III
Quelques jours après cette aventure, il y avait une grande agitation dans la capitale du royaume voisin ; la cour du palais était pleine de pertuisaniers qui faisaient sonner leurs hallebardes sur les dalles. Mais c’était surtout dans la salle du trône que l’émotion était grande : les plus puissants princes de la terre, avec beaucoup d’autres jeunes hommes, s’y étaient donné rendez-vous pour tenter, dans une lutte courtoise, d’émouvoir enfin la Belle au cœur de neige.
Le neveu de l’empereur de Trébizonde courba le genou.
— Je commande à plus d’hommes armés qu’il n’y a de feuilles dans toutes les forêts, et j’ai, dans mes coffres, plus de perles qu’il n’y a d’étoiles au ciel. Voulez-vous, ô princesse, régner sur mes peuples et vous parer de mes perles ?
— Qu’a-t-il dit ? demanda la princesse.
A son tour le fils du roi de Mataquin s’agenouilla.
— Quoique jeune encore, j’ai vaincu dans les tournois les plus illustres preux, et, d’un seul coup d’épée, j’ai tranché les cent têtes d’une tarasque qui dévorait tous les nouveau-nés et toutes les vierges de mon royaume. O princesse, voulez-vous partager ma gloire qui grandira encore ?
— Il a parlé si bas, dit la princesse, que je ne l’ai pas entendu.
Et d’autres princes, après l’héritier de Trébizonde et l’héritier de Mataquin, vantèrent leur puissance, leur richesse, leur gloire ; il vint ensuite, s’inclinant avec de tendres paroles, des poètes qui jouaient de la guitare comme un séraphin de la harpe, des chevaliers qui avaient défendu l’honneur des dames dans les plus périlleux combats, de jeunes pages aussi, tremblants, roses de pudeur, dont la lèvre frémissait dans l’espérance d’un baiser.
Mais la Belle au cœur de neige :
— Que veulent tous ces gens-là ? Qu’on les prie de sortir ; je ne saurais endurer plus longtemps leur bavardage, et j’ai hâte d’être seule pour me regarder dans mon miroir.
— Ah ! ma fille, ma fille, dit la nourrice, crains d’irriter les bonnes fées !
Alors s’avança un rustaud, très hideux de sa personne, contrefait, boiteux à cause du poids de sa bosse. Les courtisans, qui étaient au pied du trône, voulurent l’écarter, se moquant de ce paysan qui se mêlait de prétendre à la main d’une royale personne. Lui, cependant, continua d’approcher, et, d’une baguette qu’il avait dans la main, toucha le corsage de l’indifférente enfant. « Ah ! que je l’aime ! » s’écria-t-elle, sentant tout son être s’allumer et fondre en tendresse. Vous pensez l’émoi qui s’ensuivit ! Mais un roi n’a que sa parole ; le père de la princesse dut la laisser aller avec le méchant bûcheron vers la forêt mal famée ; elle y vécut fort malheureuse, car son amour ne l’aveuglait pas au point de lui cacher combien en était indigne celui qui l’avait inspiré ; et ce fut le châtiment de la Belle au cœur de neige.