SECONDE QUESTION.
Quels sont les intérêts de la France, et quelle doit être sa conduite relativement à la Turkie.
C’est une opinion assez générale, parmi nous, que la France est tellement intéressée à l’existence de l’empire turk, qu’elle doit tout mettre en œuvre pour la maintenir. Cette opinion est presque devenue une maxime de notre gouvernement, et par là on la croirait fondée sur des principes réfléchis; mais en examinant les raisons dont on l’appuie, il m’a paru qu’elle n’était que l’effet d’une ancienne habitude; et si, d’un côté, il me répugnait à penser que nos intérêts fussent contraires à ceux de l’humanité entière, j’ai eu, d’autre part, la satisfaction de trouver, par le raisonnement, que ce prétendu axiome n’était pas moins contraire à la politique qu’à la morale.
Nos liaisons avec la Turkie ont deux objets d’intérêt: par l’un, nous procurons à nos marchandises une consommation avantageuse, et c’est un intérêt de commerce: par l’autre, nous prétendons nous donner un appui contre un ennemi commun, et c’est un intérêt de sûreté. La chute de l’empire turk, dit-on, porterait une atteinte funeste à ces deux intérêts: nous perdrions notre commerce du Levant, et la balance politique de l’Europe serait rompue à notre désavantage; je crois l’une et l’autre assertion en erreur: examinons d’abord l’intérêt politique.
Supposer que l’existence de l’empire turk soit nécessaire à notre sûreté et à l’équilibre politique de l’Europe, c’est supposer à cet empire des forces capables de concourir à ce double objet; c’est supposer son état intérieur et ses rapports aux autres puissances, tels qu’au siècle passé; en un mot, c’est supposer les choses comme sous les règnes de François Ier et de Louis XIV, et réellement cette supposition est la base de l’opinion actuelle. L’on voit toujours les Turks comme au temps de Kiouperli et de Barberousse; et parce qu’alors ils avaient un vrai poids dans la balance, on s’opiniâtre à croire qu’ils le conservent toujours. Mais pour abréger les disputes, supposons à notre tour que l’empire turk n’ait point changé relativement à lui-même; du moins est il certain qu’il a changé relativement aux autres états. Depuis le commencement du siècle, le système de l’Europe a subi une révolution complète: l’Espagne, jadis ennemie de la France, est devenue son alliée: la Suède, qui sous Gustave-Adolphe, et Charles XII avait dans le Nord une si grande influence, l’a perdue: la Russie, qui n’en avait point, en a pris une prépondérante: la Prusse, qui n’existait pas, est devenue un royaume: enfin les maisons de France et d’Autriche, si long-temps rivales, se sont rapprochées par les liens du sang: de là une combinaison de rapports, toute différente de l’ancienne. Ce n’est plus une balance simple comme au temps de Charles-Quint et de Louis XIV, où toute l’Europe était partagée en deux grandes factions, et où là France tenait l’Allemagne en échec par la Suède et par la Turkie, pendant qu’elle-même combattait à force égale l’Espagne, l’Angleterre et la Hollande. Aujourd’hui l’Europe est divisée en trois ou quatre grands partis, dont les intérêts sont tellement compliqués, qu’il est presque impossible d’établir un équilibre: d’abord, à l’Occident, les affaires d’Amérique occasionent deux factions, où l’on voit, d’un côté, l’Espagne et la France; de l’autre, l’Angleterre qui s’efforce d’attirer à elle la Hollande. L’Allemagne et le Nord, étrangers à ce débat, restent spectateurs neutres, comme l’a prouvé la dernière guerre. D’autre part, l’Allemagne et le Nord forment aussi deux ligues, l’une composée de la Prusse et de divers états germaniques pour s’opposer aux accroissements de l’empereur; l’autre, de l’empereur et de l’impératrice de Russie, qui par leur alliance obtiennent, l’un la défensive de la première ligue, et tous les deux, l’offensive de la Turkie. L’Espagne et l’Angleterre sont, comme je l’ai dit, presque étrangères à ces deux dernières ligues. La France seule peut s’y croire intéressée: mais dans le cas où elle s’en mêlerait, à quoi lui servirait la Turkie? En supposant que, malgré la consanguinité des maisons de Bourbon et d’Autriche, malgré nos griefs contre la Prusse, nous accédassions à la ligue germanique, la Turkie resterait nulle, parce que la Russie la tiendrait en échec, et pourrait encore contenir la Suède et inquiéter la Prusse. D’ailleurs, en pareil cas, l’on ne saurait supposer que l’Angleterre ne saisît l’occasion de se venger du coup que nous lui avons porté en Amérique. Il faut le reconnaître, et il est dangereux de se le dissimuler, il n’y a plus d’équilibre en Europe: à dater seulement de vingt-ans, il s’est opéré dans l’intérieur de plusieurs états des révolutions qui ont changé leurs rapports externes. Quelques-uns qui étaient faibles ont pris de la vigueur; d’autres qui étaient forts sont devenus languissants. Prétendre rétablir l’ancienne balance, est un projet aussi peu sensé que le fut celui de la fixer. C’est un principe trivial, mais d’une pratique importante: pour les empires comme pour les individus, rien ne persiste au même état. L’art du gouvernement n’est donc pas de suivre toujours une même ligne, mais de varier sa marche selon les circonstances: or, puisque, dans l’état présent, nous ne pouvons défendre la Turkie, la prudence nous conseille de céder au temps, et de nous former un autre système: et il y a long-temps que l’on eût dû y songer. Du moment que la Russie commença de s’élever, nous eussions dû y voir notre alliée naturelle: sa religion et ses mœurs nous présentaient des rapports bien plus voisins que l’esprit fanatique, et haineux de la Porte. Et comment, hors le cas d’une extrême nécessité, a-t-on jamais pu s’adresser à un peuple barbare, pour qui tout étranger est un objet impur d’aversion et de mépris? Comment a-t-on pu consentir aux humiliations dont on achète journellement son alliance? Vainement on exalte notre crédit à la Porte; ce crédit ne soustrait ni notre ambassadeur, ni nos nationaux à l’insolence ottomane: les exemples en sont habituels, et quoique passés en pratique, ils n’en sont pas moins honteux. Si l’ambassadeur marche dans les rues de Constantinople, le moindre janissaire s’arroge le pas sur lui, comme pour lui signifier que le dernier des musulmans vaut mieux que le premier des infidèles. Les gardes mêmes qu’il entretient à sa porte restent fièrement assis quand il passe, et jamais on n’a pu abolir cet indécent usage: il a fallu les plus longues disputes pour sauver un pareil affront dans les audiences du vizir. Enfin, l’on régla qu’il entrerait en même temps que l’ambassadeur; mais quand celui-ci sort, le vizir ne se lève point, et l’on n’imagine pas toutes les ruses qu’il emploie dans chaque visite pour l’humilier. Passons sur les dégoûts de la vie prisonnière que les ambassadeurs mènent à Constantinople: si du moins leur personne était en sûreté! mais les Turks ne connaissent point le droit des gens, et ils l’ont souvent violé: témoin l’ambassadeur de France, M. de Sanci, qui, sur le soupçon d’avoir connivé à l’évasion d’un prisonnier, fut lui-même mis en prison, et y resta quatre mois; témoin M. de la Haie qui, portant la parole pour son père, ambassadeur de Louis XIV, fut, par ordre du visir, frappé si violemment au visage, qu’il en perdit deux dents: l’outrage ne se borna pas là, on le jeta dans une prison si infecte, dit l’historien qui raconté ces faits[91], que souvent les mauvaises vapeurs éteignaient la chandelle. On saisit aussi l’ambassadeur même, et on le tint également prisonnier pendant deux mois, au bout desquels il n’obtint la liberté qu’avec des présents et de l’argent. Si ces excès n’ont pas ménagé des têtes aussi respectables, que l’on juge des traitements auxquels sont exposés les subalternes. Aussi a-t-on vu, en 1769, deux de nos interprètes à Saide recevoir une bastonnade de cinq cents coups, pour laquelle on paie encore à l’un d’eux une pension de 500 livres. En 1777, M. Boriés, consul d’Alexandrie, fut tué d’un coup de pistolet dans le dos; et peu auparavant, un interprète de cette même échelle avait été enlevé et conduit à Constantinople, où, malgré les réclamations de l’ambassadeur, il fut secrètement étranglé.
A notre honte, ces outrages et beaucoup d’autres sont restés sans vengeance. On les a dissimulés par un système qui prouve que l’on ne connaît point le caractère des Turks: on a cru, par ces ménagements, les rendre plus traitables; mais la modération qui, avec les hommes polis, a de bons effets, n’en a que de fâcheux avec les barbares: accoutumés à devoir tout à la violence, ils regardent la douceur comme un signe de faiblesse, et ne rendent à la complaisance que des mépris. Les Européens qui vont en Turkie ne tardent pas d’en faire la remarque: bientôt ils éprouvent que cet air affable, ces manières prévenantes qui, parmi nous, excitent la bienveillance, n’obtiennent des Turks que plus de hauteur: on ne leur en impose que par une contenance sévère, qui annonce un sentiment de force et de supériorité. C’est sur ce principe que notre gouvernement eût dû régler sa conduite avec les Turks; et il devait y apporter, d’autant plus de rigueur, que jamais leur alliance avec nous ne fut fondée sur une amitié sincère, mais bien sur cette politique perfide dont ils ont usé dans tous les temps: partout, pour détruire leurs ennemis, ils ont commencé par les désunir et par s’en allier quelques-uns, pour avoir moins de forces à combattre. S’ils eussent subjugué l’Autriche, nous eussions vu à quoi eût abouti notre alliance. Le vizir Kiouperli le fit assez entendre à M. de la Haie. Cet ambassadeur lui ayant fait part des succès de Louis XIV contre les Espagnols, dans la guerre de Flandre: Que m’importe, reprit fièrement le vizir, que le chien mange le porc, ou que le porc mange le chien, pourvu que les affaires de mon maître prospèrent[92]; par où l’on voit clairement le mépris et la haine que les Turks portent également à tous les Européens.
D’après ces dispositions, nous eussions dû, à notre tour, dédaigner une semblable alliance, et lui en substituer une plus conforme à nos mœurs. La Russie, comme je l’ai dit, réunissait pour nous toutes les convenances: par sa position, elle remplissait le même objet politique que la Turkie, et elle le remplissait bien plus efficacement par sa puissance. Nous y trouvions une cour polie, passionnée pour nos usages et notre langue, et nous pouvions compter sur une considération distinguée et solide. Nous avons négligé ces avantages, mais il est encore temps de les renouveler; la prudence nous le conseille; les circonstances même nous en font la loi. Puisqu’il est vrai que l’ancien équilibre est détruit, il faut tendre à en former un nouveau; et, j’ose l’assurer, celui qui se prépare nous est favorable. En effet, dans le partage éventuel de la Turkie entre l’empereur et l’impératrice, il ne faut pas s’en laisser imposer par l’accroissement qu’en recevront leurs états, ni mesurer la force politique qu’ils en retireront par l’étendue géographique de leur acquisition. L’on peut s’assurer, au contraire, que, dans l’origine, leur conquête leur sera onéreuse, parce que le pays qu’ils prendront exigera des avances: ce ne sera que par la suite du temps qu’il produira ses avantages, et ce temps amènera d’autres rapports et d’autres circonstances. Du moment que la Russie et l’Autriche se trouveront limitrophes, l’intérêt qui les a unies les divisera, et leur jalousie réciproque rendra l’équilibre à l’Europe.
