fondement et sans retour de leur part: j’ajoute une politique malhabile, parce que les menaces et les embûches de l’autorité n’empêchent point la vérité de se faire jour, et que ces dissimulations trahies ne laissent après elles qu’une impression fâcheuse d’improbité et de faiblesse. Loin de se voiler ainsi l’objet de ses craintes, il est plus prudent et plus simple de l’envisager dans toute son étendue. Souvent l’aspect du danger suggère les moyens de le prévenir; et du moins, en se rendant un compte exact de sa force ou de sa faiblesse, l’on peut se tracer un plan de conduite convenable aux circonstances où l’on se trouve.

En suivant ce principe avec les Ottomans, l’on doit désormais reconnaître que leur empire offre tous les symptômes de la décadence: l’origine en remonte aux dernières années du siècle précédent; alors que leurs succès si long-temps brillants et rapides, furent balancés et flétris par ceux des Sobieski et des Montecuculli, il sembla que la fortune abandonna leurs armes, et par un cours commun aux choses humaines, leur grandeur ayant atteint son faîte, entra dans le période de sa destruction: les victoires répétées du prince Eugène, en aggravant leurs pertes, rendirent leur déclin plus prompt et plus sensible: il fallut toute l’incapacité des généraux de Charles VI, dans la guerre de 1737, pour en suspendre le cours; mais comme l’impulsion était donnée, et qu’elle venait de mobiles intérieurs, elle reparut dans les guerres de Perse, et les avantages de Thamas-Koulikan devinrent un nouveau témoignage de la faiblesse des Turks: enfin, la guerre des Russes, de 1769 à 1774, en a dévoilé toute l’étendue. En voyant dans cette guerre des armées innombrables se dissiper devant de petits corps, des flottes entières réduites en cendres, des provinces envahies et conquises, l’alarme et l’épouvante jusque dans Constantinople, l’Europe entière a senti que désormais l’empire turk n’était plus qu’un vain fantôme, et que ce colosse, dissous dans tous ses liens, n’attendait plus qu’un choc pour tomber en débris.

L’on peut considérer le traité de 1774 comme l’avant-coureur de ce choc. En vain la Porte s’est indignée de l’arrogance des infidèles; il a fallu subir le joug de la violence qu’elle a si souvent imposé; il a fallu qu’elle cédât un terrain considérable entre le Bog et le Dnieper, avec des ports dans la Crimée et le Kouban; il a fallu qu’elle abandonnât les Tartares alliés de son sang et de sa religion, et ce fut déja les perdre que de les abandonner; il a fallu qu’elle reçût son ennemi sur la mer Noire, sur cette mer d’où ses vaisseaux aperçoivent les minarets de Constantinople; et, pour comble d’affront, qu’elle consentît à les voir passer aux portes du sérail, pour aller dans la Méditerranée s’enrichir de ses propres biens, reconnaître ses provinces pour les mieux attaquer, et acquérir des forces pour la mieux vaincre. Que pouvait-on attendre d’un état de choses où les intérêts étaient si violemment pliés? Ce que la suite des faits a développé; c’est-à-dire, que les Turks, ne cédant qu’à regret, n’exécuteraient qu’à moitié; que les Russes, s’autorisant des droits acquis, exigeraient avec plus de hardiesse; que les traites mal remplis ameneraient des explications, des extensions, et enfin de nouvelles guerres; et telle a été la marche des affaires. Malgré les conventions de 1774, le passage des vaisseaux russes par le Bosphore a été un sujet renaissant de contestation et d’animosité. Par l’effet de cette animosité, la Porte a continué d’exciter les Tartares: par une suite de sa supériorité, la Russie a pris le parti de s’en délivrer, et elle les a chassés de la Crimée: de là des griefs nouveaux et multipliés. Le peuple, indigné du meurtre et de l’asservissement des vrais croyants, a hautement murmuré: le divan, alarmé des conséquences de l’envahissement de la Crimée, a frémi et menacé: arrêté par son impuissance, il a suscité sous main les barbares du Caucase. La Russie, usant d’une politique semblable, a opposé le souverain de Géorgie. Le divan a réclamé de prétendus droits; la Russie les a niés. L’hospodar de Moldavie, craignant le sort de Giska[84], a passé chez les Russes: autre réclamation de la Porte, autre déni de la Russie. Enfin l’apparition de l’impératrice aux bords de la mer Noire a donné une dernière secousse aux esprits, et les Turks ont déclaré la guerre.

Qu’arrivera-t-il de ce nouvel incident? je le demande à quiconque se fait un tableau vrai de l’état des choses. Ces Russes que la Turkie provoque ne sont-ils pas les mêmes qui, dans la guerre de 1769, ont, avec des armées de trente et quarante mille hommes, contenu, dissipé, battu des armées de soixante et de cent mille hommes? qui ont assiégé et pris des villes fortifiées, défendues par des garnisons aussi nombreuses que les assiégeants? qui ont envahi deux grandes provinces, pénétré au delà du Danube, et malgré la diversion d’une révolte dangereuse et d’une peste meurtrière, ont imposé à la Porte les lois qu’il leur a plu de dicter? Ces Turks, si ardents à déclarer la guerre, ne sont-ils pas les mêmes qui, par une ignorance absolue de l’art militaire, se sont attiré pendant six années la suite la plus continue d’échecs et de défaites? N’est-ce pas eux dont les armées composées de paysans et de vagabonds assemblés à la hâte, sont commandées par des chefs sans lumières, qui ne connaissent l’ordre et les principes ni des marches, ni des campements, ni des sièges, ni des batailles? dont les guerriers mus par le seul attrait du pillage, ne sont contenus par le frein d’aucune discipline, et tournent souvent leurs armes contre leurs chefs, et leur brigandage contre leur propre pays? Oui sans doute, ce sont les mêmes: donc, par les mêmes raisons, les Russes battront les Turks dans cette guerre, comme ils les ont battus dans la dernière.

Mais, nous dit-on, depuis la paix les Turks s’éclairent chaque jour: avertis de leur faiblesse, ils commencent d’y remédier; ils entretiennent des ingénieurs et des officiers français qui leur dressent des canonniers, leur exercent des soldats, leur fortifient des places; ils ont un renégat anglais qui depuis quelques années leur a fondu beaucoup de canons, de bombes et de mortiers; enfin, le visir actuel, qui depuis son avénement se propose la guerre, n’a cessé d’en faire les préparatifs, et il n’est pas probable que tant de soins demeurent sans effet.

