LETTRE VII ET DERNIÈRE

La princesse Séniha Hâkassi-zadeh

à madame Simone de La Cherté,

91, rue de Varenne, à Paris.

Corne d'Or, 19 scheval 1329[1].

O mes deux yeux tant aimés, je vous écris aujourd'hui la plus triste, la plus douloureuse lettre que j'aie jamais écrite, de toute ma vie très mélancolique pourtant! Je vous écris la dernière lettre que je vous écrirai peut-être jamais...

La dernière lettre... En traçant ces trois mots-là, ma plume s'est cassée sur mon papier. Et il a fallu attendre qu'on m'en apportât une autre. J'ai attendu, le front dans la main. Et j'ai songé... Est-ce possible?... Est-ce moi qui écris?... Est-ce moi, la petite Séniha, qui jette vers sa plus tendre amie ce terrible adieu définitif,—mortel?... Est-ce moi, qu'on vient d'embarquer sur ce grand navire étranger, dont le tumulte m'affole? est-ce moi qui vais partir pour ce voyage sans fin, d'où je ne reviendrai peut-être jamais plus,—jamais, jamais?...

Mais vous ne savez pas... D'abord, il faut que je vous dise...

C'est si simple, d'ailleurs! Comment n'ai-je pas prévu? Comment n'avons-nous pas prévu, tous?... tous ceux qui ne s'étaient pas attaché, exprès, un bandeau sur les yeux?

L'agression italienne[2], vous l'avez connue en même temps que nous ... avant nous, même... La première, vous m'avez écrit, alors, pour me dire toute votre indignation, pour protester contre cette chose abominable, ce vol à main armée, que l'Europe a toléré, comme elle fit jadis pour le partage de la Pologne... Mais la suite,—qui s'en doute, dans votre France, toujours si indifférente aux choses du dehors, et si insouciante?...

Alors, écoutez: notre peuple turc, longtemps aveugle, notre peuple, qui avait salué la révolution avec tant de joie profonde, notre peuple, qui avait cru avec une telle foi que c'en était fini de toutes les misères, de toutes les humiliations, notre peuple, à présent, commence à s'apercevoir de sa naïve erreur. Cette révolution qu'on acclamait, et dans laquelle on avait mis tout espoir et toute confiance,—qu'a-t-elle fait? qu'a-t-elle réalisé? quel est son bilan?—Au dedans, tyrannie, état de siège, cours martiales, recul évident des questions féministes, gaspillage de tous les trésors, de toutes les réserves, de tous les budgets, de tous les emprunts. Au dehors, perte de la Bulgarie, perte de la Roumélie orientale, perte de la Bosnie, perte de l'Herzégovine, perte de la Tripolitaine, perte prochaine de la Crète, inimitié de l'Angleterre, inimitié de la France, alliance allemande—l'alliance du loup et du mouton![3]—révolte de l'Yémen, révolte de l'Albanie, révolte du Kourdistan, révolte de la Syrie... Tout cela, oui! Voilà ce que le peuple turc commence à mesurer de ses yeux tout d'un coup larges ouverts!

Et voici que sa colère s'éveille. Voici qu'il veut se venger—se venger, dût-il souffrir et mourir de sa vengeance!

Or, mes chers yeux clairvoyants, cette vengeance, sur qui va-t-elle tomber—sur qui, sinon sur nous, sur nous, oui?

Sur quels autres, en effet? Quand le comité,—le comité Union et Progrès ... quels noms? quelle ironie affreuse!... quand ce comité fatal et funeste arracha le pouvoir des vieilles mains d'Abd-ul-Hamid, il n'était encore que la jeune, la très jeune réunion d'hommes honnêtes et intelligents, courageux, dévoués au bien public, mais inexpérimentés, inexpérimentés jusqu'à l'invraisemblable et jusqu'à l'impossible! Ces gens naïfs crurent, eux aussi—comme le peuple—que c'en était fini, par leur seule victoire, de tous les malheurs turcs, et que, pour guider la Turquie vers le bonheur et vers la puissance, il suffisait à ses chefs d'être probes et d'être bons! Hélas! quelle erreur! Ni probité ni vertu ne prévaut contre l'universelle perversité de tous les gouvernements du monde. Et le comité, tout irréprochable qu'il ait été à l'origine, n'en a pas moins fait plus de mal à l'empire qu'ensemble Medjid, Aziz et Hamid. Car ceux-ci, à eux trois, ont, en trois quarts de siècle, coûté moins cher à la Turquie que les Jeunes-Turcs en trois années...