Déja même l’on suppose que le partage pourra la faire naître au sujet de Constantinople. Il est certain que la possession de cette ville entraîne de tels avantages, que le parti qui l’obtiendra aura une prérogative marquée: si l’empereur la cède, il peut se croire lésé: si l’impératrice ne l’obtient, la conquête est inutile. Le canal de Constantinople étant la seule issue de la mer Noire vers la Méditerranée, sa possession est indispensable à la Russie, dont les plus belles provinces débouchent dans la mer Noire, par le Don et le Niéper: d’autre part, les états de l’empereur ont aussi leur issue naturelle sur cette mer; car le Danube qui, par lui-même ou par les rivières qu’il reçoit, est la grande artère de la Hongrie et de l’Autriche, le Danube, dis-je, y prend son embouchure. Il semble donc que l’empereur ait le même intérêt d’occuper le Bosphore: cependant cette difficulté peut se résoudre par une considération importante, qui est que la Méditerranée étant le théâtre de commerce le plus riche et le plus avantageux, les états de l’empereur doivent s’y porter par la route la plus courte et la moins dispendieuse: or, le circuit par la mer Noire ne remplit point cette double condition; et il est facile de l’obtenir, en joignant les eaux du Danube à celles de la Méditerranée, par un ou plusieurs canaux que l’on pratiquerait entre leurs rivières respectives, par exemple, entre le Drino et le Drin, ou la Bosna et la Narenta. A ce moyen, la Hongrie et l’Autriche communiqueraient immédiatement à la Méditerranée, et l’empereur pourrait abandonner sans regret la navigation dangereuse et sauvage de la mer Noire.
Mais une seconde difficulté se présente. En donnant, d’un côté, à l’empereur, la Servie, l’Albanie, la Bosnie, et toute la côte turke du golfe Adriatique; d’autre part, à l’impératrice, la Moldavie, la Valakie, la Bulgarie et la Romélie, à qui, sans blesser les proportions, appartiendront la Grèce propre, la Morée et l’Archipel? Ce cas, je le sais, est épineux, ainsi que beaucoup d’autres: les conjectures deviennent d’autant plus équivoques, que Joseph et Catherine savent donner à leurs intérêts plusieurs combinaisons: cependant il en est une qui me paraît probable, en ce qu’elle réunit les convenances communes à toute l’Europe. Dans cette combinaison, je suppose, 1º que l’empereur ayant moins égard à l’étendue du terrain qu’aux avantages réels qu’il en peut retirer, se bornera aux provinces adjacentes au golfe Adriatique, y réunissant peut-être Raguse et les possessions de Venise, à qui l’on donnera quelque équivalent; en sorte qu’il possédera tout le terrain compris à l’ouest d’une ligne tirée par la hauteur de Vidin à Corfou; 2º que, par une indemnité de partage, il obtiendra un consentement et une garantie pour l’acquisition de la Bavière, qu’il ne perd pas de vue; 3º que, d’autre part, pour continuer de jouir de l’alliance importante de la Russie, il secondera le projet que l’on a de grandes raisons de supposer à Catherine II, et qu’il la reconnaîtra impératrice de Constantinople, et restauratrice de l’empire grec; ce qui convient d’autant plus, que presque tout le pays qu’elle possédera est peuplé de Grecs qui, par affinité de culte et de mœurs, ont autant d’inclination pour les Russes qu’ils ont d’aversion pour les Allemands. Or, comme il est impossible que Constantinople et Pétersbourg obéissent au même maître, il arrivera que Constantinople deviendra le siége d’un état nouveau, qui pourra concourir au nouvel équilibre; et peut-être que, par un cas singulier, le trône ravi aux Constantin par les Ottomans repassera, de nos jours, des Ottomans à un Constantin.
Cette combinaison est de toutes la plus désirable, et nous devons la favoriser, parce que, par elle, notre intérêt se retrouve d’accord avec celui de l’humanité; car, si les trop grands états sont dangereux sous le rapport de la politique, ils sont encore plus pernicieux sous le rapport de la morale. Ce sont les grands états qui ont perdu les mœurs et la liberté des peuples; c’est dans les grands états que s’est formé le pouvoir arbitraire qui tourmente et avilit l’espèce humaine: alors qu’un seul homme a commandé à des millions d’hommes dispersés sur un grand espace, il a profité de leurs intervalles pour semer entre eux la zizanie et la discorde; il a opposé leurs intérêts pour désunir leurs forces; il les a armés les uns contre les autres, pour les asservir tous à sa volonté: alors les nations corrompues se sont partagées en satellites et en esclaves, et elles ont contracté tous les vices de la servitude et de la tyrannie: alors un homme, fier de se voir l’arbitre de la fortune et de la vie de tant d’êtres, a méconnu sa propre nature, conçu un mépris insolent pour ses semblables, et l’orgueil a engendré la violence, la cruauté, l’outrage: alors que la multitude est devenue le jouet des caprices d’un petit nombre, il n’y a plus eu ni esprit ni intérêt publics; et le sort des nations s’est réglé par les fantaisies personnelles des despotes: alors que quelques familles se sont approprié et partagé la terre, on a vu naître et se multiplier ces grandes révolutions, qui sans cesse changent aux nations leurs maîtres, sans changer leur servitude; les pays dont je viens de parler en offrent d’instructifs exemples. Depuis qu’Alexandre imposa les fers de ses Macédoniens à la Grèce, quelle foule d’usurpations n’a pas subies cette malheureuse contrée? Avec quelle facilité les moindres conquérants ne se la sont-ils pas successivement arrachée; et cependant n’est-ce pas ce même pays qui, jadis partagé entre vingt peuples, comptait dans un petit espace vingt états redoutables? N’est-ce pas ce pays dont une seule ville faisait échouer les efforts de l’Asie rassemblée sous les ordres d’un despote[93]? dont une autre ville, avec une poignée de soldats, faisait trembler le grand roi jusqu’au fond de la Perse? N’est-ce pas ce pays où l’on comptait à la fois, et Thèbes, et Corinthe, et Sparte, et Messène, et Athènes, et la ligue des Achéens? Et cette Asie si décriée pour sa servilité et sa mollesse, eut aussi ses siècles d’activité et de vertu, avant qu’il s’y fût formé aucun grand empire. Long-temps dans cette Syrie, qui maintenant n’est qu’une faible province, l’on put compter dix états, dont chacun avait plus de force réelle que n’en a tout l’empire turk. Long-temps les petits rois de Tyr et de Jérusalem balancèrent les efforts des grands potentats de Ninive et de Babylone; mais depuis que les grands conquérants se montrèrent sur la terre, la vertu des peuples s’éclipsa; chaque état, en perdant son trône, sembla perdre le foyer de sa vie: son existence devint d’autant plus languissante, que ce centre de circulation s’éloigna davantage de ses membres. Ainsi les grands empires, si imposants par leurs dehors gigantesques, ne sont en effet que des masses sans vigueur, parce qu’il n’y a plus de proportion entre la machine et le ressort. C’est d’après ce principe qu’il faut évaluer l’agrandissement de l’Autriche et de la Russie; plus leur domination s’étendra, plus elle perdra de son activité: ou si elle en conserve encore, la division de ses parties en sera plus prochaine: il arrivera de deux choses l’une: ou ces puissances suivront, dans leur régime, un système de tyrannie, et par-là même elles seront faibles; ou elles suivront un système favorable à l’espèce humaine, et nous n’aurons point à redouter leur force: dans tous les cas, c’est de notre intérieur, bien plus que de celui des puissances étrangères, que nous devons tirer nos moyens de sûreté; et ce serait bien plus la honte du gouvernement que celle de la nation, si jamais nous avions à redouter les Autrichiens, ou les Russes.
Mais, disent nos politiques, nous devons nous opposer à l’invasion de la Turkie, parce qu’il convient à notre commerce que cet empire subsiste dans son état actuel, et que si l’empereur et l’impératrice s’y établissent, ils y introduiront des arts et une industrie qui rendront les nôtres inutiles.
Avant de répondre à cette difficulté, prenons d’abord quelque idée de ce commerce, et commençons par la manière dont il se fait.
Après le commerce de la Chine et du Japon, il n’en est point qui soit embarrassé de plus d’entraves, et soumis à plus d’inconvénients, que le commerce des Européens en général, et des Français en particulier, dans la Turkie. D’abord, par une sorte de privilége exclusif, il est tout entier concentré dans la ville de Marseille: toutes les marchandises d’envoi et de retour sont obligées de se rendre à cette place, quelle que puisse être leur destination: ce n’est pas qu’il soit défendu aux autres ports de la Méditerranée et même de l’Océan, d’expédier directement en Levant; mais l’obligation imposée à leurs vaisseaux de venir relâcher et faire quarantaine à Marseille, détruit l’effet de cette permission. De toutes les raisons dont on étaie ce privilége, la meilleure est la nécessité de se précautionner contre la peste. Ce fléau, devenu endémique dans le pays des Musulmans, a contraint les états chrétiens adjacents à la Méditerranée, de soumettre leur navigation à des règlements fâcheux pour le commerce, mais indispensables à la sûreté des peuples: par ces règlements, tout vaisseau venant de Turkie ou de la Barbarie, est interdit de toute communication immédiate, et mis en séquestre, lui, son équipage et sa cargaison. C’est ce que l’on appelle faire quarantaine, par une dénomination tirée du nombre des jours, crus nécessaires à purger le soupçon de contagion. D’ailleurs le temps varie depuis dix-huit jours, jusqu’à plusieurs mois, selon des cas que déterminent les ordonnances. Afin que ce séquestre s’observât avec sûreté et commodité, l’on a formé des espèces de parcs enceints de hautes murailles, où les voyageurs sont reçus dans un vaste édifice, et les marchandises étalées sous des hangars, où l’air les purifie: c’est ce que l’on appelle lazarets, maisons de santé, ou infirmeries. Or, comme ces lazarets, outre la dépense de leur construction et de leur entretien, coûtent encore des soins et des précautions extraordinaires, chaque état en a restreint le nombre le plus qu’il a été possible, afin d’ouvrir moins de portes à un ennemi aussi dangereux que la peste. Par cette raison, Toulon et Marseille sont les seuls ports de France qui aient un lazaret; et comme celui de la première ville est affecté à la marine militaire, celui de la seconde est le seul qui reste au commerce. Les états de Languedoc ont souvent proposé d’en établir un à Cette; mais Marseille a si bien fait valoir l’exactitude et l’intelligence de son lazaret, si bien fait redouter l’inexpérience d’un nouveau, que l’on n’a rien osé entreprendre. Sans doute le motif de ce refus est louable, mais la chose n’en est pas moins fâcheuse; c’est un grave inconvénient que ce séquestre, qui consume en frais le négociant, et perd un temps précieux pour la marchandise; c’est une précaution odieuse que celle qui interdit à l’homme depuis long-temps absent, fatigué de la mer et de pays barbares, qui lui interdit sa terre natale et sa maison, qui le confine dans une prison sévère, où, à la vérité, on ne lui refuse pas la vue de ses parents et de ses amis, mais où, par une privation qui devient plus sensible, il les voit sans pouvoir jouir de leurs embrassements; où, au lieu des bras tendus de ceux qui lui sont chers, il ne voit s’avancer à travers une double grille de fer, qu’une longue tenaille de fer qui reçoit ce qu’il veut faire passer, et avant de le remettre à la main qui l’attend, le plonge dans du vinaigre, comme pour reprocher au voyageur d’être un être impur, capable de communiquer la mort à ceux qu’il aime davantage. Et d’où viennent tant d’entraves, sinon de cet empire que l’on veut conserver? Qui jamais avant les Ottomans avait ouï parler sur la Méditerranée de lazarets et de peste? C’est avec ces barbares que sont venus ces fléaux; ce sont eux qui, par leur stupide fanatisme, perpétuent la contagion en renouvelant ses germes: ah! ne fût-ce que par ce motif, puissent périr leurs gouvernements! puissent à leur place s’établir d’autres peuples, et que la terre et la mer soient affranchies de leur esclavage!
