JEANNE, D'ARTELLES.

D'ARTELLES. Ah! bah!

JEANNE. C'est comme je vous le dis, Monsieur!

D'ARTELLES. Allons donc!

JEANNE. Comme je vous le dis!

D'ARTELLES [haussant les épaules]. Menteuse!

JEANNE. Comment as-tu dit?… Menteuse? Viens demander pardon tout de suite!

D'ARTELLES. Demander pardon, moi? jamais de la vie! D'abord on n'a jamais demandé pardon à une heure pareille …

JEANNE. A une heure pareille? dirait-on pas qu'il est …

D'ARTELLES [regardant l'heure]. Il est plus que ça …

JEANNE. Allons!

D'ARTELLES. Il est trois heures cinquante-cinq minutes douze secondes.

JEANNE. Menteur!

D'ARTELLES. Chut! je t'en supplie … la maison est en acier, mon chéri … acier, papier. Si le type d'à côté ne dort pas sur ses deux oreilles, il entend la moitié de ce que tu dis.

JEANNE [bas]. Menteur!

D'ARTELLES. Menteur? Oh! que c'est laid de dire des sottises aux gens. Ma petite fille, on ne vous a pas élevée, on vous a nourrie. Alors, pour croire il te faut voir, à présent? Très bien! vois!

JEANNE. Quoi? quatre heures? Est-ce que tu es fou! Quatre heures. Alors!
Comment est-ce que je vais m'en aller d'ici, moi?

D'ARTELLES. Te frappe pas, mon chéri! Il y en a des canots, le matin. Il y en a un à six heures.

JEANNE. Pour les femmes!

D'ARTELLES. Pour les femmes habillées intelligemment. Je te prêterai une redingote. Personne n'y verra que du feu.

JEANNE. Il pousse du bord à six heures, ton canot?

D'ARTELLES. Oui. On nous préviendra. Dame, il y aura un moment délicat.

JEANNE. Oui?

D'ARTELLES. Le moment du départ. Suppose que l'officier de quart soit à la coupée.

JEANNE. Eh bien, tu te débrouilleras. Il y avait cinq officiers à la coupée, hier, et je me suis débrouillée tout de même … tu n'auras qu'à perdre ton sac, toi aussi.

D'ARTELLES. Bien sûr! Dire que je n'y pensais pas.

JEANNE. Tu ne penses jamais à rien …

[Clarté bleue assez vive, très douce.]

D'ARTELLES [exclamation de surprise]. Ah! bah! le circuit bleu!

JEANNE [qui s'étire]. Ça fait très jolie, le circuit bleu.

D'ARTELLES. Ça fait très joli, mais ça fait extraordinaire … Oh! extraordinaire … somme toute pas tant que ça, ils auront encore cassé quelque chose dans le circuit normal … Bande de chaloupiats … Dis donc, et ta grande soeur, Mademoiselle Alice, Alice la très chaste … quelle tête va-t-elle te faire tout à l'heure quand tu rentreras?

JEANNE. Tu te figures que je lui permets de me aire des têtes?… elle est mieux élevée que ça.

D'ARTELLES. Mes compliments. Alors, elle ne bavardera pas, tu en es sûre … mais là, sûre, ce qui s'appelle sûre?

JEANNE. Dix fois plutôt qu'une. On lui couperait les quatre membres avant de lui arracher un mot.

D'ARTELLES. Mon chéri, il faut que je te dise …

JEANNE. Quoi?

D'ARTELLES. l y a longtemps que je voulais te dire ça … parce que je t'aime … parce que je t'aime de toutes mes forces et de toute ma pensée … parce que ça doit tout partager, tout! une maîtresse et un amant … Nous avons le droit de nous aimer, parce que nous sommes tous deux jeunes, parce que la jeunesse appelle la jeunesse, et parce qu'un homme qui a l'âge de ton mari ne peut ni ne doit faire figure d'amant auprès d'une femme qui pourrait être sa fille. Mais vois-tu, ma toute aimée, l'amour, ça s'envole aussi vite que s'envole notre jeunesse … Encore quelques printemps, encore quelques automnes, et ton bras ne frissonnera plus dans ma main … et je ne sentirai plus battre ton poignet … Quelques étés, quelques hivers … et je ne serai plus pour toi qu'un souvenir … mon grand amour … mon premier, mon vrai premier amour … je voudrais … oh! je voudrais tellement que ce souvenir … le souvenir que tu garderas de moi … de nous, de notre tendresse … te soit toujours très doux, très consolant, très pur … toujours, toujours … jusqu'à la tombe et plus loin que la tombe … s'il y a quelque chose plus loin … je voudrais tellement, Jeanne!… Alors, écoute, écoute bien … Il faut que je te dise: hier au soir, tu m'attendais ici, je n'ai pas pu te rejoindre tout de suite, ton mari me retenait … pour cette affaire de chronomètre, je te l'ai dit … ce que je ne t'ai pas dit, c'est qu'il ma retenu pour autre chose aussi …

JEANNE. Pourquoi?

D'ARTELLES. Il m'a retenu … Tiens … regarde, mon amour, voilà que je tremble encore rien que d'y penser!… regarde!… c'était affreux, affreux … Il m'a retenu parce qu'il était à bout de forces et de courage … parce qu'il n'en pouvait plus, parce qu'il avait besoin de crier. Mon chéri, je ne sais pas comment j'ai le courage de te dire cela, mais … ton mari … il t'aime!

JEANNE. Naturellement qu'il m'aime.

D'ARTELLES. Tu ne comprends pas, il t'aime … il t'aime comme moi … il t'aime d'amour … [Silence.] d'amour … comme moi … Oh! moins passionnément parce que je suis jeune et que mon coeur brûle … moins passionnément, certes, mais plus profondément peut-être parce qu'il est vieux et qu'il souffre.

