LETTRE VI
La princesse Séniha Hâkassi-zadeh
à madame Simone de La Cherté,
91, rue de Varenne, Paris.
Stamboul, 15 schaban 1329[1].
O mes yeux chers, ô ma sœur aimée, comment aurai-je la force de l'écrire, cette lettre toute funèbre, cette lettre que d'avance je vois toute noire de feu, toute rouge de sang! O ma sœur, qui allez tant pleurer, vous savez déjà le malheur immense, auprès duquel plus rien n'existe: Constantinople incendié! Vous le savez déjà par les journaux, par les récits; mais vous n'y croyez pas, vous ne pouvez pas y croire. Je veux dire: vous ne concevez pas l'immensité de la catastrophe; vous la rapetissez, d'instinct. C'est forcé, c'est inévitable; avant d'avoir vu cela, on ne peut pas se le représenter. Mes deux beaux yeux, tâchez de voir: vous vous rappelez notre Stamboul,—votre Byzance,—vous vous rappelez cette capitale qui est—qui était—une suite ininterrompue de villages et de hameaux, un pêle-mêle de ruelles, de venelles et d'impasses, avec profusion de maisonnettes, vieilles et neuves, les unes couleur de sapin frais coupé, les autres couleur d'ancien bois de violette; avec profusion de jardinets, de vergers, de potagers; avec profusion de cimetières aussi, de jolis cimetières turcs, souriants, aimables, de cimetières où l'on sent qu'il doit faire bon dormir et se reposer de cette lourde fatigue: la vie; cette capitale, enfin, moitié villageoise et moitié campagnarde, qui, tout de même, s'enorgueillit des plus somptueux palais, des plus splendides temples, qu'elle mêle, insouciante, à ses masures et à ses cabanes, comme une pauvresse-fée qui porterait des pierreries parmi ses haillons... Vous vous en souvenez? Vous revoyez, rien qu'en fermant vos paupières, les plus magiques de ces joyaux-là: la mosquée de Sultan Ahmed, à l'orient, avec ses six minarets, pareils à six cierges de marbre; la mosquée de Sultan Mehmed, à l'occident, non loin de cette Sélimieh djami[2] qui est ma «paroisse» à moi, comme vous dites, vous, chrétiennes;—la mosquée des Tulipes, au sud, dominant la Marmara; la mosquée de la Valideh, au nord, sur la Corne d'Or, à l'entrée du grand pont; et, au centre de ce carré-là,—qui enferme la moitié de Stamboul,—la perle et le diamant: notre Souléïmanieh, où je vous ai menée tant de fois, pour admirer les colonnes du temple d'Ephèse[3]. Vous revoyez tout, dites? Eh bien, sœur, tout n'est plus que cendres, décombres, ou pierres noircies; et les mosquées de marbre seules épargnées, parce que l'incendie des trop petites maisons de bois n'a pas eu le temps ni la force de les entamer, les hautes djamis, toutes revêtues de suie et de fumée, dominent à présent une sorte de farouche broussaille, la broussaille des débris épars. Là fut Stamboul. De nos Sept Collines, jadis pareilles aux Sept Collines de la Rome d'Occident, trois seulement sont épargnées. La désolation de cela, vous ne la concevez pas! Deux cent mille malheureux n'ont ni pain ni toit. Les grandes cours cloîtrées des mosquées servent de refuge à cette effroyable misère... Ma sœur chérie, vous souvient-il d'une promenade que jadis nous avons faite ensemble, dans l'enceinte crénelée du vieux château de Roumélie[4]? C'était domaine du Sultan, ce château. Et quelques émigrés du Caucase, fuyant les sanglantes persécutions des Russes, étaient venus s'y réfugier. Nous nous étions arrêtées toutes deux devant une cabane de fer-blanc et de carton, chenil dont mes chiens à moi n'auraient peut-être pas voulu. Et deux femmes en étaient sorties, deux Circassiennes, dont l'une portait un enfant dans ses bras... Comme vous les aviez trouvées misérables, ces deux pauvres créatures, si fières néanmoins qu'elles refusèrent notre aumône!... Car elles ne possédaient réellement rien, exactement rien,—sauf leurs haillons et cette hutte bâtie de leurs mains.—Oui... Eh bien! aujourd'hui, un quart des femmes de Stamboul ne possèdent rien davantage. Et c'est une misère dont aucun cataclysme européen ne pourrait donner l'équivalent...[5]
En grande hâte, ma belle-mère et moi avons quitté le Bosphore pour rentrer en ville prendre notre part du deuil public et soulager un peu de l'infortune générale. Il y a beaucoup de charité, beaucoup de solidarité parmi nous. Mais il y a peu de ressources. Ceux-là mêmes qu'on appelle ici les riches feraient à Paris figure de pauvres. Donner seulement à manger à tous ceux qui ont faim, le pourrons-nous?
Mes chers yeux bleus, voilà, voilà ce qui reste de notre Stamboul aimé. Et pour vous donner plus de détails, le cœur me manque...
