HISTOIRE DE CHIENS

Pour la Souléïmanieh djami.

Pour commencer, il faut qu'on le sache: j'aime les chats et je n'aime pas les chiens. Goût, certes, bizarre et déraisonnable: l'homme, animal égoïste au plus haut point, prise d'abord chez les animaux, ses voisins, la servilité, l'obséquiosité et la platitude, toutes vertus «chiennes» par essence. J'apprécie, moi, l'indépendance, l'orgueil et la dignité, trois vices que les chats possèdent et cultivent. Rien ne m'est plus odieux que de subir, à propos de rien, la tendresse exubérante du premier chien inconnu, et son entêtement à lécher la poussière de mes bottes. Rien ne me plaît autant que d'obtenir, à grand effort de politesse délicate et d'attentions choisies, la sympathie rarement exprimée de mon propre chat, lequel, d'ailleurs, a toujours refusé de se considérer comme mon esclave et consent seulement à être mon ami.—Vous me trouvez ridicule?—Soit! Mais dites-vous bien que si je ne vous rends pas, moi, la pareille, c'est par pure et simple courtoisie! Je me tais, mais je n'en pense pas moins...

Donc, j'aime les chats et je n'aime pas les chiens. A cette règle, j'apporte toutefois une exception: il est une race de chiens que j'ai aimée et que j'aime. Ne cherchez pas laquelle. Il ne s'agit ni de colleys, ni de loulous, ni de fox. Je professe à l'endroit de toutes ces bêtes de luxe la même horreur dégoûtée. Et je n'ai guère moins de mépris pour les bêtes de garde ou pour les bêtes de chasse. La seule race canine qui trouve grâce à mes yeux n'est pas une race domestique: c'est la race très primitive des chiens errants de Turquie, chiens véritablement libres, sans maître ni chenil, sans laisse ni collier, chiens dédaigneux et faméliques, chiens fiers, chiens, pour tout dire, très peu «chiens», et presque dignes d'être «chats».

A ces bêtes demi-sauvages, la vie indépendante a conservé des vertus qui ne se trouvent plus dans la niche de Mirza, ni d'Azor: les chiens turcs,—chiens de Scutari, chiens de Brousse, chiens de Konia, et jadis chiens de Constantinople[1],—les chiens musulmans, chiens libres, sont graves, raisonnables, pensifs et philosophes. Ils endurent en silence la pluie et la neige, mais, par contre, n'endurent d'aucune façon les injures des méchants hommes, et ne savent pas lécher la main qui les frappe. Ce qui ne les empêche pas d'être de très bons chiens, pacifiques et courtois, mordant seulement quand il est indispensable de mordre. J'imagine que la société de leurs compatriotes, les hommes turcs, leur a servi d'éducation: car les hommes turcs sont eux-mêmes des hommes excellents, très courtois et très pacifiques, et qui jamais n'ont abusé de leur force pour battre enfants, femmes ni animaux. Peu importe, d'ailleurs: éduqués on non, les chiens errants de Turquie sont d'irréprochables chiens. Et le gouvernement jeune-turc, qui, sous prétexte de civilisation, prétexte aussi vaniteux que barbare, en massacra naguère soixante ou quatre-vingt mille à Stamboul, à Galata, à Péra, et dans tous les villages du Bosphore, se montra dans cette occurrence infiniment plus cruel et sanguinaire que jamais n'avait été le vieil Abd-ul-Hamid, Sultan prétendu Rouge. Par la suite, ce même gouvernement massacra pareillement la Turquie elle-même. Il ne fallait pas être grand prophète pour prévoir ceci, ayant vu cela...

Mais c'est de chiens qu'il s'agit ici et non d'hommes,—insh'Allah!...

Or, les chiens errants de Turquie ne vivent pas du tout, comme vous pourriez le croire, en chiens anarchistes, sans traditions, coutumes, code et lois. Leur République est, au contraire, un État merveilleusement policé. Et il me fut donné jadis d'en admirer la civilisation pittoresque, à Constantinople même, au temps où Constantinople possédait encore sa population de chiens libres. Constantinople, capitale à peine moins vaste que Paris, se divise en une centaine de quartiers. Pareillement, les chiens de Constantinople se répartissaient en une centaine de hordes, dont chacune, domiciliée dans un quartier qui lui était propre, n'en sortait jamais, et veillait avec rigueur à ce qu'aucun chien d'autre quartier n'y risquât ses pattes. Moyennant quoi, la République vivait en paix. Chaque mère de famille élevait sans bataille sa progéniture, et obtenait de plein droit la meilleure place aux tas d'ordures d'où la communauté tirait le plus clair de son humble subsistance. Oh! ce n'étaient point là festins, ni banquets. Mais le chien turc est sobre. Et il sait attendre patiemment l'aubaine rarissime du passant débonnaire, en humeur d'acheter, pour les pauvres chiens, deux métallicks[2] de pain noir, régal miraculeux dont toute une famille se pourlèche plusieurs jours durant.

