II
Or, vers le même temps, dans une grande forêt, il y avait un bûcheron, très hideux de sa personne, contrefait, et boiteux à cause du poids de sa bosse, qui était la terreur de tout le pays ; car, le plus souvent, il ne se bornait pas à bûcheronner les arbres ; embusqué dans quelque ravine, il attendait, la hache levée, le voyageur sans défiance, et lui tranchait le cou, aussi habilement que l’aurait pu faire le bourreau le plus expérimenté. Cela fait, il fouillait le cadavre, et, avec l’argent qu’il trouvait dans les poches, il achetait des vivres et du vin, dont il se gorgeait dans sa hutte en poussant de grands cris de joie. De sorte que ce méchant homme fut plus heureux que beaucoup d’honnêtes gens, tant qu’il passa des voyageurs dans sa forêt. Mais elle eut bientôt si mauvaise renommée que des gens même très hardis faisaient de longs détours plutôt que de la traverser ; le bûcheron chôma. Durant quelques jours, il vécut tant bien que mal du reste de ses anciennes ripailles, rongeant les os, égouttant dans sa tasse le fond des bouteilles mal vidées. C’était un maigre régal pour un affamé et pour un ivrogne tel que lui. La rigueur de l’hiver mit le comble à son infortune. Dans son repaire, où soufflait le vent, où neigeaient les flocons, il mourait de froid, en même temps que de faim ; quant à demander secours aux habitants du proche village, il n’y pouvait pas songer, à cause de la haine qu’il s’était attirée. Vous pensez : « Pourquoi ne faisait-il point de feu avec des fagots et des broussailles sèches ? » Eh ! parce que le bois, comme les feuilles, était si pénétré de gel, qu’il n’y avait pas moyen de l’allumer. On peut supposer aussi qu’afin de punir ce vilain homme, une volonté inconnue empêchait le feu de prendre. Quoi qu’il en soit, le bûcheron passait de fort tristes journées et de plus tristes nuits, près de sa huche vide, devant son foyer noir ; le voyant grelottant et maigre, vous n’auriez pas manqué de le plaindre, si vous aviez ignoré combien il avait mérité sa misère par ses crimes.
Cependant quelqu’un eut pitié de lui. Ce fut une méchante fée, appelée Mélandrine. Comme elle se plaisait à voir le mal, il était naturel qu’elle aimât ceux qui le faisaient.
Une nuit donc, qu’il se désolait de plus belle, claquant des dents, l’onglée aux doigts, et qu’il eût vendu son âme, — qui, à vrai dire, ne valait pas grand’chose, — pour une flambée de sarment, Mélandrine se fit voir à lui, sortant de dessous terre ; elle n’était point belle et blonde avec des guirlandes de fleurs dans les cheveux, elle ne portait pas une robe de brocart, resplendissante de pierreries ; mais laide, chauve, bossue aussi, haillonneuse comme une pauvresse, vous l’auriez prise pour une vieille mendiante des chemins ; car, étant méchante, on ne peut pas paraître jolie, même quand on est fée.
— Ne te désespère pas, pauvre homme, dit-elle ; je veux te venir en aide. Suis-moi.
Un peu étonné de cette apparition, il marcha derrière Mélandrine jusqu’à une clairière où l’on voyait des amas de neige.
— Maintenant, allume du feu, reprit-elle.
— Eh ! madame, la neige ne brûle pas !
— C’est en quoi tu te trompes. Tiens, prends cette baguette en bois de cornouiller, que j’apportai pour toi ; il te suffira d’en toucher l’un de ces grands tas blancs, pour avoir le plus beau feu que l’on vît jamais.
Il fit comme elle avait dit. Jugez de son étonnement ! A peine la branche s’en était-elle approchée, que la neige se mit à flamber, comme si elle eût été, non de la neige, mais de l’ouate ; toute la clairière fut illuminée de flammes.
A partir de ce moment, le bûcheron, tout en continuant d’avoir faim, ne connut plus du moins la souffrance d’avoir froid ; dès qu’il avait un petit frisson, il faisait un tas de neige dans sa hutte ou sur le chemin, puis il le touchait de la baguette que lui avait laissée Mélandrine, et se chauffait devant un bon feu.