Qui alluma l'incendie? On n'en sait rien. Chacun parle de malveillance et de mains criminelles. Je refuse de croire qu'une pareille chose soit même discutable. Quel monstre, quel fou épouvantable mettrait ainsi la flamme dans dix mille maisons de pauvres gens? Impossible, impossible! Le peuple, lui, veut voir la main d'Allah dans cette catastrophe, suite et couronnement d'une série d'autres malheurs dont il n'y a point de précédent dans notre histoire. L'impiété générale a provoqué la colère de Dieu, et Dieu a jeté sur nous l'Archange Noir. La jeune Turquie a méprisé le Coran. Les Jeunes-Turcs ont rompu l'ancienne loi, déposé l'ancien Sultan, préconisé mille nouveautés criminelles. Allah se venge et châtie tout son peuple coupable. Ne souriez pas!... Moi-même, en écrivant cela, je me surprends à frissonner... Quelle incroyable succession d'infortunes, véritablement, pour notre nation! Au dehors, la Bulgarie et la Roumélie refusent le tribut; la Bosnie et l'Herzégovine nous sont arrachées; la Crète est en révolte ... au dedans, l'Albanie, la Macédoine, la Syrie, l'Arabie, le Kurdistan s'insurgent et déchirent à deux mains la patrie. Partout le sang turc coule comme l'eau des fontaines. Notre Parlement fantoche use ses dernières énergies en convulsions stériles. L'étranger, de toutes parts, guette notre faiblesse; le Monténégro, lui-même, mobilise son armée, prêt à nous envahir! Comme s'il suffisait aujourd'hui du Monténégro pour mettre à bas les derniers vestiges de l'ancienne puissance ottomane... Hélas! il suffit peut-être de cela...[6]
Mais quelle tristesse, ô mes deux yeux, d'aimer passionnément son pays, comme j'aime ma Turquie, et d'assister à sa décadence chaque jour précipitée!... Encore, si cette décadence s'accompagnait de beauté! Si nous mourions comme nous avons failli mourir en 1877, parmi beaucoup de gloire, et parmi de grandes batailles noblement perdues!... Mais non... Cette Révolution même, qui semblait d'abord nous promettre sinon la résurrection turque, du moins une éclatante agonie, notre révolution s'achève dans de pauvres petites convulsions, petites, petites... Ah! ma sœur aimée! je n'oublie pas: il y a un an, c'était de féminisme que vous parliez, de ce féminisme proche que le nouveau régime ne pouvait manquer d'acclimater en terre turque... Savez-vous où nous en sommes, aujourd'hui? A ceci: que les femmes musulmanes, même voilées à triple voile, n'ont plus le droit de se promener en voiture découverte. Il faut relever les capotes des landaus, hausser les glaces, baisser les stores!... On n'avait jamais connu pareille rigueur du temps d'Abd-ul-Hamid...
Hélas! adieu, mes yeux bleus... qui sait s'il sera longtemps encore permis à votre petite sœur aimante d'écrire à sa sœur chrétienne?
Séniha.
P.-S.—Oh! je suis égoïste, égoïste, égoïste... Toute à nos malheurs turcs, je ne vous ai pas dit un mot tendre à propos de vos malheurs français... Qu'ils sont amers pourtant, et que mon cœur saigne en songeant à cette France, tant aimée des cœurs ottomans!... Adieu. Qu'Allah ait pitié de vous aussi...[7]
Séniha.
[1] 10 août 1911.
[2] Djami, en turc, signifie mosquée importante,—église;—les simples chapelles sont appelées mesjid;—Sélimieh djami, ou Achmédieh, ou Souléimanieh:—mosquée de Sultan Sélim, ou de Sultan Ahmed, ou de Sultan Souléïman (du nom du fondateur); cette dernière, construite vers 1520 par Souléïman le Magnifique, est surnommée par les Turcs «la perle et le diamant de Stamboul»;—mosquée de la Valideh: mosquée construite par la Sultane Valideh, mère d'Abd-ul-Hamid Ier, au xviiie siècle;—mosquée des Tulipes (Lalileh djami), surnom populaire d'une des mosquées du sud de Stamboul.
[3] A l'intérieur de la mosquée do Souléïman sont quatre colonnes géantes, d'un très beau granit, qui proviennent d'une ancienne église grecque, et, antérieurement, de l'antique et célèbre temple d'Ephèse, dédié à Astarté.
[4] Rouméli-hissar, sur le Bosphore, côte d'Europe.
[5] A cette époque, il n'y eut pourtant pas de quête européenne pour les affamés de Constantinople. Ce n'était que des Turcs, n'est-ce pas! et qui n'étaient pas même bolchevicks...
[6] Quinze mois plus tard, en effet, le Monténégro attaqua la Turquie. Il est vrai qu'il s'était assuré quelques alliances...
[7] Août 1911! C'était alors l'époque infiniment douloureuse où, sur la menace prussienne, la France, abandonnant son droit, cédait à l'Allemagne la moitié du Congo français, jadis découvert, exploré et conquis par notre Brazza. De Stamboul incendié, la princesse Séniha tressaillait à la pensée de notre humiliation. Car jamais, jusqu'alors, un malheur français n'avait trouvé les cœurs turcs indifférents.