Je l’avoue, cela n’est pas probable pour quiconque n’a pas vu les Turks, pour quiconque juge du cours des choses en Turkie, par ce qui se passe en France et à Paris. Est-il permis de le dire? Paris est le pays où il est le plus difficile de se faire des idées justes en ce genre; les esprits y sont trop éloignés de cet entêtement de préjugés, de cette profondeur d’ignorance, de cette constance d’absurdité, qui font la base du caractère turk. Il faut avoir vécu des années avec ce peuple, il faut avoir étudié à dessein ses habitudes, en avoir même ressenti les effets et l’influence, pour prendre une juste idée de son moral, et en dresser un calcul probable: si, à ce titre, l’on me permet de dire mon sentiment, je pense que les changements allégués sont encore loin de se réaliser; je pense même que l’on s’exagère les soins et les moyens du gouvernement turk; les objets moraux grossissent toujours dans le lointain: il est bien vrai que nous avons des ingénieurs et des officiers à Constantinople; mais leur nombre y est trop borné pour y faire révolution, et leur manière d’y être est encore moins propre à la produire. L’on peut donc calculer ce qu’ils y feront, par ce qu’ils ont déja fait dans la dernière guerre, et le public en a dans les mains un bon terme de comparaison. Quoi qu’en aient protesté les amateurs des Turks, il est constant que les Mémoires de Tott peignent l’esprit turk sous ses vraies couleurs. Je le dirai, sans vouloir troubler les mânes de deux ministres[85]: à voir la conduite qu’ils ont tenue avec cette nation, on peut assurer qu’ils ne l’ont jamais connue; cela doit sembler étrange dans celui qui avait passé douze années en ambassade à la Porte: mais l’on passerait la vie entière dans un pays, si l’on se tient clos dans son palais et que l’on ne fréquente que les gens de sa nation, l’on reviendra sans avoir pris de vraies connaissances: or, c’est ne point connaître les hommes, que d’employer, pour les changer, des moyens qui heurtent de front leurs préjugés et leurs habitudes, et tels sont ceux que l’on a tentés en Turkie: l’on avait affaire à un peuple fanatique, orgueilleux, ennemi de tout ce qui n’est pas lui-même: on lui a proposé pour modèle de réforme, des usages qu’il hait: on lui a envoyé pour maîtres des hommes qu’il méprise. Quel respect un vrai musulman peut-il avoir pour un infidèle? Comment peut-il recevoir des ordres d’un ennemi du Prophète?—Le muphti le permet, et le vizir l’ordonne.—Le vizir est un apostat, et le muphti un maître. Il n’y a qu’une loi, et cette loi défend l’alliance avec les infidèles. Tel est le langage de la nation à notre égard: tel est même, quoi que l’on dise, l’esprit du gouvernement, parce que là, plus qu’ailleurs, le gouvernement est l’homme qui gouverne, et que cet homme est élevé dans les préjugés de sa nation. Aussi nos officiers ont essuyé et essuient encore mille contrariétés et mille désagréments: on ne les voit qu’avec murmure; on ne leur obéit que par contrainte: ils ont besoin de gardes pour commander, d’interprètes pour se faire entendre; et cet appareil qui montre sans cesse l’étranger, reporte l’odieux de sa personne sur ses ordres et sur son ouvrage. Pour vaincre de si grands obstacles, il faudrait, de la part du divan, une subversion de principes dont la supposition est chimérique. L’on a compté sur le crédit de notre cour; mais a-t-on pris les moyens de l’assurer et de le soutenir? Par exemple, en ces circonstances, peut-on exiger du C. de Choiseul beaucoup d’influence? Les Turks doivent-ils déférer aux avis d’un ambassadeur qui, dans un ouvrage connu de toute l’Europe, a publié les vices de leur administration, et manifesté le vœu de voir renverser leur empire? Ce choix, considéré sous ce rapport, fait-il honneur à la prudence si vantée de M. de Vergennes?