C’est un esclavage encore que l’existence de nos négociants dans la Turkie. Isolés dans l’enceinte de leurs khans, chaque instant leur rappelle qu’ils sont dans une terre étrangère et chez une nation ennemie. Marchent-ils dans les rues, ils lisent sur les visages ces sentiments d’aversion et de mépris que nous avons nous-mêmes pour les Juifs. Par le caractère sauvage des habitants, les douceurs de la société leur sont interdites; ils sont privés même de celle du climat, parce que le vice du gouvernement rend l’habitation de la campagne dangereuse. Ils restent donc dans leurs khans, où souvent un soupçon de peste, une alarme d’émeute les tient clos comme dans une prison, et l’état des choses qui règnent dans cet intérieur n’est pas propre à y rendre la vie agréable. D’abord, les femmes en sont presque bannies par une loi qui ne permet qu’au consul seul d’y avoir la sienne, et qui lui enjoint de renvoyer en France quiconque se marierait ou serait déja marié. L’intention de cette loi a pu être bonne; les échelles n’étant le plus souvent composées que de jeunes facteurs et commis célibataires, l’on a voulu prévenir les dangers que courrait avec eux un homme marié: en outre, ces jeunes gens arrivant sans fortune, on a voulu les empêcher de s’arriérer en contractant des mariages nécessairement onéreux dans un pays où les femmes sont sans biens, et où l’on ne trouve le plus souvent à épouser que la fille du boulanger, du blanchisseur, ou de tout autre ouvrier de la nation. Aussi, pour abréger cette vie de crainte, avait-on, par une autre loi, limité les résidences à dix ans, supposant que si, dans cet espace, le facteur n’avait pas fait fortune, il ne le ferait jamais. Mais à quels abus n’a-t-on pas exposé les jeunes gens dans un pays où la police interdit toute ressource par les peines les plus terribles? Au milieu de tant de privations, nos négociants prennent nécessairement des habitudes singulières, qui leur ont donné à Marseille, sous le nom de Koadjes[94], une réputation spéciale d’indolence, d’apathie et de luxe. Réunis par le besoin, mais divisés par leurs intérêts, ils éprouvent les inconvéniens attachés partout aux sociétés bornées. Chaque échelle est une coterie où règnent les dissensions, les jalousies, les haines d’autant plus vives qu’elles y sont sans distraction. Dans chaque échelle on peut compter trois factions habituellement en guerre par la mauvaise répartition des pouvoirs entre les trois ordres qui les composent, et qui sont le consul, les négociants et les interprètes. Le consul, magistrat nommé par le roi, use à ce titre d’un pouvoir presque absolu, et l’usage qu’il en fait excite souvent de justes plaintes: les négociants, qui se regardent avec raison comme la base de l’établissement, murmurent de ce qu’on ne les traite pas avec assez d’égards ou de ménagements. Les interprètes, faits pour seconder le consul et les négociants, élèvent de leur côté des prétentions d’autorité et d’indépendance. De là des contestations et des troubles qui ont quelquefois éclaté d’une manière fâcheuse. L’administration a essayé, à diverses époques, d’y porter remède; mais comme le fond est vicieux, elle n’a fait que pallier le mal en changeant les formes. L’ordonnance venue à la suite de l’inspection de 1777, n’a pas été plus heureuse que les autres: on peut même dire qu’à certains égards elle a augmenté les abus. Ainsi en autorisant les consuls à emprisonner, à mettre au fers, à renvoyer en France tout homme de la nation, sans être comptable qu’au ministre, elle à érigé ces officiers en petits despotes, et déja l’on a éprouvé les inconvénients de ce nouvel ordre. L’offensé, a-t-on dit, a le droit de réclamer; mais comment imaginer qu’un jeune facteur sans fortune, ou qu’un vieux négociant qui en a acquis avec peine, se compromette à poursuivre à huit cents lieues une justice toujours lente, toujours mal vue du supérieur dont on inculpe la créature; et cette hiérarchie nouvelle de consuls généraux, de consuls particuliers, de vice-consuls particuliers, d’élèves vice-consuls; quel autre motif a-t-elle eu, que de multiplier les emplois pour placer plus de personnes? Quelle contradiction, quand on parlait d’économie, de supprimer les réverbères d’un kan, et d’augmenter le traitement des consuls? Quelle nécessité de donner à de simples officiers de commerce un état qui leur fait rivaliser les commandants du pays[95]? Et les interprètes, n’est-ce pas une méprise encore de les avoir exclus des places de consulat, eux que la connaissance de la langue et des mœurs y rendait bien plus propres que des hommes tirés sans préparation des bureaux ou du militaire de la France?
Avec ces accessoires, tous dérivés de la constitution de l’empire turk, peut-on soutenir que l’existence de cet empire soit avantageuse à notre commerce? Ne serait-il pas bien plus désirable qu’il s’établît dans le Levant une puissance qui rendît inutiles toutes ces entraves? D’ailleurs, quand nos politiques disent qu’il est de notre intérêt que la Turkie subsiste telle qu’elle est, conçoivent-ils bien tous les sens que cette proposition enveloppe? savent-ils que, réduite à l’analyse, elle veut dire: Il est de notre intérêt qu’une grande nation persiste dans l’ignorance et la barbarie, qui rendent nulles ses facultés morales et physiques; il est de notre intérêt que des peuples nombreux restent soumis à un gouvernement ennemi de l’espèce humaine; il est de notre intérêt que vingt-cinq ou trente-millions d’hommes soient tourmentés par deux ou trois cent mille brigands, qui se disent leurs maîtres; il est de notre intérêt que le plus beau sol de l’univers continue d’être en friche ou de ne rendre que le dixième de ses produits possibles, etc. Et peut-être réellement ne rejettent-ils pas ces conséquences, puisqu’ils sont les mêmes qui disent: Il est de notre intérêt que les Maures de Barbarie restent pirates, parce que cela favorise notre navigation; il est de notre intérêt que les noirs de Guinée restent féroces et stupides, parce que cela procure des esclaves à nos îles, etc. Ainsi, ce qui est crime et scélératesse dans un particulier, sera vertu dans un gouvernement! ainsi, une morale exécrable dans un individu, sera louée dans une nation! Comme si les hommes avaient en masse d’autres rapports qu’en détail; comme si la justice de société à société n’était pas la même que d’homme à homme. Mais, avec les peuples comme avec les particuliers, quand l’intérêt conseille, c’est en vain que l’on invoque l’équité et la raison: l’intérêt ne se combat que par ses propres armes, et l’on ne rend les hommes honnêtes, qu’en leur prouvant que leur improbité est constamment l’effet de leur ignorance, et la punition de leur cupidité.
Prétendre que l’état actuel de l’empire turk est avantageux à notre commerce, c’est se proposer ce double problême: Si un empire peut se dévaster sans se détruire, et si l’on peut faire long-temps un commerce riche avec un pays qui se ruine? Il ne faut qu’un peu d’attention ou de bonne foi, pour voir qu’entre deux peuples qui traitent ensemble, l’intérêt suit les mêmes principes qu’entre deux particuliers; si le débiteur se ruine, il est impossible que le créancier prospère. Un fait parmi cent autres, prouvera combien il nous est important que la Turkie change de système. Avant la ruine de Dâher, le petit peuple des Motouâlis, qui vivait en paix sous la protection de ce prince, consommait annuellement soixante ballots de nos draps. Depuis que Djezzâr pacha les a subjugués, cette branche est entièrement éteinte. Il en arriva de même avec les Druzes et les Maronites, qui ont consommé jusqu’à 50 ballots, et qui maintenant sont réduits à moins de 20; et ceci prouve en passant, que notre gouvernement a bien mal entendu ses intérêts dans tous les derniers troubles de l’Égypte et de la Syrie. Si, au lieu de demeurer spectateur oisif des débats, il eût adroitement fait réclamer sa protection par les princes tributaires, s’il fût intervenu médiateur dans leurs querelles avec les pachas, s’il se fût rendu garant de leurs conventions auprès de la Porte, il eût acquis le plus grand crédit dans les états de ces petits princes, et leurs sujets, devenus riches par la paix dont il les eût fait jouir, auraient ouvert à notre commerce la plus grande carrière. Qu’arrive-t-il dans l’état présent? que par la tyrannie des gouverneurs, les campagnes étant dévastées, et les cultures diminuées, les denrées sont plus rares, et nos retraits plus difficiles; témoin les pertes de 15 à 20 pour cent que nous essuyons sur ces retraits: que par les avanies imposées sur les ouvriers, les marchandises deviennent trop chères; témoin les toiles d’Égypte et les bours d’Alep: que par le monopole qu’exercent les pachas, nous ne pouvons pas même profiter du bon prix de la denrée; témoin en Égypte, le riz, le séné, le café, dont le prix naturel est doublé par des droits arbitraires; témoin les cotons de Galilée et de Palestine que Djezzâr pacha, qui les accapare, surcharge de dix piastres par quintal; témoin encore les cendres de Gaze, qui pourraient alimenter à vil prix les savonneries de Marseille, mais que l’aga vend trop cher, quoique les Arabes les lui livrent presque pour rien: enfin, par l’instabilité des fortunes et la ruine subite des naturels, souvent les créances de nos négociants sont frustrées, et toujours leurs recouvrements sont difficiles. Que si, au contraire, la Turkie était bien gouvernée, l’agriculture étant florissante, les denrées seraient abondantes, et nous aurions plus d’objets d’échanges; si les sujets avaient une propriété sûre et libre, il y aurait concurrence à nous vendre, et nous achèterions à meilleur marché: l’aisance étant plus générale, là consommation de nos marchandises serait plus grande; or, puisque l’esprit du gouvernement turk ne permet pas d’espérer une pareille révolution, l’on peut soutenir l’inverse de la proposition avancée, et dire que l’état actuel de la Turkie, loin d’être favorable à notre commerce, lui est absolument contraire.
L’on ajoute que si l’empereur et l’impératrice s’établissent dans la Turkie, ils y introduiront des arts et une industrie qui y rendront les nôtres inutiles, et qui détruiront par conséquent notre commerce.
Pour bien apprécier cette objection, il faut remarquer que notre commerce avec la Turkie consiste en échanges, dans lesquels tout l’avantage est de notre côté; car tandis que nous ne portons aux Turks que des objets prêts à consommer, nous retirons d’eux des denrées et des matières brutes, qui nous procurent le nouvel avantage de la main-d’œuvre et de l’industrie; par exemple, nous leur envoyons des draps, des bonnets, des étoffes de soie, des galons, du papier, du fer, de l’étain, du plomb, du mercure, du sucre, du café, de l’indigo, de la cochenille, des bois de teintures, quelques liqueurs, fruits confits, eau-de-vie, merceries et quincailleries; tous objets qui, à l’exception des teintures et des métaux, laissent peu d’emploi à l’industrie: les Turks, au contraire, nous rendent dans leurs provinces d’Europe et d’Asie mineure, des cotons en laine ou filés, des laines de toute espèce, des poils et fils de chèvre et de chameau, des peaux crues ou préparées, des suifs, du cuivre, de la cire, quelques tapis, couvertures et toiles: dans la Syrie, des cotons seulement avec des soies, quelques toiles, de la scammonée, des noix-galles: dans l’Égypte, des cotons, des gommes, du café, de l’encens, de la myrrhe, du safranon, du sel ammoniac, du tamarin, du séné, du natron, des cuirs crus, quelques plumes d’autruche, et beaucoup de grosses toiles de coton: dans la Barbarie enfin, des cotons, des laines, des cuirs crus ou préparés, de la cire, des plumes d’autruche, du blé, etc. La majeure partie de ces objets prête, comme l’on voit, à une industrie ultérieure. Ainsi, les cotons, les poils, les laines, les soies, transportés chez nous, font subsister des milliers de familles employées à les ouvrer, et à en faire ces siamoises, ces mousselines, ces mouchoirs, ces camelots, ces velours qui versent tant d’argent dans les fabriques de Marseille, Rouen, Amiens, etc. Dans nos envois l’article seul des draps forme la moitié des valeurs; dans ceux des Turks, les objets, manufacturés ne vont pas quelquefois au vingtième des denrées brutes; et même sur ces objets comme sur les toiles d’Égypte, le bénéfice est considérable à raison du bas prix de la main-d’œuvre; car ces toiles se vendent avantageusement dans nos îles pour le vêtement des nègres. Si donc les Turks acquéraient de l’industrie, s’ils travaillaient eux-mêmes leurs matières, ils pourraient se passer de nous; nos fabriques seraient frustrées, et notre commerce serait détruit.