Il m'est arrivé, à moi, qui écris cette histoire, d'être ce débonnaire passant.

Je me souviens d'un jour très ensoleillé... C'était il y a bien des années, un jour de juillet ... oui: le 20 juillet 1904. L'histoire est vraie, vous voyez ... je n'invente pas... Ce jour-là, j'étais, aux approches de midi, sur le point d'entrer dans le harem de la Souléïmanieh djami... La Souléïmanieh djami, c'est la plus splendide des splendides mosquées de Stamboul, et l'on nomme harem la grande cour carrée et cloîtrée qui précède les sanctuaires musulmans.

J'allais donc entrer là. Non pas seul: une amie m'accompagnait, une amie qui, ce 20 juillet-là, m'accompagnait pour la première fois, et qui, depuis, n'a jamais cessé, même après qu'Allah eut séparé nos destinées, de marcher à côté de moi sur tous les plus durs chemins de ma vie...

Nous étions, elle et moi, fatigués. Devant la porte de la mosquée, trois grandes colonnes de porphyre gisaient, renversées par les siècles; trois colonnes qui, sans doute, soutinrent quelque portique du temple byzantin debout, il y a six cents ans, en ce même lieu... Et, sur le fût d'une de ces trois colonnes, mon amie et moi nous assîmes.

Alors, tout à coup, une chienne turque sortit d'un trou creusé sous la colonne; une très jeune chienne dont les mamelles longues et plates attestaient un allaitement tout juste achevé: une pauvre chienne, dont les côtes saillaient pointues sous la peau. Évidemment, il n'y avait guère à manger dans le quartier, surtout pour une maman dont les bébés, sevrés de la veille, commençaient probablement d'avoir faim sans rime ni raison.

Mon amie appela la chienne, et la chienne, ayant d'abord réfléchi prudemment, vint. Un marchand de pain noir passait fort à propos sur la grande place déserte. Je le hélai et mon amie acheta beaucoup, beaucoup de pain noir. La chienne, éblouie, vit sous ses pattes une semaine pour le moins de liesse et de bombance...

Pénétrée de gratitude, cette chienne-là,—une maman chienne,—voulut prouver sur-le-champ sa joie et sa confiance. Et, pour ce faire, elle fit comme auraient fait toutes les autres mamans de l'univers: plongeant avec précipitation dans son trou, sous la colonne, elle en émergea l'instant d'après, portant à bout de gueule deux chiots, qui étaient les siens, et qu'elle nous présenta dans toutes les règles les plus protocolaires. C'étaient de jolis chiots: aussi potelés, aussi grassouillets que leur mère était elle-même étique, ce dont elle semblait tirer un bien légitime orgueil. Sous nos yeux, pour que nous ne nous méprenions pas sur le sens de cette maigreur et de cet embonpoint significatifs, notre nouvelle amie partagea à coups de dents, entre ses deux marmots, le repas du jour, puis s'en fut remiser en lieu sûr le surplus des provisions. Après quoi, revenant, elle dîna des restes de ses petits, et les chiots laissaient peu de restes. Puis, enfin, la famille entière réintégra sa façon de terrier.

—Quand je ne serai plus ici,—me dit alors mon amie... (elle allait s'en retourner vers son pays très, très lointain, et plus froid que neige et que givre...)—quand je ne serai plus ici, vous reviendrez sur cette place, et vous achèterez encore du pain pour ces mioches et pour leur maman ... n'est-ce pas?... Promettez?...

Je promis. Et je tins. Je revins...

Je revins au bout d'une quinzaine. Sur le même fût de colonne je me rassis. Et la place autour de moi brilla de sa même magnificence. Il faisait le même soleil, éblouissant. Et pourtant, parce que, cette fois, j'étais seul là où nous avions été deux, il me parut que toute la splendeur du lieu était ternie.