Voilà cependant les faits qui doivent servir de base aux conjectures, pour qu’elles soient raisonnables; et, je le demande, ces faits donnent-ils le droit de mieux espérer des Turks? Pour moi, dans tout ce qui continue de se passer, je ne vois que la marche ordinaire de leur esprit, et la suite naturelle de leurs anciennes habitudes. Les revers de la dernière guerre les ont étonnés; mais ils n’en ont ni connu les causes, ni cherché les remèdes. Ils sont trop orgueilleux pour s’avouer leur faiblesse; ils sont trop ignorants pour connaître l’ascendant du savoir: ils ont fait leurs conquêtes sans la tactique des Francs; ils n’en ont pas besoin pour les conserver: leurs défaites ne sont point l’ouvrage de la force humaine, ce sont les châtiments célestes de leurs péchés; le destin les avait arrêtés, et rien ne pouvait les y soustraire. Pliant sous cette nécessité, le divan a fait la paix; mais le peuple a gardé sa présomption et envenimé sa haine. Par ménagement pour le peuple et par son propre ressentiment, le divan a voulu éluder, par adresse, la force qu’il n’avait pu maîtriser. Le cabinet de Pétersbourg a pris la même route, et la guerre a continué sous une autre forme. La Russie, qui a retiré des négociations plus d’avantages que des batailles, en a désiré la durée. Par la raison contraire, les Turks y faisant les mêmes pertes que dans les défaites, ont préféré les risques des combats, et ils ont repris les armes; mais en changeant de carrière, ils n’apportent pas de plus grands moyens de succès. On a regardé la rupture du mois d’août comme un acte de vigueur calculé sur les forces et les circonstances. Dans les probabilités, ce devait être l’effet d’un mouvement séditieux du peuple et de l’armée. Les troupes, lasses des fausses alertes qu’on leur donnait depuis deux ans, devaient se porter à un parti extrême: d’accord avec ces probabilités, les faits y ont joint la passion personnelle du vizir. Si ce ministre n’eût été guidé que par des motifs réfléchis, il n’eût point déclaré la guerre sur la fin de la campagne, parce que c’était s’ôter le temps d’agir, et donner à l’ennemi celui de se préparer. Maintenant que le mouvement est imprimé, il ne sera plus le maître de le diriger ni de le contenir. Il ne suffit pas d’avoir allumé la guerre; il faudra en alimenter l’incendie; il faudra soudoyer des armées et des flottes, pourvoir à leurs besoins, réparer leurs pertes, fournir enfin, pendant plusieurs campagnes, à une immense consommation d’hommes et d’argent; et l’empire turk a-t-il de si grandes ressources? Interrogeons à ce sujet les témoins oculaires qui depuis quelques années en ont visité diverses contrées. Nous ayons plusieurs relations qui paraissent d’autant plus dignes de foi, que, sans la connivence des voyageurs, les faits puisés en des lieux divers ont la plus grande unanimité[86]. Par ces faits, il est démontré que l’empire turk n’a désormais aucun de ces moyens politiques qui assurent la consistance d’un état au dedans, et sa puissance au dehors. Ses provinces manquent à la fois de population, de culture, d’arts et de commerce; et ce qui est plus menaçant pour un état despotique, l’on n’y voit ni forteresses, ni armée, ni art militaire: or, quelle effrayante série de conséquences n’offre pas ce tableau? Sans population et sans culture, quel moyen de régénérer les finances et les armées? Sans troupes et sans forteresses, quel moyen de repousser des invasions, de réprimer des révoltes? Comment élever une puissance navale sans arts et sans commerce? Comment enfin, remédier à tant de maux sans lumières et sans connaissances?—Le sultan a de grands trésors:—on peut les nier comme on les suppose, et quels qu’ils soient ils seront promptement dissipés.—Il a de grands revenus:—oui, environ 80 millions de livres difficiles à recouvrer; et comment aurait-il davantage? Quand des provinces comme l’Égypte et la Syrie, ne rendent que deux ou trois millions, que rendront des pays sauvages comme la Macédoine et l’Albanie, ravagés comme la Grèce, ou déserts comme Cypre et l’Anadoli?—On a retiré de grandes sommes d’Égypte.—Il est vrai que le capitan pacha a fait passer, il y a six mois, quelques mille bourses, et que par capitulation avec Ismaël et Hasan beks, il a dû lever encore 5,000 bourses sur le Delta[87]; mais 4,000 resteront pour réparer les dommages du pays, et l’avarice du capitan pacha ne rendra peut-être pas dix millions au kazné.—On imposera de nouveaux tributs. Mais les provinces sont obérées; le pillage des pachas, la vénalité des places, la désertion des gens riches, en ont fait couler tout l’argent à Constantinople.—On dépouillera les riches.—Mais l’or se cachera; et comme les riches sont aussi les puissants, ils ne se dépouilleront pas eux-mêmes. Ainsi, dans un examen rigoureux, ces idées de grands moyens, fondées sur une vaste apparence et une antique renommée, s’évanouissent; et tout s’accorde, en dernier résultat, à rendre plus sensible la faiblesse de l’empire turk, et plus instantes les inductions de sa ruine. Il est singulier qu’en ce moment le préjugé en soit accrédité dans tout l’empire. Tous les musulmans sont persuadés que leur puissance et leur religion vont finir: ils disent que les temps prédits sont venus, qu’ils doivent perdre leurs conquêtes, et retourner en Asie s’établir à Konié. Ces prophéties fondées sur l’autorité de Mahomet même et de plusieurs santons, pourraient donner lieu à plusieurs observations intéressantes à d’autres égards. Mais pour ne point m’écarter de mon sujet, je me bornerai à remarquer qu’elles contribueront à l’événement, en y préparant les esprits, et en ôtant aux peuples le courage de résister à ce qu’ils appellent l’immuable décret du sort.

Je ne prétends pas dire cependant que la perte de l’empire turk soit absolument inévitable, et qu’il fût moralement impossible de la conjurer. Les grands états, surtout ceux qui ont de riches domaines, sont rarement frappés de plaies incurables; mais pour y porter remède, il faut du temps et des lumières: du temps, parce que pour les corps politiques comme pour les corps physiques, tout changement subit est dangereux; des lumières, parce que si l’art de gouverner a une théorie simple, il a une pratique compliquée. Lors donc que je forme de fâcheux présages sur la puissance des Turks, c’est par le défaut de ces deux conditions; c’est surtout à raison de la seconde, c’est-à-dire, du défaut de lumières dans ceux qui gouvernent, que la chute de l’empire me paraît assurée; et je la juge d’autant plus infaillible, que ses causes sont intimement liées à sa constitution, et qu’elle est une suite nécessaire du même mouvement qui a élevé sa grandeur. Donnons quelques développements à cette idée.

Lorsque les hordes turkes vinrent du Korasân s’établir dans l’Asie mineure, ce ne fut pas sans difficulté qu’elles se maintinrent dans cette terre étrangère: poursuivies par les Mogols, jalousées par les Turkmans, inquiétées par les Grecs, elles vécurent long-temps environnées d’ennemis et de dangers. Dans des circonstances si difficiles, ce fut une nécessité à leurs chefs de déployer toutes leurs facultés morales et physiques; il y allait de leurs intérêts personnels, de la conservation de leur rang et de leur vie. Il fallut donc qu’ils acquissent les talents, qu’ils recherchassent les connaissances, qu’ils pratiquassent les vertus qui sont les vrais éléments du pouvoir. Ayant à gouverner des hommes séditieux, il fallut leur inspirer la confiance par les lumières, l’attachement par la bienveillance, le respect par la dignité: il fallut, pour maintenir la discipline, de la justice dans les châtiments, pour exciter l’émulation, du discernement dans les récompenses, justifier enfin le droit de commander par la prééminence dans tous les genres. Il fallut, pour déployer les forces de la nation à l’extérieur, en établir l’harmonie à l’intérieur, protéger l’agriculture pour nourrir les armées, punir les concussions pour éviter les révoltes, bien choisir ses agents pour bien exécuter ses entreprises, en un mot, pratiquer dans toutes ses parties la science des grands politiques et des grands capitaines; et tels en effet se montrèrent les premiers sultans des Turks: et si l’on remarque que depuis leur auteur Osman I jusqu’à Soliman II, c’est-à-dire dans une série de douze princes, il n’en est pas un seul d’un caractère médiocre, l’on conviendra qu’un effet si constant n’est point dû au hasard, mais à cette nécessité de circonstances dont j’ai parlé, à cet état habituel des guerres civiles et étrangères, où tout se décidant par la force, il fallait toujours être le plus fort pour être le premier. Par une application inverse de ce principe, lorsque cet état de choses a cessé, lorsque l’empire affermi par sa masse n’a plus eu besoin des talents de ses chefs pour se soutenir, ils ont dû cesser de les posséder, de les acquérir, et c’est ce que les faits justifient. Depuis ce même Soliman II, qui, par ses réglements encore plus que par ses victoires, consolida la puissance turke, à peine de dix-sept sultans que l’on compte jusqu’à nos jours, en trouve-t-on deux qui ne soient pas des hommes médiocres. Par opposition à leurs aïeux, l’histoire les montre tous ou crapuleux et insensés comme Amurat IV, ou amollis et pusillanimes comme Soliman III.

