I

Il y avait, dans un royaume, une princesse si belle que, de l’avis de tout le monde, on n’avait jamais rien vu d’aussi parfait sur la terre. C’était bien inutile qu’elle fût jolie, puisqu’elle ne voulait aimer personne. Malgré les prières de ses parents, elle refusait avec mépris tous les partis qu’on lui proposait ; lorsque des neveux ou des fils d’empereurs venaient à la cour pour demander sa main, elle ne daignait même pas les regarder, si jeunes et si beaux qu’ils fussent ; elle détournait la tête avec un air de mépris : « Vraiment, ce n’était pas la peine de me déranger pour si peu de chose ! » Enfin, à cause de la froideur qu’elle montrait en toute occasion, cette princesse avait été surnommée « la Belle au cœur de neige ». Vainement sa nourrice, une vieille bonne femme, qui avait beaucoup d’expérience, lui disait, les larmes aux yeux : « Prends garde à ce que tu fais, ma fille ! Ce n’est pas une chose honnête que de répondre par de mauvaises paroles aux gens qui nous aiment de tout leur cœur. Quoi ! parmi tant de beaux jeunes hommes, si bien parés, qui brûlent de t’obtenir en mariage, il n’en est pas un seul pour lequel tu éprouves quelque tendre sentiment ? Prends garde, te dis-je ; les bonnes fées, par qui te fut accordée une beauté incomparable, s’irriteront, un jour ou l’autre, si tu continues à te montrer avare de leur présent ; ce qu’elles t’ont donné, elles veulent que tu le donnes ; plus tu vaux, plus tu dois ; il faut mesurer l’aumône à la richesse. Que deviendrais-tu, mon enfant, si tes protectrices, courroucées par ton indifférence, t’abandonnaient à la méchanceté de certaines fées qui se réjouissent du mal, et rôdent toujours, dans de mauvaises intentions, autour des jeunes princesses ? » La Belle au cœur de neige ne tenait aucun compte de ces bons conseils ; elle haussait l’épaule, se regardait dans un miroir ; et cela lui suffisait. Quant au roi et à la reine, ils se montraient désolés plus que l’on ne saurait dire, de l’indifférence où s’obstinait leur fille ; ils en vinrent à penser qu’un mauvais génie l’avait maléficiée ; ils firent proclamer par des hérauts, dans tous les pays du monde, qu’ils donneraient la princesse elle-même à celui qui la délivrerait du Sort dont elle était victime.