Le trou sous la colonne ouvrait son boyau sombre. La mère chienne n'était pas là. Mais je devinais qu'elle ne pouvait être bien loin, le code canin lui interdisant toute excursion hors du quartier. J'attendis donc. Et, en attendant, l'idée me vint d'enfoncer un bras dans la tanière. Les chiots y devaient être. Ma main rencontra, en effet, le petit tas de chair tiède. Alors, pour les voir à mon aise, je pris les deux bestioles l'une après l'autre et les mis au soleil. Ils pleurèrent incontinent, pas très fort.

Pas très, mais assez! Dans le temps de trois gémissements, le quartier entier, flairant un crime possible, accourut à la rescousse. Je fus le centre d'un cercle de cinq cents chiens, tous hurlant à plein gosier. Aucun, d'ailleurs, ne montrait les dents: les petits chiots, intacts à mes pieds, prouvaient mon innocence. Mais je crois bien que, coupable, mes mollets, pour le moins, eussent couru quelques risques.

Et, alors, un véritable coup de théâtre se produisit:

La mère chienne, avertie, arrivait déjà, galopant au secours de sa progéniture. Elle se précipitait, toute langue dehors, craignant sans doute le pire. Mais tout à coup, elle me vit et me reconnut.

Alors, ce fut le plus étrange, le plus prodigieux spectacle! En un clin d'œil, il n'y eut plus un seul chien sur la place. Tous, informés par un aboi éperdu, avaient fait demi-tour. Et la chienne, à plat ventre dans le sable, et la langue sur mes souliers, me suppliait, visiblement, d'accepter mille excuses, et les plus humbles, pour l'inconvenante réception qui venait de m'être faite, de m'être faite à moi! un ami, un bienfaiteur! à moi, que ces bébés stupides n'avaient même pas su reconnaître!... outrage inconcevable, qu'on me conjurait de daigner oublier!...

Quand j'eus caressé la pauvre tête aplatie, et hélé le marchand de pain noir, pour sceller d'un festin notre réconciliation, la mère, relevée d'un bond et joyeuse, fit d'abord mille pirouettes. Mais ensuite, ramenée au souci de son devoir maternel, elle me stupéfia par la plus extraordinaire preuve d'intelligence et de civilisation qui jamais m'ait-été donnée par aucune bête au monde:

Attrapant d'une gueule vigoureuse ses deux chiots l'un après l'autre, elle vint les secouer, sévèrement, sous mes yeux: sans nul doute, en manière de correction indispensable et légitime. Il seyait évidemment de ne pas molester les hommes charitables qui achètent pour les chiens affamés le précieux pain noir. Et il seyait d'enfoncer dans la caboche des bébés chiens cette vérité utilitaire, fût-ce à bons coups de dents dans les oreilles...

P.-S.—Il est superflu de rappeler ici l'abominable, le hideux massacre qui supprima les chiens errants de Stamboul, en 1910. Mais il n'est que juste d'innocenter les Turcs, les vrais Turcs musulmans, de ce crime imbécile. C'était alors le règne despotique du comité Union et Progrès, dont l'incapacité conduisit si promptement l'Empire ottoman vers sa ruine. Et la municipalité constantinopolitaine, qui décréta la suppression de ces cent mille chiens inoffensifs, comptait dans ses membres toutes sortes d'éléments, parmi lesquels l'élément turc ne dominait pas.

Il y a d'ailleurs Turc et Turc. Le Turc mi-occidental, le Jeune-Turc, encanaillé par trop de contacts avec les Levantins, qui furent de tout temps les mauvais génies de la Turquie, ne m'a jamais rien dit qui vaille. Mais ce Turc-là n'est qu'une exception, Et l'autre Turc, le vrai, celui qui peuple vraiment la Turquie, le vieux Turc insouciant de politique, le Turc simple et doux qui ne sait que bêcher son champ, paître son troupeau, et travailler de ses mains à quelque honnête métier villageois, ce Turc-là, que j'ai connu, que j'ai fréquenté chez lui, dans ses hameaux d'Europe et d'Asie, ah! croyez-m'en! nulle part au monde n'existe homme plus digne d'être respecté, honoré, aimé, nul homme dont l'humanité puisse, à meilleur droit, s'enorgueillir!

[1] Cf. le post-scriptum de ce conte.

[2] Un métallick, ou sou (piécette de métal, d'un métal autre que l'or ou l'argent).