III
Une nuit, les quatre vents, des quatre coins du ciel, se mirent à souffler à la fois ! Ce fut une si terrible tempête, sur la terre et sur la mer, que les toits des maisons ruinées s’envolaient ainsi que des nids d’oiseaux et que les plus grands navires, voiles arrachées et mâts rompus, tournaient dans l’air comme une toupie sous le fouet d’un enfant. Aucun chêne ne résista à la poussée furieuse des souffles. On entendait, parmi les rafales, des craquements énormes, à cause des forêts qui se couchaient sur le sol plus vite qu’une herbe foulée aux pieds ; l’effondrement des montagnes roulait en torrents de sapins et de rocs ; et la nuit était noire parce que la tempête avait éteint toutes les étoiles. Vous pensez si l’enfant eut peur pour la petite flamme bleue ! Certainement, elle ne pourrait pas résister, si chétive, à l’acharnement des vents. Réfugié dans la crevasse d’un mont qui ne s’était pas encore écroulé, il essayait, joignant les mains, de la garantir, autant que possible, de la forcenée bourrasque ; mais un redoublement de tempête s’engouffra dans le creux de la roche ; il fut renversé, tomba sur les pierres, défaillit, le front saignant. Quand il sortit, le lendemain, de pâmoison, il se prit à pleurer. Le moyen d’espérer que la jolie lueur n’était pas morte dans cette nuit formidable où les astres eux-mêmes avaient cessé de briller ? Mais il vit, à travers ses larmes, un reflet tremblant de clarté sur un marbre tombé là. O adorable prodige ! Il avait toujours au front la petite flamme bleue.
Quelques semaines plus tard, par une tiède matinée de juin, — marchant toujours vers le jardin de la Joie et des Rêves, — il traversait une vaste plaine où il n’y avait pas une maison, pas un arbre. Il s’étonna d’apercevoir, au loin, vers la ligne de l’horizon, quelque chose de long, de sombre et de lisse, avec des blancheurs par endroits, qui s’avançait peu à peu, comme un rempart vivant détaché du ciel, dans un profond et grossissant murmure. Il ne tarda pas à reconnaître que, ce qui s’approchait, c’était une masse énorme d’eau ! Une inondation, telle que jamais encore il n’y en avait eu de pareille, envahissait irrésistiblement la plaine ; et toute la terre, dans un instant, ne serait plus qu’une mer immense. L’enfant trembla de peur ; non pas pour lui-même, mais pour la petite flamme. Elle serait vaincue par l’onde, si elle avait été victorieuse du vent. Il se mit à fuir, courant à perdre haleine. Vainement. Le flux énorme le suivait, le suivait, le gagnait de vitesse, l’atteignit, l’emporta. Pendant bien des heures, — tantôt surnageant, tantôt couvert par l’humide lourdeur, — il fut une épave roulant dans l’eau qui coule ; et, quand l’inondation eut atteint un désert brûlant dont les sables la burent, quand il fut couché sur les fleurs d’une oasis, il sanglota, navré de n’avoir point péri. Car, cette fois, c’en était fait, il était sûr de ne plus avoir la douce lueur au front. Elle avait dû s’éteindre, à jamais, dans la froideur de l’eau. Il poussa un cri de joie. Là, dans la flaque d’un creux de sable, tremblait un reflet d’or et d’azur. Elle vivait toujours, la petite flamme bleue !
Dès lors il connut le bonheur de l’espoir sans trouble et de la certitude. Ayant répudié tous les doutes, il marcha fièrement à la conquête de son rêve. Puisque la vivace clarté avait triomphé de la rafale et des flots, il était sûr d’entrer dans le miraculeux Jardin qui ouvre, de l’autre côté de l’ombre, sa porte de diamant.