Cette objection est d’autant plus plausible, que la Turkie jouit d’un sol plus favorisé que le nôtre même; mais dans un calcul de probabilités, supposer tout pour le pis ou pour le mieux possible, c’est assurément abuser des conjectures. Les extrêmes en tout genre sont toujours les cas les plus rares; et grâce à l’inconséquence humaine, la moyenne proportionnelle du bien comme du mal est toujours la plus ordinaire: d’ailleurs il faut avoir égard à divers accessoires pour évaluer raisonnablement les conséquences d’une révolution quelconque dans la Turkie.
1º Il n’est pas vraisemblable que l’empire turk soit tout-à-coup envahi en entier: la conquête ne peut s’étendre d’abord qu’à la portion d’Europe, à l’Archipel et à quelques rivages adjacents de l’Anadoli. Les Ottomans repoussés dans les terres conserveront encore pendant du temps une grande partie de l’Asie mineure, et toute l’Arménie, le Diarbekr, la Syrie et l’Égypte. Ainsi, en admettant une révolution dans le commerce, elle ne porterait pas sur toute sa masse, mais seulement sur les échelles d’Europe, et si l’on veut aussi même sur Smyrne. Dans l’état présent, ces échelles forment un peu plus de la moitié du commerce total du Levant, comme en fait foi le tableau suivant, qui en est le résumé: mais dans le cas de l’invasion, elles ne la formeraient plus, parce que le commerce de l’Asie mineure et de la Perse, qui maintenant se porte à Smyrne, passerait à la ville d’Alep.
La valeur des marchandises portées de France en Levant, se monte comme il suit, savoir:
| A Constantinople | 4,000,000 | liv. |
| A Salonique | 2,800,000 | |
| En Morée | 250,000 | |
| En Candie | 250,000 | |
| A Smyrne | 6,000,000 | |
| En Syrie | 5,000,000 | |
| En Égypte | 3,000,000 | |
| En Barbarie | 1,500,000 | |
| Total | 22,800,000 |
| A quoi il faut ajouter pour le cabotage, dit la caravane | 150,000 |
| Et pour les objets portés en fraude des droits | 1,550,000 |
| Total de l’exportation. | 24,500,000 |
La valeur des retours du Levant en France se monte comme il suit, savoir:
| De Constantinople | 1,000,000 |
| De Salonique | 3,500,000 |
| De Morée | 1,000,000 |
| De Candie | 1,000,000 |
| De Smyrne | 8,000,000 |
| De Syrie | 6,000,000 |
| D’Égypte | 3,500,000 |
| De Barbarie | 2,000,000 |
| Total de l’importation. | 26,000,000 |
2º Nous conserverons toujours un grand avantage sur une puissance quelconque établie en Turkie, à raison de nos denrées d’Amérique, et de nos draps: car si déja nous avons anéanti la concurrence des Anglais, des Hollandais, des Vénitiens, sur ces articles qui sont la base du commerce du Levant, à plus forte raison l’emporterons-nous sur les Autrichiens et les Russes, qui n’ont point de colonies, et qui de long-temps, surtout les Russes, n’atteindront à la perfection de nos manufactures. Dira-t-on qu’enfin ils y parviendront: je l’accorde; mais, lors même qu’ils ne conquerraient pas la Turkie, comme ils en sont plus voisins que nous, nous ne pourrons jamais éviter qu’ils rivalisent avec succès notre commerce[96].
3e Il ne faut pas perdre de vue que les pays qu’occuperont l’impératrice et l’empereur, sont en grande partie déserts, et qu’ils vont le devenir encore davantage; or, l’intérêt de tout gouvernement eu pareil cas, n’est pas tant de favoriser le commerce et les arts, que la culture de la terre, parce qu’elle seule contient et développe les éléments de la puissance et de la richesse d’un empire: de tous les artisans, le laboureur seul crée les objets de nos besoins: les autres ne font que donner des formes; ils consomment sans rien produire: or, puisque les vraies richesses sont les denrées qui servent à la nourriture, au vêtement, au logement; puisque les hommes ne se multiplient qu’à raison de l’abondance de ces denrées; puisque la puissance d’un état se mesure sur le nombre de bras qu’il nourrit, le premier soin du gouvernement doit être tout entier pour l’art qui remplit le mieux ces objets. Dans ses encouragements, il doit suivre l’ordre que la nature elle-même a mis dans l’échelle de nos besoins; ainsi, puisque le besoin de la nourriture est le plus pressant, il doit s’en occuper avant tout autre: viennent ensuite les soins du vêtement, puis ceux du logement, etc. Et ce n’est point assez de les avoir réalisés pour une partie du pays et des sujets; l’empire n’étant aux yeux du législateur qu’un même domaine, la nation n’étant qu’une même famille, il ne doit se départir de son système, qu’après l’avoir complété pour l’empire et pour la nation. Tant qu’il reste des terres incultes, tout bras employé à d’autres travaux est dérobé au plus utile; tant qu’une famille manque du nécessaire, nul autre n’a droit d’avoir le superflu. Sans cette égalité générale, un empire, partie en friche et partie cultivé, un peuple partie riche et partie pauvre, partie barbare et partie policé, offrent un mélange choquant de luxe et de misère, et ressemblent à ces charlatans ridicules qui portent du galon et des bijoux avec des haillons sales et des bas percés.
Ce n’est donc que lorsque la culture a atteint son comble, qu’il est permis de détourner les bras superflus vers les arts d’agrément et de luxe. Alors, le fonds étant acquis; l’on peut s’occuper à donner des formes: alors aussi, par une marche naturelle, s’opère un changement dans le goût et les mœurs d’une nation. Jusque-là, l’on n’aimait que la quantité; l’on commence de goûter la qualité: bientôt la délicatesse prend la place de l’abondance: bientôt au bœuf entier du repas d’Achille, succèdent les petits plats d’Alcibiade; à la bure pesante et roide, l’étoffe chaude et légère; au logis rustique, aux meubles grossiers, unie maison élégante et un ameublement récherché; alors, par ordre successif et par gradation, naissent les uns des autres les arts utiles, les arts agréables, les beaux-arts: alors paraissent les fabricants de toute espèce, les négociants, les architectes, les sculpteurs, les peintres; les musiciens, les orateurs, les poètes. Avant cet état de plénitude, vouloir produire ces arts, c’est troubler l’ordre de la nature; c’est demander à la jeunesse les fruits de l’âge viril. Les peuples sont comme les enfants; on les énerve par des jouissances précoces au moral comme au physique, et pour quelques fleurs éphémères, on les jette dans un marasme incurable. Faute d’observer cette marche, la plupart des états avortent ou font des progrès plus lents qu’ils ne le devraient. Les chefs des nations sont trop pressés de jouir: à peine le sol qui les entoure est-il défriché, que déja ils veulent avoir un faste et une puissance: déja, par les conseils avides de leurs parasites, ils veulent élever des palais somptueux, des jardins suspendus, des villes, des manufactures, un commerce, une marine; ils transforment les cultivateurs en soldats, en matelots, en maçons, en musiciens, en gens de livrée. Les champs se désertent, la culture diminue; les denrées manquent, les revenus baissent, l’état s’obère, et l’on est étonné de voir un corps qui promettait une grande force, dépérir tout à coup, ou végéter tristement dans une langueur funeste.
Mais l’empereur et l’impératrice sont trop éclairés sur les vrais principes du gouvernement pour se livrer à ces illusions dangereuses; devenus maîtres de ces contrées célèbres, ils ne se laisseront point séduire par l’appât d’une fausse gloire; et parce qu’ils posséderont les champs de la Grèce et de l’Ionie; ils ne croiront pas pouvoir tout à coup en relever les ruines, ni ressusciter le génie des anciens âges: ils savent de quelles circonstances politiques l’état moral que nous admirons fut accompagné; ils savent qu’alors la Grèce produisait les Phidias et les Praxitèle, les Pindare et les Sophocle, les Thucydide et les Platon; alors le petit territoire de Sparte nourrissait quarante mille familles libres; les arides coteaux de l’Attique étaient couverts d’oliviers, les champs de Thèbes de moissons; en un mot, la terre regorgeait de population et de culture. Pour rallumer le flambeau du génie et des arts, il faut lui redonner les mêmes aliments; les arts n’étant que la peinture et l’imitation des riches scènes de l’état social de la nature, on ne les excite qu’autant qu’on les environne de leurs modèles; et ce n’est pas encore assez que le peintre et le poète éprouvent des sensations, il faut qu’ils les communiquent, et qu’on les leur rende; il faut qu’un peuple poli, assemblé au théâtre d’Athènes ou au cirque olympique, soutienne leur ardeur par ses éloges, épure leur goût par sa censure; et tous ces éléments du génie sont à reproduire dans la Grèce: il faudra repeupler ses campagnes désertes, rendre l’abondance à ses villes ruinées, policer son peuple abâtardi, créer en lui jusqu’au sentiment; car le sentiment ne naissant que de la comparaison de beaucoup d’objets déja connus, il est faible ou nul dans les hommes ignorants et grossiers: aussi peut-on observer dans notre propre France que les chefs-d’œuvre de nos arts, présentés aux esprits vulgaires, n’excitent point en eux ces émotions profondes qui sont le signe distinctif des esprits cultivés. Enfin, pour ressusciter les Grecs anciens, il, faudra rendre des mœurs au Grecs modernes, devenus la race la plus vile et la plus corrompue de l’univers; et la vie agricole seule opérera ce prodige; elle les corrigera de leur inertie par l’esprit de propriété; des vices de leur oisiveté par des occupations attachantes; de leur bigoterie par l’éloignement de leurs prêtres; de leur lâcheté par la cessation de la tyrannie; enfin de leur improbité par l’abandon de la vie mercantile et la retraite des villes. Ainsi les véritables intérêts des puissances nouvelles, loin de contrarier notre commerce, lui seront favorables. En tournant toute leur activité vers la culture, elles procureront à leurs sujets plus de moyens d’acheter, à nous plus de moyens de vendre: leurs denrées plus abondantes nous deviendront moins coûteuses; nos objets d’industrie par eux-mêmes seront à meilleur prix que s’ils les fabriquaient de leurs mains; car il est de fait que des mains exercées travaillent avec plus d’économie de temps et de matières, que des mains novices.
Mais, pourra-t-on dire encore, cela même supposé, notre commerce n’en recevra pas moins une atteinte funeste, en ce que les nouvelles puissauces ne nous accorderont point, des privilèges aussi étendus que la Porte: elles nous traiteront pour le moins à l’égal de leurs sujets, et nous serons forcés de partager avec eux l’exploitation de leur commerce.
J’avoue qu’après la Porte nous ne trouverons point de gouvernement qui, nous préférant à ses propres sujets, ne nous impose que trois pour cent de douanes, pendant qu’il exige d’eux dix pour cent. J’avoue que l’impératrice et l’empereur ne souffriront point, comme le sultan, que nous assujettissions chez nous leurs sujets au droit extraordinaire de vingt pour cent, droit qui, donnant à nos nationaux sur eux un avantage immense[97], concentre dans nos mains l’exploitation de tout le commerce. Mais cette prérogative avantageuse à quelques particuliers, l’est-elle à la masse du commerce lui-même? la concurrence des étrangers à son exploitation est-elle un mal pour la nation, comme le prétendent les intéressés au commerce du Levant? C’est ce que nient les personnes instruites en matière de commerce; et c’est ce dont le gouvernement lui-même ne paraît pas bien persuadé: car, après avoir souffert par habitude l’existence de ce régime, on l’a vu, dans ces dernières années, l’abroger par des raisonnements plausibles, et par l’ordonnance venue à la suite de l’inspection de 1777, permettre aux étrangers quelconques de concourir avec nos nationaux à l’exploitation du commerce du Levant: seulement il crut devoir réserver les draps; et pour favoriser notre navigation, il spécifia que l’on ne pourrait faire les transports que sur nos bâtiments: il est vrai que depuis cette époque il a révoqué cette permission; mais on a droit de croire qu’il a bien moins cédé à sa conviction qu’aux plaintes et aux instances des résidants en Levant; car, tandis qu’il a rejeté les étrangers du commerce de la Méditerranée, il les a admis avec plus d’extension à celui des Antilles et de tout l’Océan. Il est vrai aussi que les négociants de Marseille prétendent que le commerce de la Turkie est d’une espèce particulière; mais cette proposition, comme toutes celles dont ils l’appuient, a trop le caractère d’un intérêt local, et l’on pourrait lui opposer leur propre mémoire contre le privilège de la compagnie des Indes. Toute la question se réduit à savoir s’il nous est plus avantageux de faire le commerce d’une manière dispendieuse que d’une manière économique; et il sera difficile de prouver que le régime de nos échelles ne soit pas le cas de la première alternative.
