V
Pendant trente ans, le front penché sur des registres verts à angles de cuivre, j’ai pu entendre s’apaiser un à un tous les battements de mon cœur.
Pendant trente ans, j’ai été la gloire de l’administration des contributions directes.
Pendant trente ans, j’ai envoyé à mes concitoyens des petits papiers blancs, verts, bleus et roses, pour les inviter à payer leurs termes échus.
Et je me suis toujours maintenu à la hauteur de cette mission.
Si je me raille un peu moi-même, c’est par amour-propre, et afin que vous ne me regardiez pas comme un être absolument vulgaire.
La vérité est que dans ces professions claustrales, où la mécanique et la routine tiennent tant de place, l’esprit finit par prendre des plis comme le corps. Un voile s’étend et s’épaissit sur l’intelligence. On n’agit plus que machinalement. La pensée s’est assoupie.
J’ai donc été de ceux—plus nombreux qu’on ne croit—qui ne pensent à rien.