Donc, aux Jeunes-Turcs la faute! à tous, bons et mauvais—car il en reste encore de bons, même aujourd'hui, même après ces trois années où tant de brebis galeuses sont venues s'ajouter au premier troupeau!—si bien que l'honneur même ne sortira pas intact de la lugubre aventure. Hier encore, rentrant du Palais, mon mari, se jetant en larmes sur notre divan, me criait cette phrase épouvantable:

«Ils me tueront. Qu'importe! Mais ils diront après que c'est moi, moi, qui ai perdu la patrie... Et l'histoire le croira. Et c'est peut-être vrai...»

Alors, voilà. Vous savez, à présent. Il me renvoie, avec ma Léïlah, avec tout le harem. Il ne veut pas que nous restions auprès de lui. Il dit qu'il se défendra mieux, seul, qu'il luttera plus habilement contre l'ennemi du dehors et contre l'émeute du dedans. Toutes, nous venons de nous embarquer sur le paquebot français qui part pour Beyrouth. Toutes quatre, sa mère, sa tante, Léïlah et moi. De Beyrouth, nous irons à Damas. De Damas, plus loin. Je ne sais où, au juste. Une ville perdue, dans le désert des sables, hors de toute atteinte. Le pacha possède là-bas un vieux domaine. C'est dans ce domaine que nous attendrons ... que nous attendrons la fin...!

Quelle fin? O mes deux yeux aimés, permette Allah le miséricordieux que cette fin-là soit seulement la mort, la mort douce et prompte!...

Les Italiens n'ont pas commis qu'un vol. Ils ont commis aussi un assassinat. Ils ont tué notre nation,—tout à fait comme, jadis, les Russes tuèrent la Pologne. Ils l'ont tuée sciemment, de sang-froid, avec préméditation. La Turquie était comme une femme qui accouche. Elle accouchait de sa liberté, de sa civilisation, de son progrès. Elle accouchait, geignante et douloureuse, désarmée, au centre du cercle hostile de nations voisines et avides, la Grèce venimeuse, la Serbie inquiète, la Bulgarie féroce, et, plus loin, l'Autriche, l'Allemagne, la Russie. Par un accord tacite, par une pudeur, peut-être, nulle de ces nations-là n'avait encore osé se jeter à la gorge de la malade sacrée. Mais ce que n'avaient osé ni la Russie, ni l'Allemagne, ni l'Autriche, ni la Grèce, ni la Serbie, ni la Bulgarie[4], l'Italie l'a osé. Maudite à jamais soit-elle! Elle a déchaîné la meute. Tous les appétits, toutes les convoitises vont surgir. D'heure en heure, le danger augmente. L'instant suprême approche,—l'instant de la mort.—Maudite soit l'Italie, et maudite l'Europe! Maudits, les mauvais bergers, gardiens de peuples, qui, tous ensemble, ont détourné la tête, et laissé s'accomplir le crime! Il n'y a plus de foi, plus de traités, plus de serments. Puisse donc tout le sang versé retomber sur chaque main coupable, sur chaque tête complice, sur chaque cœur perfide! Et puissent mes larmes aussi retomber, lourdes, amères, empoisonnées!...

On va lever l'ancre. Je vous dis adieu, ô ma sœur tendre... Je dis adieu à tout ce que j'ai aimé, à ma patrie, à ma ville, aux chères mosquées, à vous... N'oubliez pas, n'oubliez jamais!...

N'oubliez jamais qu'ici vivait, vit encore un peuple qui est le plus brave, le plus loyal, le plus honnête et le plus doux de tous les peuples au monde. Et n'oubliez pas, n'oubliez jamais comment et par qui ce peuple va mourir...

Et n'oubliez pas non plus votre petite sœur triste, triste infiniment,

Séniha.

[1] 11 octobre 1911.

[2] L'agression italienne de 1911, dirigée contre la Turquie pour le rapt de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque.

[3] Il n'est pas discutable que, si la Turquie se jeta finalement dans les bras de l'Allemagne, la faute en fut à l'Angleterre et à la France, qui prirent contre la Turquie, toujours, le parti de tous ses ennemis.

[4] Il convient d'être juste. Ces lettres furent écrites en 1911. Depuis, l'événement prouva qu'en effet la Grèce, la Bulgarie et la Serbie n'avaient pas «osé» se jeter à la gorge de la Turquie malade: mais c'était pour attendre que la Turquie fût, en outre, blessée grièvement par le poignard italien. Alors, tout de suite, les nations balkaniques, dès 1912, «osèrent».