Notre commerce en Levant, disent les négociants, nous oblige à établir des comptoirs, à cautionner et soudoyer des facteurs, à entretenir des consuls et des interprètes, à subir des avanies, des pillages, des pertes occasionées par les marchandises pestiférées; et tous ces accessoires nous constituent en de grands frais. Si l’on permet aux étrangers, et particulièrement aux naturels de Turkie, d’expédier sans notre entremise, nous ne pourrons soutenir leur concurrence; car le Turk, l’Arménien, le Grec, vivant dans leur propre pays, connaissant la langue, pénétrant dans les campagnes, fréquentant tous les marchés, ont des ressources qu’il nous est impossible d’égaler. En outre, ils n’ont ni frais de comptoirs, ni entretien de facteur, ni dépenses de consulat: enfin ils portent dans leur nourriture, leur vêtement, leurs transports, une parcimonie qui seule leur donne sur nous un avantage immense.
Voilà précisément, répondrai-je, pourquoi il faut les employer; car il est de fait et de principe que plus le commerce se traite avec économie, plus il acquiert d’étendue et d’activité. Moins la denrée est chère, plus grande est la consommation, et par contre-coup plus grande est la production et la culture: entre le producteur et le consommateur, le négociant est une main accessoire qui n’a de droit qu’au salaire de son temps. Ce salaire accroissant le prix de la denrée, elle devient d’autant plus chère, et la consommation d’autant moindre que le salaire l’élève davantage. L’intérêt d’une nation est donc d’employer les mains les moins dispendieuses: et notre régime actuel est l’inverse de ce principe. D’abord nous payons ces frais de consulat, de comptoir, de factorerie mentionnés par les négociants. En second lieu, il est connu que les facteurs en Levant ne traitent point le commerce par eux-mêmes, mais qu’ils emploient en sous-ordre ces mêmes Grecs et Arméniens que l’on exclut, en sorte qu’il s’introduit une troisième main pour les achats et les ventes: on se plaint même à Marseille de la négligence, de l’inaction et des dépenses de ces facteurs. Leurs majeurs leur reprochent de prendre les mœurs turkes, de passer les jours à fumer la pipe, d’entretenir des chevaux et des valets, d’avoir des pelisses et des garde-robes, etc. Ils disent, avec raison, qu’ils paient tout cela; mais comme eux-mêmes se paient sur la denrée, c’est nous, consommateurs et producteurs, qui supportons toutes ces charges. Tous ces frais renchérissent d’autant nos draps, les Turks en achètent moins, et nos fabriques ont moins d’emploi. On nous rend d’autant moins de coton; il nous devient plus cher: nous en consommons moins, et nos manufactures languissent. Que si nous nous servions du Grec et de l’Arménien sans l’intermède de nos négociants et de leurs facteurs, la denrée serait moins chère, parce que ces étrangers vivant d’olives et de fromage, leur salaire serait moins fort: et encore parce que la tirant de la première main, ils se contenteraient d’un moindre bénéfice. Par la même raison ils achèteraient plus de nos marchandises, et le débit en serait plus grand, parce que fréquentant les foires et les marchés, ils étendraient davantage les ventes.
Mais, ajoutent les négociants, si les étrangers deviennent les agents de notre commerce, le bénéfice que font maintenant les nationaux sera perdu pour l’état; il ne recevra plus les fortunes que nos facteurs lui font rentrer chaque année. Le Juif, le Grec, l’Arménien, après s’être enrichis à nos dépens: retourneront dans leur pays, nos fonds sortiront de France, etc.
Je réponds qu’en admettant les étrangers à notre commerce, ils n’en deviennent point les agents nécessaires: s’ils y trouvent des bénéfices capables de les y attacher, rien n’empêche les nationaux de les leur disputer; il s’agit seulement d’émuler avec eux d’activité et d’économie, et nous aurons toujours deux grands avantages: car pendant que le Turk, le Grec, l’Arménien paieront dix pour cent en Turkie, et resteront exposés aux avanies et aux ruines totales, nos Français continueront de jouir de leur sécurité, et de ne payer que trois pour cent.
En second lieu, les fortunes que nos négociants en Levant font entrer chaque année dans l’état, ne sont pas un objet aussi considérable que l’on pourrait le croire. De quatre-vingts maisons françaises que l’on compte dans les échelles, il ne se retire pas plus de cinq négociants, année commune, et l’on ne peut pas porter à plus de 50,000 livres la fortune de chacun d’eux: ce n’est donc en total qu’un fonds de 250,000 livres, ou, si l’on veut, cent mille écus par an, dont une partie même a été prise sur la France. Or la plus légère augmentation dans le commerce compensera cette suppression: en outre, si les étrangers étaient admis en France, la consommation qu’ils y feraient tournerait à notre profit: au lieu que dans l’état présent, celle des quatre-vingts maisons établies en Levant tourne au profit de la Turkie; et à ne la porter qu’à 10,000 livres par maison, c’est un fonds de 800,000 livres.
Enfin, si le gouvernement admettait une tolérance de cultes que la politique et la raison prescrivent, que la religion même ordonne, ces mêmes Arméniens, Grecs et Juifs qui aujourd’hui sont des étrangers, demain deviendraient des sujets. Qui peut douter que, si ces hommes trouvaient dans un pays non-seulement la sûreté de personne et de propriété, et la liberté de conscience, mais encore une vie remplie de jouissances, et la considération que donne la fortune; qui peut douter, dis-je, qu’ils n’en préférassent le séjour à celui de la Turkie, où ils éprouvent la tyrannie perpétuelle du gouvernement et de l’opinion? Voyez ce qui arrive à Livourne et a Trieste; par la tolérance de l’empereur et du grand-duc, une foule de Juifs, d’Arméniens, de Grecs y ont émigré depuis quelques années; l’on a vu en 1784 le grand douanier de l’Égypte y sauver une fortune de plusieurs millions, et cet exemple aura des suites. De là ont résulté entre ces ports et le Levant des relations plus intimes dont s’alarme déja Marseille. Voulez-vous détruire cette concurrence? ouvrez votre port de Marseille; accueillez-y les étrangers, et dans cinq ans Livourne et Trieste seront déserts. Les faits en sont garants. Déja dans le court espace qu’a duré le régime libre, malgré la guerre et la défiance des esprits, tout le commerce de la Méditerranée avait pris son cours vers nous. Déja les étrangers abandonnaient les vaisseaux hollandais et ragusais pour se servir des nôtres: l’industrie s’éveillait en Barbarie, en Égypte, en Asie, et, quoi qu’en aient dit les résidants aux échelles, la masse des échanges augmentait: rétablissez la liberté, et vous reprendrez vos avantages; ils sont tels, que leur poids livré à lui-même entraînera toujours vers vous la balance: par sa position géographique, Marseille est l’entrepôt le plus naturel de la Méditerranée; son port est excellent; et ce qui le rend plus précieux, placé sur la frontière d’un pays vaste et riche en denrées, il offre à la consommation les débouchés les plus étendus, les plus actifs, et devient le marché le mieux assorti, où par conséquent les acheteurs et les vendeurs se rendront toujours de préférence. Que dirait-on d’un marchand qui, ayant le magasin le mieux assorti dans tous les genres, le tiendrait soigneusement fermé, et se contenterait d’envoyer des colporteurs au dehors? il est constant que ses agents également payés, soit qu’ils perdent, soit qu’ils gagnent, porteront moins d’activité à vendre; que les acheteurs à qui l’on offrira la marchandise mettront moins d’empressement à la prendre; que les assortiments leur plairont moins; qu’en tout ce marchand aura moins de débit: que si au contraire il ouvrait son magasin à tout le monde, s’il exposait ses marchandises à tous les regards, la vue en provoquerait le désir; on acheterait non-seulement ce que l’on demandait, mais encore ce dont on n’avait pas l’idée, et le marchand en faisant de moindres bénéfices sur chaque objet, gagnerait davantage sur la masse: voilà la leçon de notre conduite; puisque nous avons le plus riche magasin, empressons-nous d’y attirer tout le monde: les étrangers qui ne sont point accoutumés à tant de jouissances s’y livreront avec passion. Le Grec, l’Arménien, le Juif laisseront à notre industrie le bénéfice de leur propre denrée; ils s’habitueront parmi nous, et Marseille doublera de population, de commerce, et prendra sa place au premier rang de la Méditerranée. Par-là nous économiserons les dépenses des consulats, des drogmans et de ces élèves de la langue dont on perd à grand frais la jeunesse dans un collége de Paris: nous abolirons le régime tracassier des échelles; nous releverons l’émulation de nos fabricants qui, par leur dépendance des négociants et la négligence des inspecteurs, détériorent depuis quelques années la qualité de leurs draps: enfin nous détruirons toute concurrence des Européens, et nous tromperons le piége qu’ils nous préparent, en nous présentant le pavillon de la Porte que nous ne pourrons refuser de traiter à égalité.
Un seul parti est avantageux; un seul parti obvie à tous les inconvénients, convient à tous les cas, c’est de laisser le commerce libre, et d’accueillir tout ce qui se présente à Marseille. Le gouvernement vient de lever le plus grand obstacle, en prenant enfin le parti si politique et si sage de tolérer les divers cultes. Qu’après cela, les Autrichiens et les Russes conquièrent ou ne conquièrent pas, les deux cas nous sont égaux. S’ils s’établissent en Turkie, nous profiterons du bien qu’ils y feront naître: s’ils ne s’y établissent pas, nous ferons le commercé avec eux dans la mer Noire et la Méditerranée; et nous devons, à cet égard, seconder les efforts de la Russie pour rendre le Bosphore libre; car il est de notre intérêt plus que d’aucune autre nation de l’Europe d’attirer tout le commerce de cet empire sur la Méditerranée, puisque cette navigation est à notre porte, et que nos rivaux en sont éloignés. Et tout est en notre faveur dans ce projet, puisque les plus riches productions du Nord sont voisines de cette mer. Ces bois de marine si recherchés et qui deviennent si rares dans notre France, croissent sur le Dnieper et sur le Don; et il serait bien plus simple de les flotter par ces fleuves dans la mer Noire, que de les faire remonter par des détours immenses jusqu’à la Baltique et au port de Riga, où la navigation est interrompue par les glaces pendant six mois de l’année.
Il ne me reste plus à traiter que de quelques projets présentés au gouvernement. Depuis que les bruits d’invasion et de partage ont commencé de se répandre, depuis que l’opinion publique en a même regardé le plan comme arrêté entre l’empereur et l’impératrice, quelques personnes parmi nous, considérant à la fois la difficulté de nous opposer à cet événement, et les dommages qu’il pourrait nous apporter, ont proposé d’obvier à tous les inconvénients en accédant nous-mêmes à la ligue; et puisque nous ne pouvions empêcher nos voisins de s’agrandir, de faire servir leur puissance et leur ambition à notre propre avantage. En conséquence il a été présenté au conseil divers mémoires tendant à prouver, d’un côté, l’utilité, la nécessité même de prendre part à la conquête; de l’autre, à diriger le gouvernement dans le choix du pays qu’il doit s’approprier. Sur ce second chef les avis ne sont pas d’accord: les uns veulent que l’on s’empare de la Morée et de Candie; les autres conseillent Candie seule, ou l’île de Cypre; d’autres enfin l’Égypte. De ces projets et de beaucoup d’autres que l’on pourrait faire, un seul, par l’éclat et la solidité de ses avantages, mérite d’être discuté, je veux dire le projet concernant l’Égypte.