La différence dans les positions explique très-bien ce contraste dans les caractères. Quand les sultans vivaient dans les camps, tenus en activité par un tourbillon immense d’affaires, par des projets de guerres et de conquêtes, par un enchaînement de succès et d’obstacles, par la surveillance même des compagnons de leurs travaux, leur esprit était vaste comme leur carrière, leurs passions nobles comme leurs intérêts, leur administration vigoureuse comme leur caractère. Quand au contraire ils se sont renfermés dans leur harem, engourdis par le désœuvrement, conduits à l’apathie par la satiété, à la dépravation par la flatterie d’une cour esclave, leur ame est devenue bornée comme leurs sensations, leurs penchants vils comme leurs habitudes, leur gouvernement vicieux comme eux-mêmes. Quand les sultans administraient par leurs propres mains, ils appliquaient un sentiment de personnalité aux affaires, qui les intéressait vivement à la prospérité de l’empire: quand ils ont eu pris des agents mercenaires, devenus étrangers à leurs opérations, ils ont séparé leur intérêt de la chose publique. Dans le premier cas, les sultans guidés par le besoin des affaires, n’en confiaient le maniement qu’à des hommes capables et versés, et toute l’administration était, comme son chef, vigilante et instruite: dans le second, mûs par ces affections domestiques souvent obscures et viles, qui suivent l’humanité sur le trône comme dans les cabanes, ils ont placé des favoris sans mérite, et l’incapacité du premier mobile s’est étendue à toute la machine du gouvernement.

Espérer maintenant que par un retour soudain ce gouvernement change sa marche et ses habitudes, c’est admettre une chimère démentie par l’expérience de tous les temps, et presque contraire à la nature humaine. Pour concevoir le dessein d’une telle réforme, il faudrait pressentir le danger qui se prépare; et l’aveuglement est le premier attribut de l’ignorance. Pour en réaliser le projet, il faudrait que le sultan l’entreprît lui-même; que rentrant dans la carrière de ses aïeux, il quittât le repos du sérail pour le tumulte des camps, la sécurité du harem pour les dangers des batailles, les jouissances d’une vie tranquille pour les privations de la guerre; qu’il changeât en un mot toutes ses habitudes pour en contracter d’opposées. Or si les habitudes de la mollesse sont si puissantes chez des particuliers isolés, que sera-ce chez des sultans en qui le penchant de la nature est fortifié par tout ce qui les entoure? à qui les vizirs, les eunuques et les femmes conseillent sans cesse le repos et l’oisiveté, parce que moins les rois exercent par eux-mêmes leur pouvoir, plus ceux qui les approchent s’en attirent l’usage. Non, non, c’est en vain que l’on veut l’espérer, rien ne changera chez les Turks, ni l’esprit du gouvernement, ni le cours actuel des affaires: le sultan continuera de végéter dans son palais, les femmes et les eunuques de nommer aux emplois; les vizirs de vendre à l’encan les gouvernements et les places; les pachas de piller les sujets et d’appauvrir les provinces; le divan de suivre ses maximes d’orgueil et d’intolérance; le peuple et les troupes de se livrer à leur fanatisme et de demander la guerre; les généraux de la faire sans intelligence, et de perdre des batailles, jusqu’à ce que par une dernière secousse, cet édifice incohérent de puissance, privé de ses appuis et perdant son équilibre, s’écroule tout-à-coup en débris, et ajoute l’exemple d’une grande ruine à tous ceux qu’a déja vus la terre.

Tel a été en effet et tel sera sans doute le sort de tous les empires, non par la nécessité occulte de ce fatalisme qu’allèguent les orateurs et les poètes, mais par la constitution du cœur de l’homme et le cours naturel de ses penchants: interrogez l’histoire de tous les peuples qui ont fondé de grandes puissances; suivez la marche de leur élévation, de leurs progrès et de leur chute, et vous verrez que dans leurs mœurs et leur fortune tous parcourent les mêmes phases, et sont régis par les mêmes mobiles que les individus des sociétés. Ainsi que des particuliers parvenus, ces peuples d’abord obscurs et pauvres s’agitent dans leur détresse, s’excitent par leurs privations, s’encouragent par leurs succès, s’instruisent par leurs fautes, et arrivent enfin, par adresse ou par violence, au faîte des grandeurs et de la fortune. Mais ont-ils atteint les jouissances où aspirent tous les hommes, bientôt la satiété remplace les désirs; bientôt, faute d’aliments, leur activité cesse, leurs chefs se dégoûtent des affaires qui les fatiguent, ils s’ennuient des soins qui ont élevé leur fortune, ils les abandonnent à des mains mercenaires, qui n’ayant point d’intérêt direct, malversent et dissipent, jusqu’à ce que les mêmes circonstances qui les ont enrichis suscitent de nouveaux parvenus qui les supplantent à leur tour. Tel est le cours naturel des choses: être privé et désirer, se tourmenter pour obtenir, se rassasier et languir, voilà le cercle autour duquel sans cesse monte et descend l’inquiétude humaine: nous avons vu que les Turks en ont parcouru la plus grande partie: voyons à quel point se trouvent placés leurs adversaires les Russes.

