HISTOIRE DE CHAT

A mon maître Pierre Louÿs.

Le commencement de l'histoire, ce fut aux marches de marbre du débarcadère d'artillerie, à Top-Hané.

En ce temps-là, Constantinople était encore turque, tout à fait. C'est-à-dire qu'on y était presque en France; comme on y est presque en Angleterre, aujourd'hui.

Le canot de notre croiseur était à quai. Nous étions trois officiers près de rentrer à bord. Comme nous allions embarquer, un chat gris surgit je ne sais d'où et vint tout au bord de l'eau flairer nos avirons.

—Tiens!—dit quelqu'un,—un chat turc!

Il était turc indubitablement, puisqu'il n'avait pas peur de nous. Les chats de Constantinople, en effet, se divisent en deux catégories bien tranchées: les chats turcs, qui habitent les quartiers musulmans où tout chacun fut toujours bon pour les bêtes; et les chats grecs ou arméniens, qui habitent les quartiers rayas, où les chrétiens d'Orient, grégoriens ou orthodoxes, sont assez bassement cruels pour tout ce qui est faible. Les chats de ces quartiers-ci se sauvent tant qu'ils peuvent dès qu'ils aperçoivent figure humaine.

Le chat gris de Top-Hané était un chat turc; en sorte qu'après une hésitation très courte il prit son parti et, d'un bond, fut au milieu du canot français.

Un canotier, gentiment, le happa par la peau du cou:

—Faut-il le remettre à terre, capitaine?

Il s'adressait à moi: j'étais le plus ancien officier. Je haussai les épaules:

—Gardons-le, ce chat ... s'il veut absolument mettre son sac à bord!...

Le sourire des hommes approuva. Sur les vaisseaux de la République, on est exactement comme dans les villes de Turquie: bon pour les bêtes.

Une demi-heure plus tard, le chat gris, juché sur mon épaule, passa la coupée du croiseur. Et, l'instant d'après, je le déposai sur les coussins du carré[1]. Un carré, c'était du nouveau, pour un chat. La petite tête grise, curieuse, mais confiante, tendit vers les quatre points cardinaux un museau triangulaire et deux yeux ronds. Nous n'étions pas des gens somptueux, il s'en fallait: on mangeait sans nappe à notre table. Sur cette table de simple teck, perforés en quinconces pour les chevilles à roulis, le chat turc estima qu'il pouvait bien sauter; et nous estimâmes qu'il n'avait pas eu tort. C'était l'heure du dîner. On mit un poisson dans une assiette et l'on poussa l'assiette sous le nez du chat, qui ne fit point de cérémonies.

C'était d'ailleurs un chat très maigre. Dans les quartiers turcs de Constantinople, il n'y a jamais beaucoup à manger pour les animaux parce qu'il y a toujours très peu à manger pour les hommes.

Et ce qui devait arriver arriva: le chat mangeant trop vite s'étrangla; s'étrangla tout de bon, une longue arête lui ayant percé la gorge.

Il suffoqua tout de suite et râla, les quatre pattes écartelées, le nez en l'air, la gueule désespérément ouverte.

Immédiatement, chacun repoussa sa chaise, et l'on fit cercle autour du chat. Les yeux dilatés de la bestiole nous dévisageaient tous, les uns après les autres, comme pour un suprême recours en grâce.

Et, d'instinct, je me tournai, moi, vers le médecin du bord:

—Docteur, on ne peut rien faire pour cette bête?

—Peut-être bien!... pourquoi pas?...

Notre docteur était un vieil homme qui s'était jadis conduit en héros dans je ne sais plus quelle épidémie coloniale terrible comme une grande guerre. Il y avait gagné un galon, une rosette, et une infinie douceur dont il ne faisait pas bénéficier les seuls hommes: les bêtes en obtenaient leur part.

Cependant, nous avions débarrassé un coin de la table, et nous nous étions comptés quatre pour y renverser le chat. Il gisait maintenant sur le dos, les quatre pattes empoignées par quatre mains, les deux mâchoires large écartées et solidement tenues. Et le docteur, penché sur lui, s'efforçait d'inspecter la gorge d'où suintait un peu de sang. Au bout d'un temps, le docteur se releva:

—L'arête,—dit-il,—est entièrement sous la muqueuse, impossible de la saisir ainsi. Il faut un coup de bistouri!

Quelqu'un plaignit le chat:

—Pauvre bête!

—Oh! il s'en tirera,—fit le médecin.—Un coup de bistouri, ce n'est rien à donner. Je vais faire le nécessaire... Mais tenez bien le chat!... qu'il ne bouge pas!...

Ce fut l'affaire de six secondes. Je tenais l'une des pattes. Je sentis dans toute ma paume et le long de tous mes doigts le profond tressaillement de la bête entamée par l'acier. Le chat râlait, il ne pouvait miauler.

L'instant d'après, c'était fini. L'arête était extraite.

—Attention!—fit l'opérateur:—lâchez tous ensemble, au commandement ... sinon, gare les griffes!... et sautez en arrière!—Attention!... un, deux, trois... hop!

Toutes les mains s'étaient ouvertes et nous avions tous reculé. Très inutilement d'ailleurs: le chat, roulant doucement sur lui-même, s'était remis sur ses quatre pattes sans violence, et ne montrait aucune colère.

Quelqu'un dit:

—On dirait qu'il ne nous en veut pas?... Il a l'air de comprendre...

Il comprenait sans doute. Il comprenait même si bien, et il nous en voulait si peu, qu'au bout d'un quart de minute il s'en fut gravement vers le médecin tout éberlué, et, levant vers lui le beau regard de ses yeux verts, lui lécha les deux mains l'une après l'autre...

C'était un chat turc...

[1] Faut-il expliquer aux lecteurs français, mal au fait des choses de la mer, que la coupée d'un navire est exactement la porte par laquelle on y peut entrer, et que la grand'chambre des officiers s'appelle un carré?