Le cas arrivant, a-t-on dit ou a-t-on dû dire, que l’empereur et l’impératrice se partagent la Turkie d’Europe, un seul objet peut indemniser la France, un seul objet est digne de son ambition, la possession de l’Égypte: sous quelque rapport que l’on envisage ce pays, nul autre ne peut entrer avec lui en parallèle d’avantages. L’Égypte est le sol le plus fécond de la terre, le plus facile à cultiver, le plus certain dans ses récoltes; l’abondance n’y dépend pas, comme en Morée et dans l’île de Candie, de pluies sujettes à manquer; l’air n’y est pas malsain comme en Cypre, et la dépopulation n’y règne pas comme dans ces trois contrées. L’Égypte, par son étendue, est égale au cinquième de la France, et par la richesse de son sol, elle peut l’égaler; elle réunit toutes les productions de l’Europe et de l’Asie, le blé, le riz, le coton, le lin, l’indigo, le sucre, le safranon, etc., et avec elle seule nous pourrions perdre impunément toutes nos colonies; elle est à la portée de la France, et dix jours conduiront nos flottes de Toulon à Alexandrie; elle est mal défendue, facile à conquérir et à conserver. Ce n’est point assez de tous ces avantages qui lui sont propres, sa possession en donne d’accessoires qui ne sont pas moins importants. Par l’Égypte nous toucherons à l’Inde, nous en dériverons tout le commerce dans la mer Rouge, nous rétablirons l’ancienne circulation par Suez, et nous ferons déserter la route du cap de Bonne-Espérance. Par les caravanes d’Abissinie, nous attirerons à nous toutes les richesses de l’Afrique intérieure, la poudre d’or, les dents d’éléphant, les gommes, les esclaves: les esclaves seuls feront un article immense; car tandis qu’à la côte de Guinée ils nous coûtent 800 liv. la tête, nous ne les paierons au Kaire que 150 liv., et nous en rassasierons nos îles. En favorisant le pèlerinage de la Mekke, nous jouirons de tout le commerce de la Barbarie jusqu’au Sénégal, et notre colonie ou la France elle-même deviendra l’entrepôt de l’Europe et de l’univers.
Il faut l’avouer, ce tableau qui n’a rien d’exagéré est bien capable de séduire, et peu s’en faut qu’en le traçant le cœur ne s’y laisse entraîner: mais la prudence doit guider même la cupidité; et avant de courir aux amorces de la fortune, il convient de peser les obstacles qui en séparent, et les inconvénients qui y sont attachés.
Ils sont grands et nombreux ces inconvénients et ces obstacles. D’abord, pour nous approprier l’Égypte, il faudra soutenir trois guerres: la première, de la part de la Turkie; car la religion ne permet pas au sultan de livrer à des infidèles ni les possessions ni les personnes des vrais croyants: la seconde, de la part des Anglais; car l’on ne supposera pas que cette nation égoïste et envieuse nous voie tranquillement faire une acquisition qui nous donnerait sur elle tant de prépondérance, et qui détruirait sous peu toute sa puissance dans l’Inde; la troisième enfin, de la part des naturels de l’Égypte, et celle-là, quoiqu’en apparence la moins redoutable, serait en effet la plus dangereuse. L’on ne compte de gens de guerre que six ou huit mille Mamlouks; mais si des Francs, si des ennemis de Dieu et du prophète osaient y débarquer, Turks, Arabes, paysans, tout s’armerait contre eux; le fanatisme tiendrait lieu d’art et de courage, et le fanatisme est toujours un ennemi dangereux; il règne encore dans toute sa ferveur en Égypte; le nom des Francs y est en horreur, et ils ne s’y établiraient que par la dépopulation. Mais je suppose les Mamlouks exterminés et le peuple soumis, nous n’aurons encore vaincu que les moindres obstacles; il faudra gouverner ces hommes, et nous ne connaissons ni leur langue, ni leurs mœurs, ni leurs usages: il arrivera des malentendus qui causeront à chaque instant du trouble et du désordre. Le caractère des deux nations, opposé en tout, deviendra réciproquement antipathique: nos soldats scandaliseront le peuple par leur ivrognerie, le révolteront par leur insolence envers les femmes; cet article seul aura les suites les plus graves. Nos officiers même porteront avec eux ce ton léger, exclusif, méprisant, qui nous rend insupportables aux étrangers, et ils aliéneront tous les cœurs. Ce seront des querelles et des séditions renaissantes: on châtiera, on s’envenimera, on versera le sang, et il nous arrivera ce qui est arrivé aux Espagnols dans l’Amérique, aux Anglais dans le Bengale, aux Hollandais dans les Moluques, aux Russes dans les Kouriles; nous exterminerons la nation: nous avons beau vanté notre douceur, notre humanité; les circonstances font les hommes, et à la place de nos voisins nous eussions été barbares comme eux. L’homme fort est dur et méchant, et l’expérience a prouvé sur nous-mêmes que notre joug n’était pas moins pesant qu’un autre. Ainsi l’Égypte n’aura fait que changer de Mamlouks, et nous ne l’aurons conquise que pour la dévaster: mais alors même il nous restera un ennemi vengeur à combattre, le climat. Des faits nombreux ont constaté que les pays chauds nous sont funestes: nous n’avons pu nous soutenir dans le Milanez et la Sicile; nos établissements dans l’Inde et les Antilles nous dévorent: que sera-ce de l’Égypte? Nous y porterons notre intempérance et notre gourmandise; nous y boirons des liqueurs; nous y mangerons beaucoup de viande; en un mot, nous voudrons y vivre comme en France; car c’est un des caractères de notre nation, qu’avec beaucoup d’inconstance dans ses goûts, elle est très-opiniâtre dans ses usages. Les fièvres ardentes, malignes, putrides, les pleurésies, les dyssenteries, nous tueront par milliers: année commune, l’on pourra compter sur l’extinction d’un tiers de l’armée, c’est-à-dire, de huit à dix mille hommes; car pour garder l’Égypte, il faudra au moins vingt-cinq mille hommes. A ce besoin de recruter nos troupes, joignez les émigrations qui se feront pour le commerce et la culture, et jugez de la population qui en résultera parmi nous; et cela pour quels avantages? Pour enrichir quelques individus à qui la faveur y donnera des commandements; qui n’useront de leur pouvoir que pour y amasser des fortunes scandaleuses; qui même avec de bonnes intentions ne pourront suivre aucun plan d’administration favorable au pays, parce que la défiance et l’intrigue les changeront sans cesse. Et que l’on ne dise point que l’on préviendra les abus par un nouveau régime: le passé prouve pour l’avenir. Depuis François Ier pas un seul de nos établissements n’a réussi; au Milanez, à Naples, en Sicile, dans l’Inde, à Madagascar, à Cayenne, au Mississipi, au Canada, partout nous avons échoué: Saint-Domingue même ne fait pas exception; car il n’est pas notre ouvrage; nous le devons aux Flibustiers. Croira-t-on que nous changions de caractère? On nous séduit par l’appât d’un commerce immense; et que sont des richesses qui corrompront nos mœurs? qui accroîtront nos dettes et nos impôts par de nouvelles guerres? qui en résultat se concentreront dans un petit nombre de mains? Depuis cent ans l’on a beaucoup vanté le commerce; mais si l’on examinait ce qu’il a ajouté de réel au bonheur des peuples, l’on modérerait cet enthousiasme. A dater de la découverte des deux Indes l’on n’a pas cessé de voir des guerres sanglantes causées par le commerce; et le fer et la flamme ont ravagé les quatre parties du globe pour du poivre, de l’indigo, du sucre et du café. Les gouvernements ont dit aux nations qu’il s’agissait de leurs plus chers intérêts; mais les jouissances que la multitude paya de son sang, les goûta-t-elle jamais? N’ont-elles pas plutôt aggravé ses charges et augmenté sa détresse? Par un autre abus, les bénéfices accumulés en quelques mains ont produit plus d’inégalité dans les fortunes, plus de distance entre les conditions, et les liens des sociétés se sont relâchés ou dissous; l’on n’a plus compté dans chaque état qu’une multitude mendiante de mercenaires, et un groupe de propriétaires opulents: avec les grandes richesses sont venus la dissipation, les goûts dépravés, l’audace et la licence: l’émulation du luxe a jeté le désordre dans l’intérieur des familles, et la vie domestique a perdu ses charmes: le besoin d’argent plus impérieux a rendu les moyens de l’acquérir moins honnêtes, et l’ancienne loyauté s’est éteinte. Les arts agréables devenus plus importants ont fait mépriser les arts nécessaires; les campagnes se sont dépeuplées pour les villes, et les laboureurs ont laissé la charrue pour se rendre laquais ou artisans; l’aspect intérieur des états en a été plus brillant; mais la force intrinsèque s’en est diminuée: aussi n’est-il pas un seul gouvernement en Europe qui ne se trouve épuisé au bout d’une guerre de quatre ou cinq ans; tous sont obérés de dettes; et voilà les fruits des conquêtes et du commerce. Pour des richesses lointaines l’on néglige celles que l’on possède: pour des entreprises étrangères on se distrait des soins intérieurs: on acquiert des terres et l’on perd des sujets: on soudoie des armées plus fortes: on entretient des flottes plus nombreuses; on établit des impôts plus pesants: la culture devient plus onéreuse et diminue: les besoins plus urgents rendent l’usage du pouvoir plus arbitraire: les volontés prennent la place des lois: le despotisme s’établit, et de ce moment toute activité, toute industrie, toute force dégénère; et à un éclat passager et menteur, succède une langueur éternelle: voilà les exemples que nous ont offerts le Portugal, l’Espagne, la Hollande; et voilà le sort qui nous menace nous-mêmes, si nous ne savons profiter de leur expérience.
Ainsi, me dira-t-on, il faudra rester spectateurs paisibles des succès de nos voisins, et de l’agrandissement de nos rivaux! Oui sans doute il le faut, parce qu’il n’est que ce parti d’utile et d’honnête: il est honnête, parce que rompre soudain avec un allié pour devenir son plus cruel ennemi, est une conduite lâche et odieuse; il est utile que dis-je? il est indispensable. Dans les circonstances présentes il nous est de la plus étroite nécessité de conserver la paix; elle seule peut réparer le désordre de nos affaires: le moindre effort nouveau, la moindre négligence, peuvent troubler la crise que l’on tâche d’opérer, et d’un accident passager, faire un mal irrémédiable. Ne perdons pas de vue qu’un ennemi jaloux et offensé nous épie; évitons donc toute distraction d’entreprises étrangères. Rassemblons toutes nos forces et toute notre attention sur notre situation intérieure: rétablissons l’ordre dans nos finances: rendons la vigueur à notre armée: réformons les abus de notre constitution: corrigeons dans nos lois la barbarie des siècles qui les ont vues naître: par-là, et par-là seulement, nous arrêterons le mouvement qui déja nous entraîne: par-là nous régénérerons nos forces et notre consistance, et nous ressaisirons l’ascendant qui nous échappe: par-là nous deviendrons supérieurs aux révolutions externes que le cours de la nature amène et nécessite. Il ne faut pas nous abuser; l’état de choses qui nous environne ne peut pas durer: le temps prépare sans cesse de nouveaux changements, et le siècle prochain est destiné à en avoir d’immenses dans le système politique du monde entier. Le sort n’a pas dévoué l’Inde et l’Amérique à être éternellement les esclaves de l’Europe. L’affranchissement des colonies anglaises a ouvert pour le Nouveau-Monde une nouvelle carrière; et plus tôt ou plus tard les chaînes qui le tiennent asservi échapperont aux mains de ses maîtres. L’Inde commence à s’agiter, et pourra se purger bientôt d’une tyrannie étrangère. L’invasion de la Turkie et la formation d’une nouvelle puissance à Constantinople, donneront à l’Asie une autre existence: le commerce prendra d’autres routes, et la fortune des peuples sera changée. Ainsi l’empire factice que s’étaient fait quelques états de l’Europe, sera de toutes parts ébranlé et détruit; ils seront réduits à leur propre terre, et peut-être ce coup du sort qui les alarme en sera-t-il la plus grande faveur; car alors les sujets de querelles devenus moins nombreux rendront les guerres plus rares; les gouvernements moins distraits s’occuperont davantage de l’administration intérieure; les forces moins partagées se concentreront davantage, et les états ressembleront à ces arbres qui, dépouillés par le fer, de branches superflues où s’égarait la séve, n’en deviennent que plus vigoureux; et la nécessité aura tenu lieu de sagesse. Dans cette révolution il n’est aucun peuple qui ait moins à perdre que nous; car nous ne sommes ni épuisés de population ou languissants d’inertie comme le Portugal et l’Espagne, ni bornés de terrain et de moyens comme l’Angleterre et la Hollande. Notre sol est le plus riche et l’un des plus variés de l’Europe. Nous n’avons, il est vrai, ni coton, ni sucre, ni café, ni épiceries; mais l’échange de nos vins, de nos laines, de nos objets d’industrie, nous en procurera toujours en abondance. Les Allemands n’ont point de colonies, et les denrées de l’Amérique et de l’Inde sont aussi répandues chez eux et moins chères que chez nous. C’est dans nos foyers et non au delà des mers, que sont pour nous l’Égypte et les Antilles. Qu’avons-nous besoin de terre étrangère, quand un sixième de la nôtre est encore inculte, et que le reste n’a pas reçu la moitié de la culture dont il est susceptible? Songeons à améliorer notre fortune et non à l’agrandir: sachons jouir des richesses qui sont sous nous mains, et n’allons point pratiquer sous un ciel étranger une sagesse dont nous ne faisons pas même usage chez nous.