Il n’y a pas encore un siècle révolu que le nom des Russes était presque ignoré parmi nous. L’on savait, par les récits vagues de quelques voyageurs, qu’au delà des limites de la Pologne, dans les forêts et les glaces du nord, existait un vaste empire dont le siége était à Moskou. Mais ce que l’on apprenait de son climat odieux, de son régime despotique, de ses peuples barbares, ne donnait pas de hautes idées de sa puissance; et l’Europe, fière de la politesse de ses cours et de la civilisation de ses peuples, dédaignant de compter les tsars au rang de ses rois, rejetait les Moscovites parmi les autres barbares de l’Asie.

Cependant le cours insensible et graduel des événements préparait un nouvel ordre de choses. Divisée long-temps, comme la France, en plusieurs états, déchirée long-temps par des guerres étrangères ou civiles, la Russie enfin rassemblée sous une même puissance, n’avait plus qu’un même intérêt, et ses forces, dirigées par une seule volonté, commençaient à devenir imposantes: l’art de les employer manquait encore, mais l’on en soupçonnait l’existence: des guerres avec la Pologne et la Suède avaient fait sentir la supériorité des arts de l’Occident, et depuis deux règnes, on tentait de les introduire dans l’empire. Les tsars Michel et Alexis avaient appelé à leur cour des artistes et des militaires d’Allemagne, de Hollande, d’Italie, et déja l’on voyait à Moskou des fondeurs de canons, des fabricants de poudre, des ingénieurs, des officiers, des bijoutiers et des imprimeurs d’Europe.

A cette époque, si l’on eût tenté de former des conjectures sur la vie future de cet empire, l’on eût dit que par son éloignement de l’Europe, il aurait peu d’influence sur notre système; que par la position de sa capitale au sein des terres, son cabinet n’entretiendrait pas des relations bien vives avec les nôtres; que par la difficulté de ses mers il ne formerait jamais une puissance maritime; que par l’état civil de la nation et le partage des hommes en serfs et en maîtres, il n’aurait jamais d’énergie; que par la concentration des richesses en un petit nombre de mains, toute l’activité se porterait vers les arts frivoles; qu’en un mot cet empire, par la nature de son gouvernement et les mœurs de son peuple, serait purement un empire asiatique, dont l’existence imiterait celle de l’Indostan et de la Turkie. L’événement a trompé ces conjectures; mais pour mettre l’art en défaut, il a fallu le concours des faits les plus extraordinaires; il a fallu que le hasard portât sur le trône un prince qui n’y était pas destiné: il a fallu que le hasard conduisît près de lui un homme obscur qui lui donnât la passion, des mœurs et des arts de l’Europe; il a fallu que ce prince, malgré les vices de son éducation et le poison du pouvoir arbitraire, conservât la plus grande énergie de caractère; en un mot, il a fallu l’existence et le règne de Pierre Ier; et l’on conviendra que si les probabilités ne sont jamais trompées que par de semblables événements, elles ne se trouveront pas souvent en défaut.

Quand on se rend compte de ce qui s’est passé depuis quatre-vingts ans en Russie, l’on s’aperçoit que le règne du tsar Pierre Ier a réellement été pour cet empire l’époque d’une existence nouvelle, et qu’il a commencé pour lui une période qui marche en sens inverse de l’empire turk; c’est-à-dire que pendant que la puissance et les forces de l’un vont décroissant, les forces et la puissance de l’autre vont croissant chaque jour. L’on en peut suivre les progrès dans toutes les parties de leur constitution. Au commencement du siècle, les Russes n’avaient point d’état militaire; dès 1709, ils battaient les Suédois à Pultava, et en 1756, dans la guerre de Prusse, ils acquéraient jusque par leurs défaites la réputation des secondes troupes de l’Europe. Dans le même intervalle, la milice des Turks s’abâtardissait, et le sultan Mahmoud énervait les janissaires, qu’il craignait, en les dispersant dans tout l’empire, et en faisant noyer leur élite. Au commencement du siècle, les Russes n’avaient pour toute marine que des chaloupes sur leurs lacs: maintenant ils ont des vaisseaux de tout rang sur toutes leurs mers: les Turks, restés au même point qu’il y a cent ans, savent encore à peine se servir de la boussole. Depuis le commencement du siècle, le gouvernement russe a beaucoup travaillé à améliorer son régime intérieur; il a accru ses revenus, sa population, son commerce. Pendant le même espace, les Turcs ont augmenté leurs déprédations, et par la vénalité publique de toutes les places, Mahmoud a porté le dernier coup à leur constitution. Depuis le commencement du siècle, la Russie a accru ses possessions de la Livonie, de l’Ingrie, de l’Estonie, et depuis quinze ans seulement, d’une partie de la Pologne, d’un vaste terrain entre le Dnieper et le Bog, et enfin de la Crimée. La Turkie, il est vrai, n’a encore rien perdu en apparence; mais peut-on compter pour de vraies possessions l’Égypte, le pays de Bagdad, la Moldavie, la Grèce, et tant de districts soumis à des rebelles? Maintenant, supposer que les deux empires s’arrêtent tout à coup dans leur marche réciproque, c’est mal connaître les lois du mouvement: dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, lorsqu’une fois un corps s’est mis en mouvement, il lui devient d’autant plus difficile de s’arrêter, qu’il a une plus grande masse. L’impulsion donnée et l’équilibre rompu, l’on ne peut plus assigner le terme de la course. La Russie est d’autant plus dans ce cas, que son activité, accrue par de longs obstacles, trouve maintenant pour se déployer une plus vaste carrière. En effet, le tsar Pierre l’ayant d’abord dirigée contre les états du Nord, il a fallu, pour lutter avec eux, qu’elle développât tous ses moyens et en perfectionnât l’usage. L’on a voulu censurer cette marche du tsar, et l’on a dit qu’il eût mieux fait de se tourner vers la Turkie: mais peut-être que les goûts personnels de Pierre Ier ont eu l’effet d’une politique profonde; peut-être qu’avec ses Russes indisciplinés il n’eût pu vaincre les Turks encore non-énervés: au lieu qu’en transportant le théâtre de son activité sur la Baltique, il a monté tous les ressorts de son empire au ton des états de l’Europe. Aujourd’hui que l’équilibre s’est établi de ce côté, et que la Russie y voit des obstacles d’agrandissement, elle revient vers un empire barbare, avec tous les moyens des empires policés, et elle a droit de s’en promettre des succès d’autant plus grands que, par cette dérivation, elle a repris la vraie route où l’appelait la nature, et que lui ont tracée dès long-temps ses préjugés et ses habitudes.