JEANNE. Il souffre?

D'ARTELLES. Le martyre … je l'ai vu pleurer! Oh! tout de même, il a beau t'aimer, je t'aime mieux!… je t'aime mieux parce que tu te laisses aimer … Non, non, non, il ne t'aime pas comme moi, mais il t'aime mieux que tous les autres, mille fois mieux … et veux-tu me promettre … veux-tu?

JEANNE. Promettre quoi?

D'ARTELLES. Je vais te dire, mais promets d'abord.

JEANNE. Eh bien, je promets, qu'est-ce que c'est?

D'ARTELLES. Mon tout petit, ma petite fille faible … s'il vient un jour où tu ne m'aimes plus … non, ce n'est pas ça … il ne viendra jamais ce jour-là, je veux dire: quand je ne serai plus là … quand je serai parti … mort … eh bien, accorde-moi une chose … une grâce … ne plus aimer … essayer au moins … faire un effort pour ne plus aimer d'amour … pour aimer seulement d'amitié, de tendresse … pour aimer comme tu aimais ton papa et ta maman … seulement comme ça … pour n'aimer seulement que ton mari, rien que ton mari.

JEANNE. Oui … je promets.

D'ARTELLES. Je t'aime.

JEANNE. Je te promets, mon chéri, mais tu sais ce n'était pas la peine de me faire promettre. Comprends donc: quand je me suis mariée, je ne savais pas, j'avais de l'estime, du respect, c'est tout … j'étais excusable, je savais si peu, si peu que je pourrais, je crois, lui dire que je ne lui ai jamais menti. Mais toi, je t'ai choisi, je t'ai aimé vraiment. Quelle femme serais-je, maintenant, si je me mentais à moi-même? N'aie pas peur, je t'aime … je t'aime … et je t'ai promis … et je te promets encore, mon chéri, chéri, qui vas partir! Mais pourquoi dire cela … quand même tu mourrais avant moi, ce sera dans si longtemps … je serai tellement vieille!… Mais que je te dise aussi … veux-tu que je te dise?

D'ARTELLES. Bien sûr que je veux.

JEANNE. Eh bien, voilà: mon mari … je l'aime … je l'aime vraiment, je l'aime beaucoup.

D'ARTELLES. Eh là!

JEANNE. Ne plaisante pas, tu n'as pas le droit, c'est toi qui as commencé … c'est toi qui as dit des choses sérieuses le premier, par conséquent … oui, j'aime mon mari … pas d'amour, bien sûr, je l'aime parce qu'il est bon, parce qu'il est indulgent, parce qu'il est fier, et silencieux … et secret … et sais-tu? à partir d'à présent, je vais l'aimer bien plus encore.

D'ARTELLES [la menaçant du doigt]. Dis donc, ne l'aime pas trop tout de même.

JEANNE. Allons, bon! voilà qu'il devient jaloux, à présent! [Baisers.]
Tu m'étouffes … lâche moi … mais lâche-moi donc, petite brute.

[Elle se dégage.]

D'ARTELLES. Mon chéri, mon amour, ma vie … il est tard … tard … nous avons encore très peu de temps à être ensemble, dans cette petite chambre où nous avons fait tenir tant de tendresse … dans cette douce petite chambre que je n'oublierai jamais plus, quand même je vivrais cent ans … Nous avons encore très peu, trop peu de temps … et alors il ne faut plus en perdre … reviens nicher ta tête là …

JEANNE. Je t'aime. Et tu vas partir.

D'ARTELLES [l'embrasse tendrement]. Chut!

[Tout en restant enlacés, ils prêtent l'oreille. La pendule sonne quatre heures et demie. Lentement Jeanne prend la tête de d'Artelles et l'embrasse sur le front.]

JEANNE. Il doit faire jour.

D'ARTELLES. Oh! si peu … je parie qu'il fait encore noir comme dans un encrier. [Il va à la fenêtre, écarte le rideau, dévisse l'écrou de cuivre, le hublot s'ouvre. D'Artelles jette un cri.] Eh là!

JEANNE [sursautant]. Quoi? qu'as-tu? Tu t'es fait mal?

D'ARTELLES. Mon Dieu!

JEANNE. Mais quoi? Tu es blessé?µ

D'ARTELLES [se retournant]. Non! [Il a repoussé le hublot et revient vers elle.] Jeanne! Jeanne!

JEANNE. Enfin, parle. J'ai peur!

D'ARTELLES. Jeanne, c'est horrible, c'est épouvantable!

JEANNE [articulant à peine]. Ah!… Ah!

D'ARTELLES [la prenant dans ses bras]. Le bateau …

JEANNE. Eh bien?

D'ARTELLES. Le bateau est appareillé! Nous sommes en mer!

JEANNE [ahurie d'abord, ne comprend pas, puis reprend son souffle].
Comment, en mer?

D'ARTELLES. En mer! en pleine mer! je ne vois plus la côte, nous marchons.

JEANNE. Ah! [Elle court au hublot, ouvre à son tour, regarde. Silence.]
Je suis perdue!

[Silence.]

D'ARTELLES. Mais comment diable est-ce possible!… enfin!… On n'aurait prévenu personne alors? Et nous n'aurions rien entendu?

JEANNE. Je suis perdue!

D'ARTELLES. Et le bruit des hélices … et les trépidations!…

JEANNE. Je suis perdue!

D'ARTELLES. Pourtant, il faut savoir … les hélices à la rigueur … le bruit des machines auxiliaires couvre tout … mais il faut.. il faut que nous sachions … Je vais sonner.

[Il a fermé les rideaux sur elle: on ne la voit plus, l'entend-plus; il semble être seul dans la pièce.]