Mais désormais j’ai touché la borne de ma carrière, et je dois m’arrêter. J’ai exposé sur quels symptômes de faiblesse et de décadence je fonde les présages de la ruine prochaine de l’empire turk. J’ai insisté sur les faits généraux plus que sur ceux du moment, parce qu’il en est souvent des empires comme de ces arbres antiques qui, sous un aspect de verdure et quelques rameaux encore frais, cèlent un tronc rongé dans ses entrailles, et qui, n’ayant plus pour soutien que leur écorce, n’attendent, pour être renversés, que le premier souffle de la tempête. J’ai expliqué pourquoi l’empire russe, sans être lui-même robustement constitué, avait néanmoins une grande force relative, et annonçait de grands accroissements. J’ai détaillé les raisons qui me font regarder la révolution prochaine plutôt comme avantageuse que comme nuisible à nos intérêts. Je pense que nous devons éviter la guerre, parce que, entreprise pour le commerce, elle nous coûtera toujours beaucoup plus qu’il ne nous rapporte; et que, entreprise pour une conquête, elle nous perdra aussi certainement par son succès que par son échec. C’est désormais au temps à vérifier ou à démentir ces conjectures. A juger par les apparences, l’issue de la crise actuelle n’est pas éloignée; il est possible que dans le cours de cette guerre, que sous le terme de deux campagnes, l’événement principal soit décidé; il peut se faire que par une hardiesse calculée, les alliés marchent brusquement sur Constantinople qu’ils trouveront désert et incendié. Ce coup frappé, ce sera à la prudence de consommer l’ouvrage de la fortune. Jamais carrière ne s’ouvrit plus brillante: il ne s’agit pas moins que de former des empires nouveaux sur le sol le plus fécond, dans le site le plus heureux, sous le plus beau climat de la terre, et pour comble d’avantage, d’avoir à policer une des races d’hommes les mieux constitués au moral et au physique. A bien des égards les peuples de la Turkie sont préférables, pour les législateurs, à ceux de l’Europe, et surtout à ceux du Nord. Les Asiatiques sont ignorants, mais l’ignorance vaut mieux que le faux savoir: ils sont engourdis, mais non pas brutes et stupides. L’on peut même dire qu’ils sont plus voisins d’une bonne législation que la plupart des Européens, parce que chez eux le désordre n’est point consacré par des lois. L’on n’y connaît point les droits vexatoires du système féodal, ni le préjugé barbare des naissances, qui consacre la tyrannie des aristocrates. Toute réforme y sera facile, parce qu’il ne faudra pas, comme chez nous, détruire pour rebâtir. Les lumières acquises n’auront point à combattre la barbarie originelle; et tel sera désormais l’avantage de toute constitution nouvelle, qu’elle pourra profiter des travaux modernes pour se former sur les principes de la morale universelle.
Si donc la puissance qui s’établira à Constantinople sait user de sa fortune, si dans sa conduite avec ses nouveaux sujets elle joint la droiture à la fermeté, si elle s’établit médiatrice impartiale entre les diverses sectes, si elle admet la tolérance absolue dont l’empereur a donné le premier exemple, et qu’elle ôte tout effet civil aux idées religieuses; si la législation est confiée à des mains habiles et pures, si le législateur saisit bien l’esprit des Orientaux, cette puissance fera des progrès qui laisseront bientôt en arrière les anciens gouvernements: elle doit surtout éviter d’introduire, comme le tzar Pierre Ier, une imitation servile de mœurs étrangères. Chez un peuple comme chez un particulier, on ne développe de grands moyens qu’autant qu’ils dérivent d’un caractère propre. Enfin cette puissance doit s’abstenir, pour hâter la population, de transporter le peuple de ses provinces: l’expérience de tous les conquérants de l’Asie a trop prouvé que ces transplantations détruisent plus les hommes qu’elles ne les multiplient: quand un pays est bien gouverné, il se peuple toujours assez par ses propres forces: d’ailleurs les Arméniens, les Grecs, les Juifs et les autres nations persécutées de l’Asie, s’empresseront d’accourir vers une terre qui leur offrira la sécurité; et les musulmans eux-mêmes, surtout les paysans, sont tellement fatigués de la tyrannie turke, qu’ils pourront consentir à vivre sous une domination étrangère. Alors le bien qu’aura produit la révolution actuelle fera oublier les maux qu’elle va coûter: le bonheur de la génération future séchera les larmes de l’humanité sur la génération présente, et la philosophie pardonnera aux passions des rois qui auront eu l’effet d’améliorer la condition de l’espèce humaine.
Terminé le 26 février 1788.
FIN.
TABLE
DES CHAPITRES
CONTENUS DANS CE VOLUME.
| [CHAPITRE PREMIER.] | —Précis de l’histoire de Dâher, fils d’Omar, qui a commandé à Acre depuis 1750 jusqu’en | [Pag. 1] |
| [CHAP II.] | —Distribution de la Syrie par pachalics, selon l’administration turke | [37] |
| [CHAP III.] | —Du pachalic d’Alep | [38] |
| [CHAP IV.] | —Du pachalic de Tripoli | [59] |
| [CHAP V.] | —Du pachalic de Saide, dit aussi d’Acre | [68] |
| [CHAP VI.] | —Du pachalic de Damas | [124] |
| [CHAP VII.] | —De la Palestine | [185] |
| [CHAP VIII.] | —Résumé de la Syrie | [208] |
| [CHAP IX.] | —Gouvernement des Turks en Syrie | [217] |
| [CHAP X.] | —De l’administration de la justice | [231] |
| [CHAP XI.] | —De l’influence de la religion | [235] |
| [CHAP XII.] | —De la propriété et des conditions | [242] |
| [CHAP XIII.] | —État des paysans et de l’agriculture | [245] |
| [CHAP XIV.] | —Des artisans, des marchands et du commerce | [251] |
| [CHAP XV.] | —Des arts, des sciences et de l’ignorance | [264] |
| [CHAP XVI.] | —Des habitudes et du caractère des habitants de la Syrie | [284] |
| [État du commerce du Levant] | [319] | |
| [Considérations sur la guerre des Turks] | [345] | |
FIN DE LA TABLE.
NOTES:
[1] Tome III, page 204.
[2] J’ai vu des lettres de Jean-Joseph Blanc, négociant d’Acre qui se trouvait au camp de Soliman à cette époque, et qui en donnait des détails.
[3] Les Arabes ont à ce sujet un proverbe singulier qui peint bien cette conduite: l’Osmanli, disent-ils, atteint les lièvres avec des charrettes.
[4] ’Quand Kîor pacha vint en Cypre, il prit nombre de rebelles, et les fit précipiter du haut des murs sur des crampons de fer où ils restaient accrochés jusqu’à ce qu’ils expirassent dans les tourments qu’on peut imaginer.
[5] Cela se pratique dans la plupart des grands pachalics dont les vassaux sont peu soumis.
[6] Ce sont des Tartares qui font l’office de courriers en Turkie.
[7] Ce mot, qui signifie noble-seing, est une lettre de proscription conçue en ces termes: Un tel, qui es l’esclave de ma sublime Porte, va vers un tel, mon esclave, et rapporte sa tête à mes pieds, au péril de la tienne.
[8] Pipe à la persane, composée d’un grand flacon plein d’eau, où la fumée se purge avant d’arriver à la bouche.
[9] Le terme turk pacha est formé des deux mots persans pa-châh, qui signifient littéralement vice-roi.
[10] Pantoufles turkes.
[11] C’est le nom dont les anciens géographes ont fait Xalibon; l’x représente ici le jota espagnol; et il est remarquable que les Grecs modernes rendent encore le hâ arabe par ce même son de jota; ce qui cause mille équivoques dans leur discours, attendu que les Arabes ont le jota dans une autre lettre.
[12] Les châles sont des mouchoirs de laine, larges d’une aune, et longs de près de deux. La laine en est si fine et si soyeuse, que tout le mouchoir pourrait être contenu dans les deux mains jointes: l’on n’y emploie que celle des chevreaux, ou plus exactement que le duvet des chevreaux naissants. Les plus beaux châles viennent du Cachemire: il y en a depuis cinquante écus jusqu’à 1200 et même 2400 livres.
[13] C’est le terme que les géographes grecs ont rendu par Axios.
[14] Le local qu’ils occupent répond exactement au château de Gyndarus, qui, dès le temps de Strabon, était un repaire de voleurs.
[15] Cette plaine, qui règne au pied des montagnes sur une largeur d’une lieue, a été formée des terres que les torrents et les pluies ont arrachées par le laps des temps à ces mêmes montagnes.
[16] Le nom d’Hiérapolis subsiste aussi dans un autre village appelé Yérabolos, sur l’Euphrate.
[17] Nom grec qui signifie trois villes, parce que ce lieu fut la réunion de trois colonies fournies par Sidon, Tyr et Arad, qui formèrent chacune un établissement si près l’un de l’autre, qu’ils n’en composèrent bientôt qu’un.
[18] Ces abords maritimes sont ce que les anciens appelaient maïoumas.
[19] Depuis mon retour en France, l’on m’a mandé qu’il a régné pendant le printemps de 1785, une épidémie qui a désolé Tripoli et le Kesraouân: son caractère était une fièvre violente accompagnée de taches bleuâtres; ce qui l’a fait soupçonner d’être un peu mêlée de peste. Par une remarque singulière, l’on a observé qu’elle n’attaquait que peu les musulmans, mais qu’elle s’adressait surtout aux chrétiens; d’où l’on doit conclure qu’elle a été un effet des mauvais aliments et du mauvais régime dont ils usent pendant leur carême.
[20] Tout pacha à trois queues est titré vizir.
[21] C’est effectivement la prononciation du grec, Βηρυτ.
- 1. Mizân el Zâman.
- 2. Abâtil el Aâlam.
- 3. Morched el Kâti.
- 4. Morched el Kâhen.
- 5. Morched el Masihi.
- 6. Qoût el Nafs.
- 7. Taammol el Asboué.
- 8. Tââlim el Masihi.
- 9. Tafsir el Sabât.
- 10. El Mazâmir.
- 11. El Onbouât.
- 12. El Endjîl oua el Rasâiel.
- 13. El Souèïât.
- 1. Taqlîd el Masîh.
- 2. Bestân el Rohobân.
- 3. Elm el Niè l’Bouzembaoûm.
- 4. Maouâèz Sainari.
- 5. Lâhoût Mar Touma.
- 6. Maouâèz Fomm el Dahab.
- 7. Qaouâèd el Naouamis l’Qloud Firtiou.
- 8. Madjâdalat el Anba Djordji.
- 9. El Manteq.
- 10. Noûr el Albâb.
- 11. El Mataleb oua el Mebâhes.
- 12. Diouân Djermanôs.
- 13. Diouân Anqoula.
- 14. Moktasar el Qâmoûs.
- 1. El Qôran.