En effet, l’on peut observer que depuis que la Russie formée en corps d’empire a pu porter ses regards hors de ses frontières, l’essor le plus constant de son ambition s’est dirigé vers les contrées méridionales, vers la Turkie et la Perse. A remonter jusqu’au XVe siècle, à peine trouve-t-on deux règnes qui n’aient pas produit de ce côté quelques entreprises. Que prouvent ces habitudes communes à des générations diverses, sinon des mobiles inhérents à l’espèce? et ces mobiles ne sont pas équivoques: car sans parler de l’instigation de la religion, qui souvent n’est que le masque des penchants, il suffit de comparer les objets de jouissances qu’offre chacun des deux empires. Dans l’un c’est du goudron, du caviar[88], du poisson salé et fumé, de la bière, des boissons de lait et de grains fermentés, des chanvres, des lins, un ciel rigoureux, une terre rebelle, et par conséquent une vie de travail et de peine. Dans l’autre, avec tous les moyens d’obtenir les mêmes produits (les fourrures exceptées), dans l’autre, dis-je, c’est le luxe des objets les plus attrayants: ce sont des vins exquis, des parfums voluptueux, du café, des fruits de toute espèce, des soies, des cotons délicats, un climat admirable et une vie de repos et d’abondance. Quels avantages d’une part! de l’autre quelles privations! et quels mobiles puissants pour la cupidité armée, que cette foule de jouissances offertes à tous les sens! en vain une morale misanthropique s’est efforcée d’en rompre le charme: les jouissances des sens ont gouverné et gouverneront toujours les hommes. C’est pour les vins de l’Italie que les Gaulois franchirent trois fois les Alpes; c’est pour la table des Romains que les Barbares accoururent du Nord; c’est pour les vêtements de soie et pour les femmes des Grecs que les Arabes sortirent de leurs déserts: et n’est-ce pas pour le poivre et le café que les Européens traversent l’Océan et se font des guerres sanglantes? Ce sera pour tous ces objets réunis, que les Russes envahiront l’Asie: et que l’on juge de la sensation qu’ont dû éprouver dans la dernière guerre leurs armées transportées dans la Moldavie, l’Archipel et la Grèce! Quel ravissement pour leurs officiers et leurs soldats de boire les vins de Ténédos, de Chio, de Morée! de piller sur les champs de bataille et dans les camps forcés, des cafetans de soie brodés d’argent et d’or, des châles de cachemire, des ceintures de mousseline, des poignards damasquinés, des pelisses et des pipes! quel plaisir de rapporter dans sa patrie ces trophées de son courage, de les montrer à ses parents, à ses amis, à ses rivaux! de vanter les pays que l’on a vus, ces vins dont on a bu, et ces aventures merveilleuses dont on a été le témoin! Maintenant qu’une nouvelle guerre se déclare, et que la plupart des acteurs de la dernière vivent encore, tous les motifs vont se réunir pour donner plus de force aux passions: ce sera pour les jeunes gens l’émulation et la nouveauté: pour les vétérans, des souvenirs embellis par l’absence; pour les officiers, l’espoir des commandements et la multiplication des places; enfin, pour ceux qui gouvernent, des projets enivrants d’agrandissement et de gloire: et quel projet, en effet, plus capable d’enflammer l’imagination, que celui de reconquérir la Grèce et l’Asie; de chasser de ces belles contrées de barbares conquérants, d’indignes maîtres! d’établir le siége d’un empire nouveau dans le plus heureux site de la terre! de compter parmi ces domaines les pays les plus célèbres, et de régner à la fois sur Byzance et sur Babylone, sur Athènes et sur Ecbatanes, sur Jérusalem et sur Tyr et Palmyre! quelle plus noble ambition que celle d’affranchir des peuples nombreux du joug du fanatisme et de la tyrannie! de rappeler les sciences et les arts dans leur terre natale; d’ouvrir une nouvelle carrière à la législation, au commerce, à l’industrie, et d’effacer, s’il est possible, la gloire de l’ancien Orient par la gloire de l’Orient ressuscité! Et peut-être n’est-ce point supposer des vues étrangères au gouvernement russe. Plus on rapproche les faits et les circonstances, plus on aperçoit les traces d’un plan formé avec réflexion et suivi avec constance, surtout depuis la dernière guerre. D’abord l’on a demandé l’usage de la mer Noire, puis l’entrée de la Méditerranée: l’on a exigé l’abandon des Tartares, puis l’on s’est emparé de la Crimée; l’on protége aujourd’hui les Géorgiens et les Moldaves; le premier traité les soustraira à la Porte. L’on attire des Grecs à Pétersbourg, et on leur fonde des colléges: l’on impose des noms grecs aux enfants du grand-duc, nés tous depuis la guerre[89]; on leur enseigne la langue grecque; l’impératrice fait des traités avec l’empereur, un voyage jusqu’à la mer Noire; l’on grave sur un arc à Cherson: C’est ici le chemin qui conduit à Byzance, etc.