EN FAÇON D'ÉPILOGUE

Ces lettres, la princesse Séniha les avait écrites au cours de cette mauvaise année 1911, qui vit le commencement de la catastrophe ottomane. Depuis, on sait ce qui s'est passé:—Vaincue par l'Italie; vaincue par la quadruple alliance des Grecs, des Serbes, des Monténégrins et des Bulgares,—lesquels, d'ailleurs, n'eurent pas plutôt déchiré leur proie qu'ils s'entre-déchirèrent eux-mêmes sur cette proie sanglante, luttant à qui boirait le plus de sang chaud;—bafouée par toute l'Europe, oui, toute!... laquelle Europe s'empressa de donner le coup de pied de l'âne au vieux lion turc expirant; trahie même par la France qui, dans son ignorance enfantine de toutes les questions extérieures, de toute la géographie et de toute l'histoire,—de toute sa propre histoire même! applaudit alors stupidement à la défaite d'une bonne, d'une loyale nation qui avait été son alliée, sans jamais manquer au pacte d'alliance, de 1527 à 1914;—bref, écrasée, dépecée et saignée à blanc, la Turquie perdit coup sur coup toutes ses possessions d'Afrique et d'Europe, et beaucoup de ses provinces d'Asie, encore que toutes fussent turques de cœur et d'âme, turques légitimement, turques pour les trois quarts de leur population, les immigrants mêmes y compris! Ce n'était vraiment pas à tort que la princesse Séniha, quittant Constantinople pour l'Anatolie,—pour Angora peut-être,—abandonnait toute espérance et priait seulement Allah, le Miséricordieux, que désormais la fin, pour elle et pour sa race, fût simplement douce, s'il se pouvait, et, s'il ne se pouvait pas, prompte...

Depuis...

Au fait, depuis... qu'est-elle devenue, la pauvre princesse?...

Nous, ses correspondants d'autrefois, n'en savons rien...

En 1913, il semblait véritablement que la Turquie eût bu la lie de son calice. Pour elle, un pire malheur ne pouvait guère s'envisager:—Gardien des détroits,—gardien des Dardanelles et du Bosphore,—le Sultan n'était-il pas l'état-tampon par excellence? l'état-tampon fait exprès pour écarter l'une de l'autre ces deux rivales séculaires, la gigantesque Angleterre et la gigantesque Russie?—Londres, comme Pétersbourg, se fût alors opposé systématiquement à toute modification d'un statu quo qui, seul, s'était prouvé capable de maintenir en équilibre la balance européenne...

Hélas! 1914 vint... L'Allemagne avait su profiter des fautes, des ignorances et des lâchetés du reste de l'Europe. Constantinople, ulcérée par l'injustice occidentale, était mûre pour les projets allemands. Le Gouvernement Jeune-Turc, criminel une fois de plus, précipita la Turquie—sans même qu'elle s'en rendît compte—dans le conflit. Et ce fut le désastre final. Quand la paix revint, la perfidie anglaise avait déclenché la révolution russe; c'est-à-dire qu'il n'y avait plus de Russie; et la France ne sut pas mesurer à temps le nouveau péril dont tous ses intérêts orientaux étaient menacés. Bref, Pétersbourg n'étant plus là pour s'y opposer, et Paris n'y songeant pas[1], Londres jugea unique cette occasion de se substituer soi-même au Sultan. Le maréchal Franchet d'Espérey avait pris Constantinople: les généraux anglais se chargèrent de l'occuper,—à titre définitif.—Une fois de plus, Bertrand avait tiré les marrons du feu, et Raton les mangeait.

Quant à la princesse Séniha...

Jusqu'en 1918, il nous arriva d'avoir encore de ses nouvelles. Un des derniers rois qui règnent en Europe, et le dernier je crois, qui soit tout à fait un grand roi,—qui soit aussi tout à fait un galant homme, un gentilhomme et un grand cœur,—ce roi-là, prenant en pitié la douce infortune de notre princesse lointaine, chassée d'abord de sa maison, puis de sa ville, puis, peu à peu, chassée de son pays, daigna lui servir de vaguemestre ... lui fit passer des courriers d'Europe—malgré la guerre!—et fit aussi passer en Europe les quelques lettres qu'elle écrivait encore.

Mais quand la paix vint, tout fut fini, le blocus anglais, plus rigoureux que l'autre, exila définitivement du monde occidental, du monde parisien, la pauvre petite princesse Séniha, qui aimait tant Paris...

Définitivement?...

Au fait, qui sait? La Turquie était un corps si sain qu'il semble que ce corps, même amputé de sa tête, se résout difficilement à mourir. L'Angleterre a beau lancer contre Angora tous ses valets athéniens, le dernier mot n'est peut-être pas dit! Et peut-être reverrons-nous un jour, dans une Turquie obstinément libre, une princesse Séniha libre, elle aussi, d'écrire à qui bon lui semble, et de raconter véridiquement toutes ses souffrances, malgré la Grèce, malgré l'Arménie, malgré les soviets,—et malgré l'Angleterre.

[1] Paris, qui ne savait pas où est Mossoul, ne savait peut-être pas non plus où est Constantinople? Ou, peut-être encore, Londres avait-il mis, sur les yeux de Paris un bandeau d'or?