- 2. El Qâmous l’Firouz-àbâdi.
- 3. El Alf bait l’Ebn-el-malek.
- 4. Tafsïr el Alf bait.
- 5. El Adjroumîé.
- 6. Elm el Baïân l’Taftazâni.
- 7. Maqâmât el Hariri.
- 8. Diouân Omar Ebn el Fârdi.
- 9. Fapâh el Logat.
- 10. El tob l’Ebn Sina.
- 11. El Mofradât.
- 12. Dâouàt el Otobba.
- 13. Abârât el Motakallamin.
- 14. Nadim el Ouahid.
- 15. Târik el Yhoud, l’Yousefous.
[25] Ces vins sont de trois espèces: savoir, le rouge, le blanc et le jaune: le blanc, qui est le plus rare, est amer à un point qui le rend désagréable. Par un excès contraire, les deux autres sont trop doux et trop sucrés. La raison en est qu’on les fait bouillir, en sorte qu’ils ressemblent au vin cuit de Provence. L’usage de tout le pays est de réduire le moût aux deux tiers de sa quantité. On ne peut en boire pendant le repas sans s’exposer à des aigreurs, parce qu’ils développent leur fermentation dans l’estomac. Cependant il y a quelques cantons où l’on ne cuit pas le rouge, et alors il acquiert une qualité presque égale au Bordeaux. Le vin jaune est célèbre chez nos négociants, sous le nom de vin d’or, qu’il doit à sa belle couleur de topaze. Le plus estimé se cueille sur les coteaux du Zoûq ou village de Masbeh près d’Antoura. Il n’est pas nécessaire de le cuire, mais il est trop sucré. Voilà ces vins du Liban vantés des anciens gourmets grecs et romains. C’est à nos Français à essayer s’ils seraient du même avis; mais ils doivent observer que dans le passage de la mer, les vins cuits fermentent une seconde fois, et font crever les tonneaux. Il est probable que les habitants du Liban n’ont rien changé à l’ancienne méthode de faire le vin, ni à la culture des vignes. Elles sont disposées par échalas de six à huit pieds de hauteur. On ne les taille point comme en France, ce qui nuit sûrement beaucoup à la quantité et à la qualité de la récolte. La vendange se fait sur la fin de septembre. Le couvent de Mar-hanna cueille environ cent cinquante kâbié ou jarres de terre, qui tiennent à peu près cent dix pintes. Le prix courant dans le pays peut s’évaluer à sept ou huit sous notre pinte.
[26] Le nom de Sidon subsiste encore dans un petit village à une demi-lieue de Saide.
[27] Et non le son du z, comme dans there.
[28] Chez les Musulmans, le terme de chaik prend les sens divers de santon, d’ermite, d’idiot et de fou. Ils ont pour les imbéciles le même respect religieux qui existait au temps de David.
[29] La largeur des piles des arches est de neuf pieds.
[30] Antiq. Judaic. lib. 9, c. 14.
[31] Josèphe est en erreur lorsqu’il parle de Tyr au temps d’Hiram comme étant bâtie dans l’île. Il confond, à son ordinaire, l’état ancien avec l’état postérieur. Voyez Antiq. Jud. lib. 8, c. 5.
[32] L’on en a récemment découvert une considérable en dehors du mur de la ville. L’on n’y a rien trouvé, et le Motsallam l’a fait refermer.
[33] Peut-être le mont Sannîne.
[34] Buis de Katim. Divers passages confrontés prouvent que ce nom ne doit pas s’appliquer à la Grèce, mais à l’île de Chypre, et peut-être à la côte de Cilicie, où le buis abonde. Il convient surtout à Chypre par son analogie avec la ville de Kitium et le pays des Kitiens, à qui Eulalæus faisait la guerre du temps de Salmanasar.
[35] En hébreu aliché, qui ne diffère en rien de Hellas, ancien nom de l’archipel conservé dans Hellespont.
[36] Youn, plaisamment travesti en javan, quoique les anciens n’aient point connu notre ja.
[37] Tobel ou Teblis s’écrit aussi Teflis, au nord de l’Arménie, sur la frontière de Géorgie. Ces mêmes cantons sont célèbres chez les Grecs pour les esclaves et pour le fer des Chalybes.
[38] Ce nom s’étendait aux Cappadociens et aux habitants de la Haute-Mésopotamie.
[39] Aussi Strabon dit-il, lib. 16, que les Sabéens avaient fourni tout l’or de la Syrie, avant que les habitants de Gerrha, près de l’embouchure de l’Euphrate, les eussent supplantés.
[40] Suivez les planches.
[41] Elle a trois cent cinquante pieds de large sur trois cent trente-six de long.
[42] In-fol. d’Atlas, 1 vol. Cet ouvrage, cher et rare, ne se trouve que dans les grandes bibliothèques: on peut le consulter à celle de la nation.
[43] La soffite est cette traverse qui règne sur la tête lorsque l’on passe sous une porte.
[44] Espèces d’esprits intermédiaires entre les anges et les diables.
[45] Il y appelle Héliopolis ville des Assyriens, par la confusion que les anciens font souvent de ce nom avec celui de Syriens.
[46] La caravane de la Mekke porte exclusivement ce nom de Hadj, qui signifie pèlerinage: les autres se nomment simplement Qafl.
[47] En Syrie et en Égypte l’intérêt ordinaire est de douze ou quinze pour cent; souvent il va à vingt et trente.
[48] Je tiens ces faits d’un homme qui a connu particulièrement ce trésorier, et vu Abd-Allah à Jérusalem.
[49] Le baron de Tott appelle Djezzâr un lion: je crois qu’il le définirait bien mieux en l’appelant un loup.
[50] Ruines de Palmyre, 1 vol. in-fol. de cinquante planches gravées à Londres, en 1753, et publiées par Robert Wood.
[51] Quoique ces voyageurs eussent visité la Grèce et l’Italie.
[52] Ces eaux sont chaudes et soufrées; mais les habitants qui, hors de là, n’en ont que des saumâtres, les trouvent bonnes; et du moins elles sont salubres.
[53] Antiq. Jud. lib. 8, c. 6.
[54] Jean d’Antioche.
[55] De là le mot espagnol aldea.
[56] Les Orientaux n’appellent jamais Jérusalem que du nom de el-Qods, la sainte, en y ajoutant quelquefois l’épithète de el-Chérif, la noble. Ce nom el-Qods me paraît l’étymologie de tous les Casius de l’antiquité, qui, comme Jérusalem, avaient le double attribut d’être des lieux-hauts, et de porter des temples ou lieux-saints.
[57] A raison de 7 livres 10 sous.
[58] La différence entre eux est que ceux de la Mekke s’appellent Hadjis, et ceux de Jérusalem Moqodsi, nom formé sur celui de la ville, el-Qods.
[59] J’ai vu un pèlerin qui en avait perdu le bras, parce qu’on avait piqué le nerf cubital.
[60] K est ici pris pour le jota espagnol.
[61] Ces anneaux ont souvent la grosseur du pouce et davantage; on les passe au bras dès la jeunesse; il arrive, ainsi que je l’ai vu plusieurs fois, que le bras grossissant plus que la capacité de l’anneau, il se forme au-dessus et au-dessous un bourrelet de chair, en sorte que l’anneau se trouve enfoncé dans une dépression profonde dont on ne peut plus le retirer: cela passe pour une beauté.
[62] L’on en trouve dès Acre; mais leur fruit a peine à mûrir.
[63] Niebuhr a découvert, sur une montagne, des tombeaux avec des hiéroglyphes, qui feraient croire que les Égyptiens ont eu des établissemens dans ces contrées
[64] C’est à ces pèlerins que l’on doit attribuer des inscriptions et des figures grossières d’ânes, de chameaux, etc., gravées sur des rochers qui, par cette raison, sont nommés Djebel Mokatteb, ou Montagne Écrite. Montaigu, qui avait beaucoup voyagé dans ces cantons, et qui avait examiné ces inscriptions avec soin, en porta ce jugement; et Gébelin a bien perdu sa peine en y cherchant des mystères profonds.
[65] Inspecteur du marché.
[66] Vulgo cadilesquier.
[67] Voyez à ce sujet les observations de Porter, résident anglais à Constantinople.
[68] L’R est ici un r grasseyé.
[69] Ou salam-alaî-kom, salut sur vous. De là notre mot salamalèque.
[70] Ce terme signifie décideur des cas qui concernent la religion; son vrai nom est chaik-el-eslâm.
[71] En arabe ziouân.
[72] Kâbân est un terme tartare.
[73] Interprète se dit en arabe terdjeman, dont nos anciens ont fait truchement; en Égypte on le prononce tergoman; et les Vénitiens en ont fait dragomano, qui nous est revenu en drogman.
[74] Ce bizarre nom d’échelles est venu chez les Provençaux de l’italien scala, qui lui-même vient de l’arabe kalla, signifiant un lieu propre à recevoir des vaisseaux, une rade, un havre. Aujourd’hui les naturels disent, comme les Italiens, scala, rada.
[75] J’observerai à ce sujet, que les Mamlouks, au Kaire, montrent encore tous les ans, à la procession de la caravane, des cottes-mailles, des casques à visière, des brassards et toute l’armure du temps des Croisés. Il y a aussi une collection de vieilles armes dans la Mosquée des derviches, à une lieue au-dessous du Kaire, sur le bord du Nil.
[76] Il faut en excepter la danse sacrée des derviches, dont les tournoiements ont pour objet d’imiter les mouvements des astres.
[77] Espèce de lancette à ressort qui ne suppose aucune adresse.
[78] Hippocrates de Aëre, Locis et Aquis.
[79] Sacs de paille très-usités en Asie.
[80] L’ouvrage fut publié sans approbation, sous la date supposée de Londres, selon l’usage en pareil cas.
[81] Paul I et même Hompesch.
[82] Traduit par le cit. Lefebvre. A Paris, chez Tavernier, libraire, rue du Bac, nº 937.
[83] J’ai commencé d’écrire à la fin d’octobre 1787, lorsque les nouvelles de la guerre étaient encore récentes.
[84] Grégoire Giska, ci-devant hospodar de Moldavie, que la Porte fit assassiner, il y a quelques années, par un émissaire, à qui il avait donné l’hospitalité.
[85] Le duc de Choiseul et le comte de Vergennes.
[86] Voyez le Voyage pittoresque de la Grèce, pour cette contrée, l’Archipel et la côte de l’Anadoli; les Mémoires de Tott, pour les environs de Constantinople, et le Voyage en Syrie et en Égypte, pour les provinces du Midi. (Ajoutez-y maintenant le Tableau de l’empire turk, traduit de l’anglais de Eaton, 2 vol. in-8º. An 7. Note de l’éditeur.)
[87] La Haute-Égypte est concédée à Ibrahim et Morad beks, qui reviendront incessamment au Kaire. (Et cela est effectivement arrivé. Note de l’éditeur.)
[88] Espèces d’œufs de poisson préparés.
[89] Alexandre, Constantin, Hélène.
[90] Voyez Coxe, Voyage en Russie, tome II.
[91] Voyez l’Histoire de l’état de l’empire ottoman, par Paul Ricaut, secrétaire de l’ambassadeur d’Angleterre, c. 19. Ce livre est sans contredit le meilleur que l’on ait fait sur la Turkie.
[92] Mahomet, disent les Musulmans, a reçu de Dieu l’empire de la terre, et quiconque n’est pas son disciple, doit être son esclave. Quand les Turks veulent louer le roi de France, ils disent, c’est un sujet soumis, et il n’y a pas trois ans que le style de la chancellerie de Maroc était: A l’infidèle qui gouverne la France.
[93] Xerxès.
[94] C’est le terme appellatif d’un négociant quelconque en Syrie et en Égypte; il est persan, et signifie vieillard; senior.
[95] Il y a des consuls appointés jusqu’à 16 à 18 mille liv., et ils se plaignent de n’avoir point encore assez, parce qu’ils veulent primer sur les négociants par la dépense comme par le rang.
[96] L’empereur s’y prépare déja en attirant en ce moment à Vienne un grand nombre de nos fabricants.
[97] Les Français ne paient que deux et demi pour cent.