Oui, tout annonce le projet formé de marcher à cette capitale; et tout présage une heureuse issue à ce projet; tout, dans la balance des intérêts et des moyens, est à l’avantage des Russes contre les Turks. Laissons à part ces comparaisons de population et de terrain, usitées par les politiques modernes: l’étendue géographique n’est point un avantage, et les hommes ne se calculent pas comme des machines: on suppose à la Turkie des armées de trois et quatre cent mille hommes; mais d’abord ces assertions populaires se soutiennent mal; témoin ces corps de cent et cent soixante mille hommes que les gazettes, pendant tout le cours de novembre, ont établis sur le Danube et près d’Odjakof, et qui se sont trouvés être de dix à douze mille. D’ailleurs quelle force réelle auraient même cinq cent mille hommes, si cette multitude est mal armée, et fait la guerre sans art, sans ordre et sans discipline? Nous croirions-nous bien en sûreté, si, à cent mille soldats de l’empereur, nous opposions un demi-million de paysans et d’artisans enrôlés à la hâte? Tels sont cependant les soldats turks. La Russie, au contraire, a dans le moindre calcul cent soixante mille hommes de troupes régulières égales à celles de Prusse, et au moins cent mille hommes de troupes légères. La plupart des soldats turks n’ont jamais vu le feu; le grand nombre des soldats russes a fait plusieurs campagnes: l’infanterie turke est absolument nulle; l’infanterie russe est la meilleure de l’Europe. La cavalerie turke est excellente, mais seulement pour l’escarmouche; la cavalerie russe, par sa tactique, conserve la supériorité. Les Turks ont une attaque très-impétueuse; mais une fois rebutés, ils ne se rallient plus; les Russes ont la défense la plus opiniâtre, et conservent leur ordre même dans leur défaite. Le soldat turk est fanatique, mais le russe l’est aussi. L’officier russe est médiocre, mais l’officier turk est entièrement nul. Le grand-vizir général actuel, ci-devant marchand de riz en Égypte, élevé par le crédit du capitan pacha, n’a jamais conduit d’armée; la plupart des généraux russes ont gagné des batailles: en marine, les Turks ont l’avantage du nombre sur la mer Noire: mais quoique les Russes soient de faibles marins, ils ont un avantage immense par l’art. La Turkie ne soutiendra la guerre qu’en épuisant ses provinces d’hommes et d’argent: l’impératrice, après l’avoir faite cinq années, a aboli à la paix un grand nombre d’anciens impôts. Le divan n’a que de la présomption et de la morgue; depuis vingt ans le cabinet de Saint-Pétersbourg passe pour l’un des plus déliés de l’Europe: enfin, les Russes font la guerre pour acquérir, les Turks pour ne pas perdre: si ceux-ci sont vainqueurs, ils n’iront pas à Moscou; si ceux-là gagnent deux batailles, ils iront à Constantinople, et les Turks seront chassés d’Europe.

A ces idées de la puissance de la Russie, l’on oppose que son gouvernement despotique, comme celui des Turks, est encore mal affermi; que le peuple, toujours serf, reste engourdi dans une barbarie profonde; que dans les classes libres il y a peu de lumières et point de moralité; que malgré les soins que l’impératrice s’est donnés pour la confection d’un code, pour la réforme des lois, pour l’administration de la justice, pour l’éducation et l’instruction publique; que malgré ces soins, dis-je, la civilisation est peu avancée; que la nation même se refuse à y faire des progrès, et que l’on ne peut attendre d’un tel pays ni énergie réelle, ni constance dans l’entreprise dont il s’agit, etc.

Nous avons si peu de bonnes observations sur l’état politique et civil de la Russie, qu’il est difficile de déterminer jusqu’à quel point ces reproches sont fondés: mais de peur de tomber dans l’inconvénient de la partialité, admettons-les tels qu’ils se présentent: accordons que les Russes sont, comme l’on dit, des barbares; mais ce sont précisément les barbares qui sont les plus propres au projet de conquête dont je parle. Ce ne furent point les plus policés des Grecs qui conquirent l’Asie; ce furent les grossiers montagnards de la Macédoine: quand les Perses de Cyrus renversèrent les empires policés des Babyloniens, des Lydiens, des Égyptiens, c’étaient des sauvages couverts de peaux de bêtes féroces; et ces Romains vainqueurs de l’Italie et de Carthage, croit-on qu’ils fussent si loin d’être un peuple barbare? Et ces Huns, ces Mogols, ces Arabes, destructeurs de tant d’empires civilisés, étaient-ils des peuples polis? Les mots abusent; mais avec l’analyse, les idées deviennent claires, et les raisons palpables. Pour conquérir, un art suffit, l’art de la guerre; et par son but, comme par ses moyens, cet art est moins celui de l’homme policé que de l’homme sauvage. La guerre veut des hommes avides et endurcis: on n’attaque point sans besoins; on ne vainc point sans fatigue; et tels sont les barbares. Guerriers par l’effet de la pauvreté, robustes par l’habitude de la misère, ils ont sur les peuples civilisés l’avantage du pauvre sur le riche: le pauvre est fort, parce que sa détresse exerce ses forces; le riche est faible, parce que sa richesse les énerve. Pour faire la guerre, il faut, dit-on, qu’un peuple soit riche: oui, pour la faire à la manière des peuples riches, chez qui l’on veut dans les camps, toutes les aisances des villes. Mais chez un peuple pauvre, où l’on vit de peu, où chaque homme naît soldat, la guerre se fait sans beaucoup de frais, elle s’alimente par elle-même, et l’exemple des anciens conquérants prouve, à cet égard, l’erreur des idées financières de l’Europe. Pour conquérir, il n’est pas même besoin d’esprit public, de lumières ni de mœurs dans une nation; il suffit que les chefs soient intelligents et qu’ils aient une bonne armée; or, la meilleure est celle dont les soldats sobres et robustes joignent à l’audace contre l’ennemi l’obéissance la plus passive à leurs commandants, où tous les mouvements s’exécutent sans délai par une seule volonté, c’est-à-dire, où existe le régime despotique. Lors donc que cet état a lieu chez les Russes, ils n’en sont que plus propres au projet de conquérir. En effet, par son autorité absolue, le prince disposant de toute la nation, il peut en employer toutes les forces de la manière la plus convenable à ses vues: d’autre part, à titre de serf, le peuple élevé dans la misère et la soumission a les deux premières qualités de l’excellent soldat, la frugalité et l’obéissance; il y joint une industrie précieuse à la guerre, celle de pourvoir à tous les besoins de sa subsistance, de son vêtement, de son logement; car le soldat russe est à la fois boulanger, tailleur, charpentier, etc. On reproche au gouvernement de n’avoir pas aboli le servage: mais peut-être ne conçoit-on pas assez en théorie toute la difficulté d’une telle opération dans la pratique? L’impératrice a affranchi tous les serfs de ses domaines[90]: mais a-t-elle pu, a-t-elle dû affranchir ceux qui ne dépendaient point d’elle? Cet affranchissement même, s’il était subit, serait-il sans inconvénient de la part des nouveaux affranchis? C’est une vérité affligeante, mais constatée par les faits, que l’esclavage dégrade les hommes au point de leur ôter l’amour de la liberté et l’esprit d’en faire usage. Pour les y rendre, il faut les y préparer, comme l’on prépare des yeux malades à recevoir la lumière: il faut, avant de les abandonner à leurs forces, leur en enseigner l’usage; et les esclaves doivent apprendre à être libres comme les enfants à marcher. L’on s’étonne que les Russes n’aient pas fait de plus grands progrès dans la civilisation; mais à proprement parler, elle n’a commencé pour eux que depuis vingt-cinq années: jusque-là le gouvernement n’avait créé que des soldats; ce n’est que sous ce règne qu’il a produit des lois; et si ce n’est que par les lois qu’un pays se civilise, ce n’est que par le temps que les lois fructifient. Les révolutions morales des empires ne peuvent être subites; il faut du temps pour transmettre des mouvements nouveaux aux membres lointains de ces vastes corps; et peut-être le caractère d’une bonne administration est-il moins de faire beaucoup, que de faire avec prudence et sûreté. En général, les institutions nouvelles ne produisent leurs effets qu’à la génération suivante: les vieillards et les hommes faits leur résistent: les adolescents balancent encore; il n’y a que les enfants qui les mettent en pratique. On suppose qu’il peut encore naître dans le gouvernement russe des révolutions qui troubleront sa marche: mais si celles qui sont arrivées depuis la mort du tzar Pierre Ier ne l’ont pas détruite, il n’est pas probable qu’aujourd’hui, que la succession a pris de la consistance, rien en arrête le cours; c’est d’ailleurs une raison de plus d’occuper l’armée, afin que son activité ne s’exerce pas sur les affaires intérieures. Ainsi tout concourt à pousser l’empire russe dans la carrière que nous lui apercevons, et tout lui promet des accroissements aussi assurés que tranquilles.

Un seul obstacle pourrait arrêter ces accroissements, la résistance qu’opposeraient les états de l’Europe à l’invasion de la Turkie; mais de ce côté même, les probabilités sont favorables; car en calculant l’action de ces états sur la combinaison de leurs intérêts, de leur moyens et du caractère de leurs gouvernements, la balance se présente à l’avantage de la Russie: en effet, qu’importe aux états éloignés une révolution qui ne menace ni leur sûreté politique, ni leur commerce? Qu’importe, par exemple, à l’Espagne que le trône de Byzance soit occupé par un Ottoman ou par un Russe? Il est vrai que la cour de Madrid a manifesté des intentions hostiles à la Russie, en s’engageant, par un traité récent avec la Porte, à interdire le passage de Gibraltar à toute flotte armée contre la Turkie. Mais il est à croire que ces dispositions suggérées par une cour étrangère resteront sans effet. Il serait imprudent à l’Espagne, qui n’a aucun commerce à conserver, de prendre fait et cause pour celui d’une autre puissance, surtout quand, à cet égard, elle a de justes sujets de se plaindre de la jalousie de cette même puissance. On peut en dire autant de l’Angleterre: malgré l’envie qu’elle porte à l’accroissement de tout état, les progrès de la Russie ne lui causent pas assez d’ombrage pour y opposer une résistance efficace: peut-être même que l’Angleterre a plus d’une raison d’être indifférente à la chute de la Turkie; car désormais qu’elle n’y conserve presque plus de comptoirs, elle doit attendre d’une révolution plus d’avantages que de pertes; et c’en serait déja un pour elle que d’y trouver la ruine de notre commerce. La France seule, à raison de son commerce et de ses liaisons politiques avec la Turkie, a de grands motifs de s’intéresser à sa destinée: mais dans la révolution supposée, ses intérêts seraient-ils aussi lésés qu’on le pense? Peut-il lui convenir, dans les circonstances où elle se trouve, de se mêler de cette querelle? Ne pouvant agir que par mer, aura-t-elle une action efficace dans une guerre dont l’effort se fera sur le continent? Les états du Nord, c’est-à-dire, la Suède, le Danemarck, la Pologne, à raison de leur voisinage et de l’intérêt de leur sûreté ont plus de droits de s’alarmer. Mais quelle résistance peuvent-ils opposer? Que peut même la Prusse sans le secours de l’Autriche? Disons-le: c’est là qu’est le nœud de toute cette affaire. L’empereur y est arbitre; et, par malheur pour les Turks, il se trouve partie; car, en même temps que les intérêts et les habitudes de sa nation le rendent l’ennemi de la Porte, ses projets personnels le rendent l’allié de la Russie. Cette alliance lui est si importante, qu’il fera même des sacrifices pour la conserver: sans elle il serait inférieur à ses ennemis naturels, la Suède, la Prusse, la Ligue Germanique et la France: par elle, il prend sur ses rivaux un tel ascendant, qu’il n’en peut rien redouter. Vis-à-vis de la Turkie, il y trouve les avantages multipliés de se venger des pertes de Charles VI, de recouvrer Belgrade, et d’obtenir des terrains qui ont pour lui la plus grande convenance. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la position géographique des états de l’empereur, pour concevoir l’intérêt qu’il doit mettre à s’approprier les provinces turkes qui le séparent de la Méditerranée. Par cette acquisition, il procurerait à ses vastes domaines un débouché qui leur manque; et bientôt les accroissements qu’en recevrait l’Autriche dans son agriculture, son commerce et son industrie, l’élèveraient au rang des grandes puissances maritimes. Les soins dont l’empereur favorise les ports de Trieste, de Fiume et de Zeng, prouvent assez que ces vues ne lui sont pas étrangères; et ce qui s’est passé à l’égard de la Pologne, autorise à penser que les cours de Vienne et de Pétersbourg pourront s’entendre encore une fois pour un partage. L’alliance de ces deux cours livre avec d’autant plus de certitude la Turkie à leur discrétion, que désormais elles n’ont plus à craindre la seule ligue qui pût les arrêter, celle de la Prusse avec la France. Il est très-probable que du vivant du feu roi, cette ligue eût eu lieu; car Frédéric sentait depuis long-temps que nous étions ses alliés naturels, comme il devait être le nôtre: mais le prince régnant a embrassé un système contraire, et l’affaire de Hollande et son union avec l’Angleterre, ont élevé entre lui et nous des barrières que l’honneur même nous défend de franchir. D’ailleurs, lorsque cette ligue serait possible, lorsque nous pourrions armer toute l’Europe, nos intérêts avec la Turkie sont-ils assez grands, les inconvénients de son invasion sont-ils assez graves, pour que nous devions prendre le parti désastreux de la guerre? C’est ce dont l’examen va faire l’objet de ma seconde partie.